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Full text of "Divers traités sur des matières de conscience : où, L'on trouvera la résolution de plusieurs cas importans, & particulièrement de ceux qui concernent, le mensonge, les équivoques, & les réservations mentales, l'interét, le jeu, le droit de chacun a de se défendre, le scandale"

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DIVERS 

TRAITÉS 

SUR  DES  MATIERES 

D    E' 

CONSCIENCE. 

©ù  Ton  trouvera  la  refolution  de  pluGeurs  cas 
importans,  &  particulièrement  de  ceux  qui 
concernent. 

Le  Menfonie,  les  Equivoques»  £c  les  referva-] 
tions  Mentales» 

L'interér, 

Le  Jeu, 

Le  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre^ 

Le  Scandale. 

Par     JEAN    LA    P  L  AC  ETE  Pafieuf 
de  VEglife  Pranfoije  de  Copenhague, 


A    AMSTERDAM, 

Chez    GEORGE    GALLE  T* 
M.  DC.  XCVII. 


i 


^^f^D^MSW'^ 


TABLE. 

Des  Traités  &  des  Chapitres  con* 
tenus  dans  ce  volume. 

PREMIER   TRAITE' 

^umenfonge^  des  équivoques  ^  à* 
des  reJiriSfions  ou  rejèrvations 
mentales. 

Ch.  L    r^E  que  c'efi  que  Te  m^fin* 

Ch.  n.  S' il  y  a  des  occajïom  oh  Ufoitper^ 
ff»is  de  mentir,  j; 

Ch.  III.  Q£pît  ne  f  eut  dire  qtiilfoitfer^ 
mis  de  mentir  toutes  les  fois  qu'en 
mentant  on  ne  fait  tort  a,  per- 

Cht  IV»  Oh  l\9n  répond  anx  ohjsShns,  16J 
?A  Cht 


TABLE. 

Ch.  V.  T)*où  vient  qi4tL  nejl  jamais  per» 
mis  de  mentir,  21. 

Ch.  VI.  En  qmi  ceft  cjue  conjïfie  ce  que  le 
menfonge  a  eCoppofé  a  la  lot  natU" 
relie,  2  5  • 

Ch.  VII  Des  ejpeces  dti  menfonge,  j  r, 

Q\iN\\\,DetiX  artifices  dont  on  fe  fer t  pour 
degmftr  le  menfonge  ^  les  equtvo' 
qmsy  ^  les  reftri^ions  ou  re- 
fervations  mentales,  ^6» 

Ch.  IX.  Des  re fervations  mentales,         39. 

Ch,  X.  Qtie  les  re  fervations  purement 
mentales  font  de  véritables  men^» 
fonges.  44. 

Ch.  ILl.  Réponfe  à  une  objiBion»  48. 

Ch.XIL  Des  équivoques,  50. 

Ch.XIII.Pfi  équivoques  qui  prefentent  na» 
tmellementa  Cefprit  un  fensfauxy 
&  qui  ne  font  propres  qu'à  trom-^ 
per.  54. 

Ch,XlY»  Suite  des  raifons  qui  prouvent  qiH. 
l*ufage  des  équivoques  de  la  qua* 
triéme  efpece n  efl pas  innocent,  6u 

Ch»  XV»  Oh  l'on  confirme  tout  ce  qui  vtent 
d^étre  dit  par  la  conjîderation  de 
ce  quon  a  tousjours  cru  Jur  le 
fujet  de  lajtneerité  ^  de  la  can» 
deun  660 

et.  XVI.  Oui*  on  examine  les  raifons  des  Cà*i 
fuifles  four  If  s  équivoques,     71* 

SE- 


TABLE. 


SECOND  TRAITE- 

l^e  l'intérêt.  Où  ton  e^camine  cette 
queftion^  s* il  eft  permis  aux  Chré- 
tiens ^  [oit  d'en  exiger  •^  [oit  d'en 
prendre. 

Ch.  I.    C^^^  l* intérêt  eji  necejfatre  dans 

V^  i*état  OH  Le  monde  fe  trouve 

frefentement,  74. 

Ch.  II.  S'tl  efl  permis  de  prendre  intérêt. 
Etat  de  la  <^tieftion,  79, 

Ch,  III»  Que  les  endroits  de  l* Ecriture  qu'on 
allègue  fur  ce  fnjet  ne  prouvent 
point  qutly  ait  du  mal  a  prendre 
intérêt*  84. 

Ch»  IV.  Deux  efpeces  d'intérêt.  Si  celui  de 
la  première  efpece  eji  injufle,     9 1 . 

Ch.  V.  Si  le  dommage  naijjant  donne  Le 
droit  de  prendre  intérêt»         9  5, 

Ch.  VI.  Si  le  profit  celant  denne  le  droit  de 
prendre  intérêt.  9p. 

Çh.  VII*  4$/  le  rifque  auquel  on  expofe  ce  qnon 

prête  eft  un  tttre  qui  donne  le  droit 

de  prendre  intérêt.  105. 

a    3  Ch. 


TABLE. 

Ch.VIII.  12»^  rimer  et  compenfatif  fte  remé- 
die point  aux  necejjitéi  de  ceux 
qui  ont  befoin^  foit  de  fréter  y  fait 
d*  emprunter,  io8. 

Ch.  IX,  De}^ intérêt  lucratif,  S*ilefl  permis* 
Première  voie  pour  prouver  ^uil 
l'efi.  III. 

Ch.  X«  Seconde  manière  de  prouver  l^jf*J^ 
tice  de  l* intérêt  lucratif.      1 1 6. 

Ch.  XI.  Si  le  prêt  tranfporte  la  propriété, 

121, 

Ch.  XII.  Rêponfe  à  une  ohjeSlion,         128. 

Ch.,Xlll,Recapitulation  de  ce  quon  a  peu 
voir  dans  les  chapitres  precedens^ 

154: 

Ch.XIV.O/^  ron  confirme  ce  qtion  vient  de 
dire  par  la  conpderation  de  ce 
quon  appelle  le  contrat  des  trois 
contrats,  159. 

Ch.  XV.  Que  ce  qu*on  enfeigne  touchant  les 
rentes  confiituées  confirme  la  mê* 
me  chofe.  142. 

Ch.XVI,  Quelques  conjîâerations  qui  confira 
ment  la  même  chofe»  145. 

Çh.XVII.iS/  lors  que  la  chofe  prêtée  vient  a 
fe  perdre ,  cette  perte  doit  tomber 
uniquement  fur  le  créancier*  i^oi 

Ch.XVIII.*^/  le  profit  Négatif  efi  un  fonde 
ment  fuffifant  pour  prendre  in' 

te* 


table; 

terét.  2  54» 

Ch.  XIX,  Quand  cefl  que  l* intérêt  efi  injHf" 
te*  Conditions  necejfair  es  four  em» 
pêcher  qti'il  ne  lefoit,  1 57. 

Ch.  XX.  Des  deux  dernières  conditions  ne» 
cejfaires  pour  faire  un  intérêt  juf» 
te  &  légitime,  i6l. 

Ch.XXI.  Où  l*on  répond  à  quelques  quef- 
fions»  168 

Ch,XXllSil  efl  permis  de  prendre  pour  le 
prêt  des  petites  femmes  un  intérêt 
plus  haut  que  celui  que  les  loix  ont 
fixé  k  i* égard  des  grandes  *  172. 

Ch.XXIII.iS'i  la  charité  perm^  de  prendre 
intérêt*  1 75;. 

Ch.XXiy  SU  faut  rendre  les  intérêts  quon 
ne  devoit  pas  avoir  pris*       185. 

Ch.XXV.  >R^/>(?«yi  A  trois  quejiions,       x8S« 


a  4  TROL 


T  A  B  L  É. 


TROISIE'ME  TRAITE'- 

^esjeuxde  hazard,  Okl'on  exami- 
ne  ces  deux  quejîhns  ^  l'une  s'ils 
font  criminels  d'eux  mêmes ,  l'au^ 
tre  s'il  faut  rendre  ce  qu'on  y  a 
gagné. 

Chap*  I.  f^^  Onnexïon  de  ces  denx  qtief' 
\^  tions,  Occajïon  ^  dejfein  de 
ce  traité,  ip5» 

Ch.  II.  Oh  ron  commence  d'examiner  la 
première  raifon  de  ceux  ejui  con» 
damnent  ahfolument  les  jenx  de 
haz^ard*  S* il  eft  vrai  que  le  fort 
foit  dirigé  d* fine  façon  fîngu lier e 
par  la  providence,  ipp 

Ch,  III.  En  quel  fcns  on  peHt  dire  que  le 
fort  nom  infiruit  de  la  volonté  de 
Dieu.  20^. 

Ch.  IV.  S'il  efl  vrai  que  le  fort  efl  un  moyen 
par  lequel  Dieu  fait  tousjoursco» 
no i  tre  fa  volonté,  213. 

Ch.  V.    Réponfe  à  deux  objeBions,      219. 

Çh.  VI.  Si  le  jeu  de  hasard  a  quelque  cho* 

fe 


table; 

fe  d'injulie,  224. 

Ch,  Vil,  Si  les  jeux  y  tant  d^adrejje  que  de 
haz^ardy  font  tous  jour  s  innocens. 
Divers  excès  qui  peuvent  les  ac' 
compagner,  229% 

Ch.VIII.  Quatre  autres  péchés  qui  accom^ 
pagnent  ordinairement  le  jeu,  IXJ* 

Ch.  IX'  Réflexions  fur  ce  qui  vient  d'éire 
dit  dans  les  deux  chapitres  prece*, 
denSé  Conjfderaiion  des  motifs  qnl 
portent  à  jouer,  242. 

Ch.  X.  Quelques  confequences  qtion  peut 
tirer  de  ce  qui  vient  dUtre  dit 
dans  le  chapitre  précèdent,  248. 

Ch.  XL  S* il  faut  refiitHûr  ce  qH*on  a  gagné 

4HJeH.  2J5. 


Q  U  A- 


TABLE. 


Q^  A  TRIE' ME  TRAITE' 

2)«  droit  que  chacun  a  de  fe  défen- 
dre ^lor  s  qu'on  ne  le  peut  qu'en  tuant 
l'aggrejfeur. 

Ch.  !•  Tr7  Tat  de  la  quefîton,    Raifons   de 

!>     ceHX  qui  prétendent  que  dans 

le  cas  propofe  il  nefl  pas  permis  de 

tuer,  2  5p. 

Ch.  II.  S*il  eft  vrai  que  Jeftis  Chrifi  ns 
veut  pas  qtionfe  défende  lors  qu'on 
efl  attaqué  in juftement*       2^3. 

CCh.III.*?/  repoujfer  la  force  parla  force 
efl  faire  voir  qu'on  manque  de 
patience  OH  de  confiance*      271. 

Ch.  IV.  Si  la  charité  permet  a  un  homme 
injuflement  attaqué  d'aimer  mieux 
que  l^^ggy^ff^^Y  perde  la  vie  tem- 
porelle ,  que  de  la  perare  lui  mé' 
me»  i-^j. 

G  h.  V.  Si  la  charité  permet  a  un  homme  in-' 
jtiflement  attaqué  de  tuer  l^ag- 
grejfeur  dans  le  temps  quil  ait  en 
de   croire  que  cet  aggrejfeur  ne 

peut 


T  A  B  L  E. 

pem  mourir  fans  fe  perdre  eter» 
mllement.  281. 

Ch.  VI.  Oh  Con  examine  ce  que  les  Scho- 
lafliques  oppofent  aux  raifons  rap-m 
portées  dam  le  chapitre  prece* 
dent^  285, 

Ch.  VII.  Ou  Von  répond  direBement  aux 
raifons  de  Gerfon  rapportées  dans 
le  chapitre  Y*  291* 

Ch,VIII.*S*i7^  a  quelque  autre  cas  ou  il  foie 

permis  de  tuer  pour  ne  pas  perdre 

€€  qu'on  po^ede  légitimement  •  2p^* 


CIN- 


TABLE. 


CINQUIE'ME   TRAITE'. 
D  U  S  C  A  N  D  A  L  E. 

Ch«   I.    /^^E  que  ceft  que  le  [cmâde. 

^  505. 

Ch.  IL  Dti fcandale pajjif»  307. 

Çh.  III,  Deux  conclufions  qnon  peut  tirer  de 
ce  qui  vient  dUtre  dit  dam  le  chapi' 
tre  précèdent,  3  il. 

Ch.  IV.  Que  pour  nétre  fcandalifé  de  quoi 
que  cefoit  il  faut  juger  fainement 
de  tout.  315. 

Ch.  V.  Du  fcandale  aEHf.  318. 

Ch.  VI.  «SV  le  fcandale  a^tf  efl  to  fis  jours  uft 
pèche,  322. 

Ch.  VII.  Diverfis  manières  auxquelles  oh 
peut  induire  le  prochain  à  des 
avions  quon  fait  être  crimineU 
les,  3  2.  <J. 

^\\,Ylll,Du fcandale  quon  donne  en  excttant 
les  paffîons,  32^. 

Ch.  IX.  Dufcandalequ*on  donne  en  perfua^ 
dant  de  pécher,  235. 

Ch.  Xt   Du  fcandale  quon  donnepar  des  pe^ 

çhéi 


TABLE. 

chéi  ftiblics,  336'. 

Ch.  XI.  Dtifcandale  cjue  donnent  ceux  qui 
aident  les  autres  a  faire  desaUions 
mauvaifes,  342» 

Ch.  XII.  Dfi  fcandale  qti  on  donne  enfatjant 

des  avions  i    qui  dans  l^ufage  dn 

inonde  i   ^  félon  les  apparences  ^ 

font  criminel  le  s  •  3  4^. 

ChJLlîh  Dufiandale  quon  donne  par  des  aC' 
tions  y  qui  étant  innocentes paroif-^ 
fent  mauvaifes,  350. 

Qh.'KlV* Du  fcandale  qu'on  donne  au  pro» 
chain  par  des  allions  qu'il  croit 
criminelles  y  quoi  quelles  /oient 
innocentes»  3  54» 

Ch.  XV.  Du  fcandale  qu'on  donne  quelque^ 
fois  en  faifant  de  bonnes  avions» 

559- 
Ch.  XVlCondufon  de  se  traité.  j^i. 


T  R  A  I-i 


PREMIER     TRAITE'. 

Ç)u  menfonge^  des  équivoques  y  &  des 
rejlri^ionsyou  refervations  mentales. 


CHAPITRE    I. 


Ce  qm  ceft  que  le  menfirtge» 

LE  menfonge  n'eft  proprement  autre  cho^ 
fe  qu'un  difcours  qui  exprime  le  contrai- 
re de  ce  qu'on  penfe.  Il  faut  remarquer 
en  efiFet  qu'il  y  a  dans  la  vie  une  infinité  d'oc- 
cafions,  où  il  importe,  &  à  nous,  &  aux  au- 
tres, que  nous  fafîîons  conoître  ce  que  nous 
penfons  fur  chaque  fujet.  La  focieté,  quieâ; 
fi  neceflaire  à  chacun, ne  peut  fubfifter  que  par 
là.  Que  deviendroit-elle  fi  toutes  nos  penfées 
demeuroient  éternellement  renfermées  au 
fond  de  nos  coeurs?  Il  eft  pourtant  vrai  que 
ces  penfées  font  imperceptibles  de  leur  nature. 
Nous  les  fentonsbien  nous  mêmes,  mais  nous 
ne  faurions  ks  rendre  fenfibles  aux  autres. 
Ainfi  ne  pouvant  les  manifefter  en  elles  mè^ 
A  mes» 


2  Du  rnenfonge^  des  équivoques  y  ^  des 
mes,  on  a  cherché  àt&  fignes  extérieurs,  qui 
peuflènc  Jes  faire  conoître,  &  ces  fignes  font 
les  paroles,  ôc  quelques  adions.  C'cfl  pour- 
quoi lors  qu'on  entend  prononcer  de  certai- 
nes paroles  i  &  faire  de  certaines  actions,  on  a 
lieu  de  croire  que  celui  qui  prononce  ces  paro- 
les, ou  fait  ces  adions,  a  dans  fon  efprit  les 
penfées  qu'on  a  accoutumé  d'exprimer  par  là. 

Lors  qu'en  efFct  il  y  a  de  la  conformité  entre 
ces  fignes  &  ce  qu'ils  fignifîent,  celui  qui  les 
emploie  agit  avec  fîncerité,  &  de  bonne  foi. 
Mais  lors  qu'il  y  a  de  l'oppofition  ,  c'eft  ce 
qu'on  appelle  menfonge  ou  diffimulation,  fein- 
te, tromperie.  On  l'appelle  menlbnge  lors 
qu'on  ne  fe  fert  point  d'autres  fignes  que  àçs 
paroles.  Mais  lors  que  ce  fon^t  dQs  aâions , 
on  emploie  les  termes  généraux,  de  feinte,  de 
diffimulation,  &  de  tromperie. 

On  voit  parla  que  le  menfonge  ne  confifte 
pas  dans  l'oppofition  de  ce  qu'on  dit  &  de  ce 
qui  eft,  mais  feulement  dans  l'oppofition  de  ce 
qu'on  dit  &  de  ce  qu'on  penfe.  On  peut  mentir 
en  difanc  la  vérité,  &  dire  des  faufletés  fans 
menfonge.  Un  homme  quiditune  chofe.fauf- 
fe,  étant  perfuadé  qu'elle  eft  véritable,  fe 
trompe  fans  doute, mais  il  ne  ment  pas.  Larai- 
fbn  en  eft  qu'il  dit  ce  qu'ilpenfe,quoi  que  ce  qu'il 
penfe  foit  faux.  Au  contraire  un  homme  qui 
dit  une  chofe  véritable,  mais  qu'il  croit  faurfè, 
eft  un  menteur,  parce  que  fes  penfées  n'ont  au- 
cune conformité  avec  fes  difcours. 

Il  importe  donc  de  ne  pas  confondre  l'efifen- 
ce  du  menfonge  avec  les  circonftances  extérieu- 
res, qui  peuvent  l'accompagner,  mais  qui  peu- 
vent auii  en  être  f@parées.    L'eûence  du  men- 
fonge 


'reJ!riU:io)7i  y  fiu  refervat ions  mentales.  5 
fonge  ne  confiftc  pas  à  dire  des  chofes  faufles, 
puis  que  comme  on  vient  de  le  voir  on  peut  men- 
tir en  difant  la  vérité.  Elle  ne  confifte  pas  à  confir- 
mer par  un  faux  ferment  ce  qu'on  dit.  Oa 
peut  mentir  fans  jurer.  Elle  ne  confifte  pas 
à  faire  au  prochain  quelque  préjudice  diftin<-è 
de  Terreur  011  on  le  jette,  à  lui  ravir  la  vie,  le 
bien ,  ou  Thonneur.  On  peut  mentir  fans  fai- 
re aucun  mal ,  fans  avoir  deflfein  d'en  faire ,  & 
même  en  faifant  du  bien.  Ce  ne  font  là  que 
àts  circonftances  extérieure?,  qui  peuvent  a- 
jouter  de  nouveaux  péchés  au  menfonge,  mzis 
qui  ne  lui  font  pas  eflentielbes. 

L'efTence  de  ce  péché  doit  conGfteren  quel- 
que autre  chofe,  &  tous  les  Auteurs  que  j'ai 
confultés  la  fon6  confifter  dans  Tune,  ou  dans 
l'autre  de  ces  deux  chofes,  ou  à  dire  le  contrai- 
re de  ce  qu'on  penfe,  ou  à  le  dire  dans  le  àt£- 
fein  de  tromper  ôc  de  le  perfuader  comme  vé- 
ritable, ou  dans  tous  les  deux  enfembie. 

C'eft  ce  dernier  fentiment  qui  me  paroit  le 
plus  vraifemblable.  En  efret  dire  le  contraire 
de  ce  qu'on  penfe,  fans  avoir  aucun  defleindc 
tromper  perfonne,  ne  me  paroit  pas  un  men- 
fonge. Par  exemple  un  homme  qui  fe  trouve 
feul,&  qui  rêvant  à  quelque  chofe  prononce  une 
propoiition  qu'il  fait  être  faufle,  fans  fe  la  per- 
fuader à  foi  même,&  fans  penfer  à  la  perfuader 
à  perfonne,  puis  qu'il  fait  que  perfonne  ne 
l'entend,  ne  ment  pas,  quoi  qu'il  dife  le  con- 
traire de  ce  qu'il  penfe. 

Un  homme  de  même  qui  dit  ironiquement 
une  chofe  qu'il  fait  être  faufle,  6c  qui  eft  per^ 
fuadé  qu'aucun  de  ceux  à  qui  il  parle  ne  la  croi- 
ra véritable,  ni  ne  croira  même  qu'il  ait  def- 

A  a  feia 


^     T>ti  menfonge^  deséquivoqmt^  ^  d&s 
fein  de  la  faire  paflcr  pour  telle,  ne  mentira 
point,  xjuoi  qu'il  dife  le  contraire  de  ce  qu'il  a 
dans  i'eiprit. 

Ainfi  je  fuis  perfuadé  quei'eflènce  du  men- 
fonge  confifte  premièrement  à  dire  le  contrai- 
re de  ce  qu'on  penfe,  &  en  deuxième  lieu  à 
Je  dire  avec  intention  d'en  perfuaderceuxàqui 
on  le  dit.  Ces  deux  chofes  jointes  enfem- 
ble  font  à  mon  fcns  toute  l'eflence  dumcnfon- 

L'Ecriture  en  parle  en  divers  endroits,  non 
feulement  comme  d'un  péché,  mais  comme 
d'un  péché  atroce,  &  que  Dieu  regarde  avec 
une  horreur  extrême.  Elle  en  fait  l'un  des  ca- 
raderes  du  Démon,  &  l'une  des  preuves  de 
l'excès  où  le  malheureux  efprit  a  porté  la  me* 
chanceté  &  la  dépravation ,  nous  difant  quil 
g^  menteur.^  .^  le  per^  dumenfong^.  Jean  VIII. 
44  .Elle  dit  que  les  fautes  lèvres  (ont  f^n  abomi- 
nation à  l'Eternel.  Prov.  XII.  22.  Elle  dit  que 
Dieu  fera  périr  tôus  ceux  qui  profèrent  le  menfonge^^Ç, 
V.  7.  &  que  leur  portion  fera  dans  V étang  ardent 
de  feu  ^  de  fouffrey  qui  efi  la  mort  féconde.  Apoc 
XXL  8.  Tant  d'expreflioBs  fortes  que  l'Ecri- 
re entafîe  fur  ce  fujet*  font  voir  clairement 
que  ce  péché  doit  avoir  une  atrocité  qui  n'eft 
pas  commune. 

Mais,  dira-ton,  l'a-t-il  dans  tout€  forte  de 
circonftances  ?&  n'y  a-t-il  |^oint de conjondu- 
re  particulière  où  l'on  ne  puifle  dire  innocem- 
ment le  contraire  de  ce  qu'on  penfe  .^^  Cette 
queftion  eft  fort  importante^,  &  mérite  qu'on 
prenne  quelque  foin  pour  i'éclaircir.  Je  vai 
lâchsr  de  le  faire  dans  les  chapitres  fui  van  s. 

CHr 


refiriBiomtOarefervatiêns  mentales.        ^ 

CHAPITRE     IL 

S* il  y  a  dts&ccajîons  oùiljohperms  de  ruent  îr^ 

Lorsque  je  publiai  le  premier  volume  de 
mes  Eflfais  de  Morale,  je  croyoisde  boB- 
ne  foi  que  tous  les  Chrétiens  fans  excep- 
tion étoient  perfuadés  que  le  menfonge  eft  tous- 
jours  criminel,  ôc  qu'il  n'y  a  point  d'occafion  , 
où  il  foit  permis  d'y  avoir  recours.    Je  m'étoi* 
imaginé  que  perfonne  n'avoit  porté  le  relâche- 
ment plus  loin  que  les  Cafuiftes  modernes  de 
la  communion  Romaine:  &  comme  il  n'y  a^ 
aucun  de  ces  Cafuiftes  qui  ne  condamne  abfo- 
lûment  le  menfonge,  je  m'étois  mis  dans  Tcf- 
prit  que  perfonne  ne  l'approuvoit.     Mais  j'ai 
remarqué  dans  la  fuite  que  je  me  trompois. 
Car  quoi   que  je  ne  conoiflTe  point  d'Auteur 
Papifle,  ni  Reformé,  qui  n'avoue  qu'il  n'y  a 
point  de  cas  où  il  foit  permis  de  mentir,  j'en 
ai  remarqué  quelques  uns  da'ns  les  autres. focie- 
lési  qui  ont  fcûcenu  le  contraire.     Tels  font 
les  fuivans.     BaUuinui  decaf  confc,  lib.  1^.  cap, 
iS.  Crelîim  Etbic.  Chrift.  lib.  IIÏ.  cap.  7.  Grotius 
de  jura  bdli  lib.  IhL  cap.  i.  ^ohogue  fur  Luc. 
XXIV.  28   Pufendorf  de  jure  nat.  lib.  IK  cap,  1. 
laimborch.  Theol.  Chrifi.  lib.  V.  cap.  47. 

Jl  eft  vrai  que  ces  Auteurs  ne  dilent  pas  tous 

là  même  chofe,  &  ne  conviennent  pas  descas 

particuliers  où  ils  prétendent  qu'il  foit  permis  de 

mentir.     Par  exemple  Grellius  dit  qu'il  ne  faut 

A^3  mentir  3 


^     Dfs  men fange ,  des  ep^lvixjms ,  ^  des 
mentir,  ni  fou  vent,  ni  pour  des  caufes  légè- 
res, fôutenanc  qu'agir  de  la  farte  feroit  pécher, 
contre  la  fincerité  &  la  candeur.    Il  ne  le  per- 
met que  rarement,  ôç  dans  des  occafions  im-. 
portantes»    , 

Volzoguevaunpeu  pîusloin.  linepermetde 
mentir,ni  pour  profiter  foi  même,nipour  don-. 
ner  aux  autres  le  mojQn  de  pioûtQr^ propter  e?m- 
lumentum.  Il  foûtient  que  ceci  efb  abfolûment 
défendu,  &  il  en  donne  cette  raîfon,  quieft; 
crcs  foiide.  C'eft  qu'il  ne  faut  jamais  faire  dii 
mai  afin  qu'il  en  arrive  du  bien.  Mais  il  n'efi 
pas  bien  ferme  fur  ce  principe.  Car  fi  c*eft 
mal  faire  que  de  mentir,  &  s'il  n'cft  jamaif  per- 
mis de  faire  du  mal  afin  qu'il  en  arjrivedu  bies^ 
il  ne  fera  pas  permis  de  mentir  pour  fauver  la 
rie  à  nôtre  prochain.  Volzogue  pourtant  le 
permet,  &  par  confequent  il  fe  contredit. 

D'un  autre  côté  s'il  eft  permis  de  mentir 
pour  fauver  la  vie  à  nôtre  prochain ,  il  doit  l'être 
de  ne  pas  dire  la  veritépour  fauver  nôtre pro-* 
pre  vie.     Cependant  cet  Auteur  foûtient  qu'un- 
homme  qui  aimeroit  mieux  fe  laifîèr  tuer  que 
de  mentir,  ne  pecheroit  point,  ce  qui  ne  s'ac- 
corde, ni  avec  ce  qu'il  a  déjadit>  ni  avec  ce 
qu'il  ajoute.     Non  avec  ce  qu'il  a  déjà  du.  Car 
s'il  eft  permis   de  mentir  pour  fauver  fa  vie,' 
comme  il  l'eil:  fans  difficulté  fi  on  le  peut  pour 
lauver  la  vie  du  prochain,  ce  fera  pécher  que  de 
refuîcr  de  le  faire.     Ceci  s'accorde  tout  aufiî  ; 
peu  avec  ce  que  Volzogue  ajoute.     Il  foûtient 
que  la  pieté  d'un  homme  qui  aimeroit  mieux  fe 
laiffer  tuer  que  de  mentir  3ne  feroit  pas  railonna- 
bie.     Mais  fi  cette  piété  n'eft  pas  raifonnable, 
ne  oeche-c-on  pas  fi  on  en  fuit  les  loix.^ 
'■'  ■  ■  M.: 


refiriBionSy  oa  refervatlons  nient  aies*      7 

M.  Limborch  ne  permet  que  le  menfonge 
officieux,  qui  ne  failant  du  mal  à  perfonne, 
peut  faire  du  bien  à  quelqu'un,  li  iemble  mê- 
me qu'il  veuille  que  ce  bien  qu'on  erpere  de 
procurer  foit  un  bien  fpiriruel. 

Grotius  permet  de  mentir.  I.  Lors  qu'on  par- 
le à  dQs  enfans,  ou  à  des  infenfés.  II.  Pour 
tromper  un  tiers,  à  qui  00  ne  parie  point,  mais 
qui  entend  ce  qu'on  dit  à  d'autres,  lll.  En 
pariant  à  ceux  qui  veulent  être  trompes.  IV". 
Lors  que  celui  qui  ment  ule  en  cela  du  droit 
de  fuperiorité  qu'il  a  fur  ceux  à  qui  il  parle.  V. 
Pour  fauver  la  vie  à  un  innocent.  Cependant 
il  ajoute  qu'il  y  a  quelque  chofe  de  plus  géné- 
reux, &  de  plus  conforme  à  la  ûmplicité  Chré- 
tienne à  s'abftenir  abfolûment  du  menfonge. 

Baîduinus  n'a  rien  de  précis.  Mais  Pufen- 
dorf  fans  s'amufer  à  tous  ces  détours,  qui  en 
effet  me  paroiflent  peu  raifonnables,  foû- 
tient  que  nous  pouvons  mentir,  &  pour  nôtre 
propre  intérêt,  &  pour  l'intérêt  de  nôtre  pro- 
chain, pourvcu  qu'en  mentant  nous  ne  fiafBons 
aucun  tort  à  qui  que  ce  foit. 

S'il  y  avoit  quelqu'un  de  ces  fentimensqai 
fût  véritable,  ce  feroit  fans  difficulté  le  der- 
nier. C'eft  le  feul  qui  fait  un  fydcme  fui- 
vi.  Tous  les  autres  fontcompofés  de  propo- 
fitions  contradi6boires.  Pour  le  faire  voir  ,ea 
un  mot  >  &  fans  entrer  dans  un  trop  grand 
détail,  je  n'ai  qu'à  demander  à  tous  ces  Au- 
teurs, a  le  menfonge  confideré  en  lui  même, 
&  feparé  en  effet ,  ou  par  la  penfée,  de 
tous  les  autres  pèches,  qui  peuvent  l'accom- 
pagner, de  rinjuftice  ,  de  la  malignité,  du 
parjure ,  &c.  &  n'emportant  en  un  mot  qu'une 
A  4.  fimple. 


s      Du  me»foiigt  >  des  e<]mvcijfies ,  &  des 
ample  oppoiîtion  de  ce  qu'on  dit  à  ce  qu'ont 
penfe>    eft  une  adion  indifférente >  ou  une 
action  mauvaife. 

Si   C'ell  une  adion   mauvaife,   il   eft  évi- 
dent,  &  inconteftable,  qu'il  n'y  a  point  de 
eirconû:ance  qui  puilTe  le  rendre  innocent.    Il 
n'y  a  que  les  adions  indifférentes  de  leur  na- 
ture, éc  en  leur  genre,  que  les  circonftances 
puiiïent    rendre    bonnes.     Celles  qui  font  ef- 
fentieilement  mauvaifes  le  font  tousjours,  & 
dans  toute  forte  decirconftances,&d'oGcafions. 
Par  exemple  haïr  Dieu,  dérober,  commettre 
adultère,     font    des    adbions    efïentiellement 
mauvaifes.     C'eft  pourquoi  aufîi  elles  le  font 
îouf  jours.    Si  le  menfonge  eft  de  même  or^ 
dre,  jamais  il  ne  fera  innocent. 
.    S'il   y  avoit  quelque  circonfl-ance  qui  peut- 
reâiificr.  Tobliquité  d'une  adion  mauvaife  de 
fa.  nature, .  ce  feroit  faas  difficulté  l'intention. 
L'intention   pourtant  ne  le  peut,  comme  je 
croi  l'avoir  prouvé  fortement  dans  le  premier - 
volume  de  mes  Eiïais,  &  comme  S.    Paul.; 
le  pofe  fort  nettement  lors  qu'il  dit  qu'il  ne 
faut  point  faire  die  cial.  afîa  qu'il  en  arrive- 
du  bien. 

Mais  comme  ceci  n'eft  pas  contefté,  jene 
m'arrêterai  pas  davantage  à  le  juitifièr.  Je 
paflfe  donc  à  l'autre  membre  de  ma  divifion, 
6e  ,  je  dis  ,  que  fi  ces  Auteurs  prétendent, 
comme  je  n'en  doute  pas  ,  que  le  menfonge 
confideré  de  cette  manière  abflraite ,  &  dans 
fon  idée  générale,  eft  indifférent,  &  parcon- 
fequent  permis ,  il  faut  neceffairement  qu'ils 
Hi'a vouent  deux  chofes,  qui  font  très  contrai- 
res à  leurs  hypotfeefs^» 


rtjïrîBionSy  oti  refervatiom  mentales».  ^' 
lia  première  que  le  menfonge  eft  très  innocent, 
non  feuJemenc  lorsi  qu'il  peut  fervir  à  épar- 
gner un ,  ou  plufieurs  péchés  à  nôtre  prochain, 
non  feulement  lorsqu'on  peut  lui  fauver  la  vie*^ 
mais  pour  le  plus  vil>  &  le  plus  léger  inté- 
rêt. Dans  cette  fuppofitlon  le  menfonge  fe* 
ra  une  aâ:ion  femblable  à  la  parole,  au  mou- 
vement local,  &auX'  autres  adions  extérieures, 
qui  n'ayant  rien  de  criminel  en  elles  mêmes 
peuvent  devenir  bonnes  ou  mauvaifes  félon 
les  diverfes  intentions  avec  iefquelles  on  les 
fait.  Comme  donc  je  puis  parler  pour  de- 
mander une  épingle  ,  lors  qu'elle  m'efl:  ne- 
ceflaire,  comme  je  puis  me  courber  pour  la 
ramaffer  5  il  je  la  vois  fur  le  planché  de  ma 
chambre  ,  je  pourrai  aufli  mentir  pourTavoir, 
pourveu  qu'en  mentant  je  ne  faffe  aucun  toit 
à  qui  que  ce  foit. 

Ceci  eft  évident,  &fârconfequentrien  n'efb 
plus  étrangQ  que  le  fentiment  de  Volzo- 
gue,  qui  die  qu'un  homme  qui aimeroit mieux 
le  lâifler  tuer  que  de  mentir,  ne  pecheroit 
point.  Si  le  menfonge  eft  une  action  per« 
mifc  6c  innocente  ,  n'eft-ee  pas  pecker  que 
d'aimer  mieux  laifTcr  commettre  au  prochain 
un  crime  effroyable  5  &  fe  îaifler  ravir  à  foi 
même  un  bien  auffi  précieux  &  au flî  excel- 
lent que  la  vie ,  que  d^employer,  pour  préve- 
nir ces  ^  deux-  maux ,  un  moyen  auffi^vv^ifé  » 
&  aufïî'innoceat  que  celui  ci  ?  Ne  pèche- 
r oit-on  pas  fi  pouvant  fuir,  ou  ie  cacher,  on 
refufoit  de  le  faire.  Ne  pecheroit- on  pas  û 
efperant  de  &échir  fon  ennemi  par  des  prieresj 
&  des  remontrances  on  s'obiîinoit  a  ne  point 
parler?  Pourquoi  donc  ne  pecheroiç-Qn  pas,  (i 

A  f  plîSf 


JQ  Dh  menfon^^e^  ^ies  éfjmvoqties^  é"  des 
pouvant  faire  le  mcme  eiïet  par  un  menfon- 
ge  innocent,  onfaifoit  fcrupule  de  l'employer. 

L'aurre  chofe  que  je  foûtiens,  c'eft  que  fi 
le  menfonge  confideré  en  lui  mcme  eft  indif- 
fèrent, il  fera,  non  feulement  permis,  mais 
louable,  faint,  &  neceffaire,  toutes  les  fois 
qu'il  pourra  fervir  utilement  à  avancer  la  gloi- 
re de  Dieu,  &  à  faire  quelque  bien fpirituel, 
Gii  temporel,  au  prochain,  pourveu  que  d'ail- 
leurs en  le  proférant  on  ne  fafîe  tort  à  perfon- 
îie. 

Ceci  encore  ne  foufFre  point  de  difficulté. 
Lés  avions  indifférences  de  leur  nature,  cef- 
fcnt  de  i'érre,  6c  deviennent  bonnes,  faintes, 
&,. tellement  neceflaires,  qu'on  ne  peut  les 
omettre  fans  ofFenfer  Disu>  îors  que  d'un  cô=. 
té** elles  peuvent  produire  quelque  bon  effet, 
êc  que  dç  l'autre  on  ne  .peut  produire  cetef- 
f et  que  par  leur  moyen.  Si  par  exemple,  je 
puis  fâuver  la  vie  à  un  innocent,  ou  lui  épar- 
gner un  péché,  en  difant  un  mot,  pu  enfei- 
fant  quelque  autre  adtion  qui  eft  en  mon  pou- 
voir, &,  qui  ne  fait  tort  à  perfonne,  necom- 
iRlêts-je  pas  un  très  grand  péché,  fi  je  refu- 
fe;  à  cet  innocent  ce  fecours  qui  lui  peut 
être  fi  utile  .^  ^i  donc  mentir  fans  faire  tort  à 
qui  que  ce  foit,  efb  une  a£Hon  aufîî  indif- 
férente, qiie  de  parler,  que  de  marcher,  que 
de  faire  quelque  autre  ckofe  femblabje,  il  eft 
elair  que  je  dois  mentir  toutes  les  fois  qu'en 
mentant  je  puis  avancer  la  gloire  de  Dieu,ou  fai- 
requelquç  bien  temporel,  ou  fpirituel,  à  un  de 
m&$  frères,  &  qu'en  refufant  de  le  faire  je  pè- 
che contre  ieg  Ipixdazçjej  ou  contre  celles  de 


refiriEUom^  ou  refervattons  inenîaïes*  ir 
Mais  ceci  pofé  que  peut-on  imaginer  de 
moins  raifonnable  que  la  penfée  de  Crellius, 
qui  dit  qu'il  ne  faut  mentir  que  rarement?  Je 
foûciens  au  contraire  que  dans  cette  fuppofi- 
tion,  il  faudroit  mentir  fort  fouvent,  parce 
qu'en  effet  il  faudroit  mentir  toutes  les  fois 
que  le  menfonge  pourroit  faire  quelque  bon 
effet,  ce  qui  bien  loin  d'être  rare  ell  très  or- 
dinaire. 

Ge  qu'il  ajoute  que  mentir  fouvent  ferois 
biefler  la  fincerité  &  la  candeur,  eil  ridicu- 
le. Car  fi  c'eft  blefler  cette  vertu  que  de 
mentir  fouvent,  ce  fera  la  blefler,  quoi  que 
plus  légèrement,  que  de  mentir  une  feule  fois, 
comme  c'eil  choquer  la  pieté,  la  charité,  & 
la  juftice,  que  de  faire  une  feule  adion  im- 
pie ,  impure ,  ou  injufte. 

Je  dis  la  même  chofe  du  fentiment  de  Gro- 
tius.  Il  dit  qu'il  y  a  plus  de  generofité,  &  de 
grandeur  d'ame,  à  s'abftenir  abfolûment  du 
menfonge,  qu'à  ne  le  pas  faire.  Car  fi  le  men- 
fonge utile  eft,  non  feulement  innocent,  mais 
louable,  mais  necefïaire,  fi  on  ne  peut  s'en 
abftenir  fans  pécher  contre  ce  qu'on  doit  à 
Dieu,  &  au  prochain^  quelle  generofité  >  ôc 
quelle  graadeur  d'ame  y  peut-il  avoir  à^nc  pas* 
mentir? 


^  $  CMi^ 


ij  Du  wenfonge^  deî  équivoques  y  &  ^cs 


CHAPITRE  lïl. 

Ou  on  ne  peut  dire  qtitl  fait  permis  de  tnentin 
tontes  les  fois  t^titn  mentant  on  ne  fan  tort 
d  perjonne» . 

JE  conclus  de  ce  que  je  viens  de  dire  querouT  - 
tes  ces  reftriâ;ions  font  vaines,  &deftituées 
de  raifon  &  de  fondement,  &  qu*ainû  il 
laut  neceffairement  de  deux chofes l'une,  ou  , 
permettre  le  menfonge  dans  toutes  les  occafions  , 
où  il  ne  fera  tort  à  qui  qpe  ce  foit,  ou  ne  le 
permettre  jamais.    Il  n'y  a  point  de  milieu  enr 
tre  ces  deux  extrémités.  Ain  fi  on  n'a  qu'àchoi-  - 
fir.  J'ai  de  la  pêne  à  croire  que  perfonnepren-r 
BQ  le. premier  de  ces  deux  partis.     Mais  s'il  y 
en  âvoit  quelqu'un  qui  fût  tenté  de  le  prendre* 
je  le  prierois  de  faire  quelques  reflexions. 

I-i   La  première  ^que  fi  ce  Sentiment  étoit  une  ^ 
fois  reçu  y  la  confiance  feroit  abfolûment  ban- 
nie de  la  terre,  &  la  focietéjuinéeôc  anéantie. 
Car  enfin  qui  ne  voit  que  la  focieté  ne  fubfifte 
qut  par  la:  perfuafion-  où  nous  fommes,  que 
ce  qifon  nous  dit  eft  véritable?  Mais  quiaura  t- 
il.de  mpins  raifonnabk  que  cette  perfuafion  » 
s'il  pâffe  une  fois  pour  confiant  qu'il  y  aunein- 
iisité-d'occafions  où   l'on  peut  &   Ton  d oie 
jnyentirr  &. où  bien  loin  que  la  candeur  &  la 
âncerité  s'y  oppofent,   le  zeie,  la  charité,  la  -, 
|j|udence,  ôc-,  les  autres  vertus  le  demandent?^^ 
^mpgnçfa^râi-je  û  celui  qm  me  parle  n'eft 


refir irions 9  oh  refervatins  mentaksl       i|; 
pfis  dans  quelqu'un  dts  cas  où  il  lui  eft  permis 
de  ne  me  pas  dire  la  vérité  ? 

Quel  eil  en  particulier  Toffice  que  Grotius 
rend  aux  Princes  >  &  aux  autres  Supérieurs,  leur 
permettant  de  mentir  lors  qu'ils  parlent  à  leurs 
fujets?  N'eft-ce  pas  leur  rendre  inutile  Tufage 
de  la  parole?  Car  qye  gagneront-ils  en  par- 
lant, fi  tous  leurs /u jets  font  perfuadés,  que  rien 
ne  les  empêche  de  ne  pas  dire  la  vérité?  Dé- 
biter ces  maximes  n'effece  pas  ruiner  abfoluf- 
ment  la  confiance, mutuelle  qu'il  y  doit  necef- 
fairement  avoir  entre  ceux  qui  commandent  & 
ceux  qui  obeifîent? 

Je  dis  la  même  chofe  des  Prédicateurs.  Lors 
qu'ils  débiteront  les  vérités  les  plus  conftantes^les 
plus  falutairesj  ÔC-  les  plus  utiles,  leurs  audi- 
teurs s'imagineront  que  ce  ne  font  là  que  des 
fraudes  pieufes,  &  des  menfonges  utiles,  qui 
tendent  moins  à  faire  conoître  la  vérité,  qu'à 
infpirer  de  bons  fentimens  &  à  produire  de  bone 
effets,  ce  qui  rendra  inutile  tout  ce  qq'ils  di- 
ront. 

Mais  pourquoi  faut-iL  s'arrêter  aux  Prédica- 
teurs? S'il  efl  permis  de  mentir  à  bonne  in- 
tention,quinou$  affeurera  que  les  Prophètes,  que 
les  Apôtres  5  que  les  autres  Auteurs  facrés, 
n'ont  pas  fuivi  cette  règle  dans  les  écrits  qu'ils 
nous  ont  laifléi  ?  Et  û  ce  doute  fubCilie ,  quelle 
certitude  reftera-t  il  à  notre  foi,  6c  fur  quoi  pour- 
rons nous  conter  ? 

II.  Voici,  une  féconde  réflexion  que  je  croi 
folide.  Si  mentir  eft  une-adion  auffi  indiffé- 
rente que  de  parler ,  de  marcher ,  ou  de  remuer 
lamsin,  ôc  fî  elle  ne  devient  mauvaifequepar 
i'injuilice»  la  maligniié>  le  parjurei  Q&.  les  au.- 


14  ^fi  ffienfonge  y  dss  é^uiiwi^HeSy  ^  disr 
très  péchés  qui  s'^  joignent,  d'où  vient  que 
pieu  ne  fe  contente  pas  de  défendre  rinjuflice, 
la  malignité,  le  parjure,  &  les  autres  péchés 
femblables.  D'où  vient  qu'il  défend  abfolff- 
m^ni  de  mentir?  Il  ne  détend  pas  de  parler, 
d'agir,  &  de  fe  mouvoir,  quoi  qu'on  puifle 
parler  mal ,  agir  mal ,  fe  mouvoir  pour  faire  le 
mal.  Sï  le  menfonge  n'eil  pas  plus  criminel 
e»  foi,  pourquoi  i'a-t  il  défendu?  Pourquoi 
nous  â-t-il  dit,  Tut*éloig7îerasde  toute  parole fauf^ 
fe  ?  Ayant  dêpouïllé  lêmenjovge ,  parles  en  verïtê^' 
chacun  à  fon prochain.  Eph.  IV.  25. 

III.  Je  voudrois  même  qu'on  fît  quelque  at- 
tention à  divers  endroits  de  l'Ecritipre,  qui  con- 
damnent fi  abfolûment^  &  fi  univerfellemens 
Ifi  menfonge,  qu'il  efl  malaifé  de  croire  qu'el- 
le fe  fût  expliquée  avec  fi  peu  de  ménagement? 
s'il  y  eut  eu  quelque  efpece  particulière  demen- 
terie  qui  ixLi  innocente,  tu  f  éloigneras  de  toute pa-- 
rôle  faujje^  dit  Dieu  même  au  chap.  XXIII. 
de  l'Exode.  Il  fer  a  périr  tous  ceux  qui  proférera 
menfonge  y  dit  le  Prophète  au  Pieaume  V.  Les 
timides,  dit  le  S.  Efprit  dans  i'Apocalypfe 
XXÏ.  les  incrédules  t  ^  tous  les  menteurs ^  auront 
leur  portion  dans  l'étang  ardent  de  feu  é^  de  fouf- 
ffty  ijuiefi  la  mort  féconde.  Ces  caraâeres  d'uni- 
verfaiité  me  paroiflent confiderables ,  &  j'efpere 
au  moins  qu'on  m'avouera  qu'on  peut  s'y  tenir 
jufqu'à  ce  qu'on  aura  trouvé  quelque  exception, 
non  dans  nos  iooaginations  3  mais  dans  TE- 
criture  elle-même.  Gar  s'il  eft  permis  à  cha* 
«mn  d'ajouter  aux  propofitions  univerfelles  de 
Mcriture  des  reftridions  &  des  exceptions  que 
cette  même  Ecriture  ne  fourniffe  pas,  il  n'y 
a^nea  de  feun  Chacun  en  trouvera  de  fem- 
blables^. 


feftriEtiom^  on  YefervMtons  mentales*  15 
fefîables  5  pour  éluder  les  dccifions  les  plus  net- 
tes de  ce  facré  livre.  Comme  donc  on  ne  pro- 
duit, ni  commandement,  ni  permiflîon  dé- 
mentir, il  faut  neceffairement  reconoître  qu'il 
n'y  a  jpoint  de  cas,  où  il  foit  permis  de  le  fai- 
re. 

IV.  Ma  quatrième  réflexion  eft  qu'il  y  a  peut- 
être  autanr  d'occafions  dans  lefquelles  le  men- 
fonge  peut  être  utile,  que  de  celles  où  il  peut  être 
pernicieux.  Quoi  qu'il  en  ioit  il  faut  avouer 
que  les  premières  font  en  très  grand  nombre  , 
ô£  chacun  peut  l'avoir  remarqué  une  infinité  de 
fois  en  fa  vie.  De  là  je  conclus  que  s'il  eft  per- 
mis, &  neceffaire  même  de  mentir  toutes  les 
fois  qu'on  le  peut  utilement,  il  pourra  arriver 
qu'un  homme  de  bien  dife  autant  dementeries 
que  de  vérités.  Mais  fi  cela  étoit  à  quoile  Pro- 
phète penfoit  il  lors  que  faifant  le  portrait  de 
l'homme  de  bien  il  dit  qn^'û profère  laveriîéain- 
p  quelle  eft  en  [on  cœur}  Ne  pourroit»on  pas  dire 
ie  contraire  avec  autant  de  raifonôc  de  fonde- 
ment ? 

Ceci  paroîtra  encore  plus  clairement  fi  l'oEi 
confidere  que  les  habiles  mondains  ne  mentent; 
que  fort  rarement.  Ils  lavent  que  mentir  fou- 
vent  c'eft  s'expofer  au  danger  de  mentir  inu- 
tilement, parce  qu'en  efiPet  c'eft  fe  ruiner  de  re=- 
putation,  &  perdre  abfolû ment  le  crédit  &  la 
confiance.  Cela  fait  qu'ils  dilent  d'ordinaire 
la  vérité,  pour  fe  faire  par  là  une  belle  réputa- 
tion de  probité  &  de  fincerlté,  &  mentir  en» 
fuite  utilement  dans  quelque  occafion  impor- 
tante, qui  pourra  les  dédommager  de  tous  les 
petits  avantages  qu'ils  ont  perdus  en  difantles 

jOUores  comme  elles  étokns. 




ï/j  Dii  mtnfongei  des  êqui'Utxjmsy  ^  dti-' 

Si  donx:  les  mondains  eux  mêmcà  ne  meiT- 
tent  que  rarement»  ii  au  contraire  rhomme  de 
bien   cft  obligé  de  mtnur  ibuvenr,  il  arrivera' 
d'une  manière  fort  naturelle  qu'il  y  aura'plus  de. 
vérité  dans  les  dilcours-  des  plus  icelerats,  que; 
dans  ceux.des  plus  gens  de  bien.     Mais  efl  ce  iài 
ridée,  que  l'Ecnture  nous  donne  des  uns  &  des  : 
autres  >  Eft-celà  ce  qu'elle  nous  fait  entendre 
J^ors  qu'elle  appelle  lesméchans  à&s  menteurs>âc  ; 
éii  enfans  du  démon?  qui  eil  le  père  du  men- 
fonge?  &  qu'elle  dit  des  féconds  qu'ils  profe^- 
rent  la  vérité  ainfi  qu'elle  efl  en  leur  cœur  .^' 
Lors  qu'elle  dii  que  les  premiers  font  doubles-: 
de  cœur,  &  que  les  féconds  font  fimples  coia^ 
me  à&^  coiombej? 


CH  API^TRE  IVr. 

Qii  1*0»  rtptmd  mx  objeUiom* 

^N  oppofe  à  toutes  ces  preuves  divers  ex- 
^'^emples,  qu'on  peut  ranger  en  trois  clâf- 
fes.  La  première  comprend  ceux  de  quelques 
perfonnes  d'une  eminente  pieté, qui  pour  fc  ti- 
rer de  quelque  danger  ont  eu  recours  au  men- 
fonge.  C'eft  ce  que  firent  Abraham  ôc  liaac, 
i'un  en  Egypte,  &  l'autre  à  Guerar.  Gen.  XII. 
13.  ôtXVI.  7.  La  féconde  comprend  des 
menteries  que  Dieu  a  »  non  feulement  approu- 
vées j  mais  recômpenfées ,  comme  celle  deis 
Sages  femmes  Hebreues,  &  celle  de  Rahab; 
La  dermerc  comprend  l'avion  de  JçfusChrift> 


refirlEiionSy  et*  refervations  metitaîesl  IJ- 
gui  félon  S.  Luc.  XXIV.  28.  faifoit  femblant 
d'aller  plus  loin,  &  celle  de  S.  Paul  qui  pro- 
tège qu'il  ne  favoit  pas  qu'Ananias  fût  fouvc- 
rain  Sacrificateur  3  ce  qu'il  femble  qu'il  nepou» 
voit  ignorer. 

Mais  les  deux  premiers  de  ces  exemples  ne 
prouvent  rien.  Car  outre  qu'il  y  avoit  quelque 
vérité  en  ce  qu'Abraham  &  Ifaac  difoient  dans 
ces  occafions  ,  comme  plufieurs  l'ont  fait  voir, 
outre  cela,  dis -je  ,  il  y  avoit  bien  d'autres  dé- 
fauts dans  leur  aâion,  qu'il  eft  impo0îble  d'ex- 
cufer,  &  qui  font  voir  que  toutes  les  adions 
des  plus  gens  de  bien  n'ont  pas  été  également: 
pures  &  innocentes. 

Pour  ce  qui  regarde  Rahab  &  les  Sages  fem- 
me Hebreues  ,  il  cft  bien  vrai  que  Dieu  les  re- 
compenfa.  Mais  ce  qu'il  recompenfa  n'étoit  nul- 
lement leur  menfonge.  C'étoit  uniquement  le 
2ele. qu'elles  firent  paroîtrepourlé  peuple  faint> 
s'expofantàde  grands  dangers  dans  ledefTeindc- 
le  favorifer  &  de  le  fervir.  C'eft  là  ce  que  Dieu 
recompenfa.  Tout  ce  qu'on  peut  dire  de  leur 
menfonge,  c'eft  que  Dieu  n'y  eut  point  d'é- 
gard ,  &  le  pardonna  par  un  efiFét  admirable  de  fa^ 
Bonté. 

^  L'exemple  de  Jefus  Chrift  ,  qui  fit  femblanc 
d'aller  plus  loin^îfait  une  objeâion  un  peu  plus 
difficile  à  refoudre  que  les  précédentes.  Voici 
la  manière  en  laquelle  on  la  propofe*  On  éit 
que  la  diffimulation  n'eft  pas  plus  hJHOcente  que 
le  raenfongeî&  qu'il  n'y  a  pas  phir;de  mal  à  trom- 
per par  des  paroles  que  par  à^s  adions.  On 
ajoute  que  Jefus  Ghrift  faifant  femblant  d'aller 
plus  loin  fit  entendre  par  fon  gefte  6c  peut-être 
par  ee  qu'il  dit,  qu'il  aroit  refolu  de  ne  fe  pas 


l8  D^  menfonge^  des  éqmvo'^Hes ,  çr  des 
arrêter,  foit  à  Emmausjfoit  daris  la  maifon  où 
les  Dfciples  encroient,  ce  qui  n'étant  pas  véri- 
table comme  l'événement  le  fît  voir  >  il  paroit 
que  Jefus  Chriil  fît  en  cette  occafion  quelque 
chofe  d'équivalent  au  menfonge. 

Pour  répondre  à  cette  objedion  il  ne  fuffit 
pas  dédire  avec  quelques  uns  qu'il  y  a  cette  dif- 
férence entre  les^  paroles  &  les  aclions,  que  les 
paroles  n'ayant  point  d'autre  ufage,  que  celui 
"d'exprimer  les  penfées^il  n'eil  point  permis  de 
les  proférer  ,  fi  elles  n'ont  quelque  conformité 
avec  ce  qu'on  penfe  y  au  lieu  que  les  adions 
pouvant  avoir  d'autres  ufâges  >  on  peut  les  fai- 
re fort  innocemment ,  encore  que  d'autres  en 
tirent  des  confequences  qui  ne  font  pas  juftes» 
Deux  chofes  rendent  cette  réponfe  inutile- 
L'une  qu'appareminent  Jefus  Chrifl  ae  fc  con- 
tenta pas  de  fgire  quelque  pas ,  ou  quelque 
eefte  fismblable  j  mais  encore  prit  congé  de 
les  Difdples  >  éc  leur  dit  adieu^  L'autre  qu'on 
ne  bîefle  pas  nsoins  la  fînceritéen  trompant  les 
autres  par  des  geiles,ou  pardesaâions,qu©lorr 
qu'on  le  fait  par  des  paroles  jpourveu  feulement 
qu'on  ait  cette  intention  ^comme  il  femble  que 
S.  Luc  l'attribue  à  nôtre  Sauveur. 

Il  fuffit  tout  aufïï  s  peu  de  dire  avec  quelques 
autres  que  Jefus  Chrifl  avoit  véritablement  def- 
feiq.d'aller  plus  avant,  &  qu'il  en  avoit  pris  la 
refplution.j  çnais  une^refolution  qui  n'étoitque 
conditionneiie  &  dont  l'effet  dependoit  de  la 
manière  en  laquelle  les  Difciplesfe  prendroient 
à.  le  retenir.  Ondit  que  ce  n'eft  pas  la  feule  fois 
que  Jefus  Chrift  a  formé.de  ces  iortes  de  relb- 
îutions  :  Par  exemple  lors  q.ue  le  Centenier  lui 
i£  demander  la  guerifoa  de  fon  ferviteur,  il  pro- 
mit 


reftriEiiom  i  oh  refèrvanofj s  mentales,  19 
mit  d'abord  d'^y  aller.  Je  ni'yen  irai  y  dit-il?  &le 
guérirai.  Cependant  il  n'y  alla  pasj  parce  qu'en 
effet  il  fut  retenu  par  îa  très  humble  prière  que 
le  Centenier  lui  fit  de  s'épargner  cette  pêne. 

Rien  n'empêche  qu'on  n'imagine  quelque 
chofe  de  lemblable  en  cette  occafion.  Mais  je 
foûtiens  que  ceci  ne  fuiïit  pas  pour  lever  cette 
objedion.  L'objedion  ne  tire  pas  fa  plus  gran- 
de forcé  de  i'aârion  de  Jefus  Chrift,  mais  de 
l'expreflîoiî  de  ,  rEvangeliile ,  qui  dit  que  ce 
grand  Sauveur  fit  fembiant  d'aller  plus  loin.  Di- 
re ceci,  c'eft  dire  que  le  Fils  de  Dieu  n'avoit  pas 
véritablement  deffein  de  paffer,  &  ainfî  cette 
réponfe  paroit  dircdement  oppofée  au  texte 
iàcré. 

Il  faut  donc  necefîàirement  ajouter  une  cho- 
fe que  Voffius,  6c  quelques  autres»  om  remar- 
quée. C'eft  que  le  mot  Grec  ®a?w»*«*w  aune 
lignification  bien  plus  étcaduë  que  ceux  de  fai- 
re fembiant,  par  lefquels  nôtre  verfion  3 &  celle 
deMons,  l'ont  rendu.  Ilrépojîd  au  mot  La- 
tin, pr£  Je  ferre -i  &  fignifiè  proprement /^«?ei- 
%ner  y  faire  entendre -i  donner  lieu  de  juger  ^  ou  àe 
f enfer  ^  ce  qui  fait  que  ce  terme  peut  être  em- 
ployé pour  defigner ,  non  feulement  l'adioa 
d'un  homme  qui  feint,  ou  qui  fait  fembiant* 
mais  encore  l'aétion  d°un  homme  qui  fait  en*- 
tendre  ce  qu'il  a  véritablement  dans,  l'efprit. 
Gomme  donc  S.  Luc  a  peu.  employer  ce  mot 
en  ce  fens ,  &  qu'efiFe<aivement  Jefus  Ghrift 
pouvoit  avoir  deflein  d'aller  plus  loin  en  la  ma- 
nière qu'on  vient  d'expliquer  »  il  paroit  que 
cette!  preuve,  qui  femble  avoir  quelque  forcc> 
c'en  a  point  du  tout. 

Si  quelqu'un  pourtant  refufoit  de  fe  conten- 
ter: 


xo  Du  menfongCides  écjHÎvoijHes^  ^  der 
ter  de  cette  réponfe  on  pourroic  lui  en  donner 
une  autre.  Onpourroit  expliquer TexprefTion  de 
l'Evangelifte  par  cette  figure  fi  ordinaire  aux. 
Auteurs  facrés  que.Cameron  a  creu  qu'il  n'y  en 
a  aucune  dont  on  ait  plus  d'exemples  dans  TE- 
criture.  C'eft  celle  que  defigne  ce  qui  précède 
par  ce  qui  fuit .,  &  ce  qui  fuit  par  ce  qui  précè- 
de. Par  exemple  l'Ecriture  dit  fort  fouveat  qae 
Dieu  ferepenc  de  ce  qu'il  a  fait ,  pour  dire  fim- 
plement  qu'il  fait  ce  qu'il  feroit  s'il  Te  repentoit. 
Elle  dit  qu'il  eft  irrité>qu'il  eften  colere,pour  dire 
qu'il  agit  de  même  que  s'il  i'étoit.  Elle  dit  que 
nous  devons  nous  haïr  nous  mêmes  >  pour  di- 
re que  nous-  devons  agir  de  même  que  fi  nous- 
nous  hâïffions.  Suivant  cette  même  façon  de 
parler  S.  Luc  a  peu  dire  que  Jefus  Chrift  fit 
iemblant  d'aller  plus  loin,  pour  dire  Ample- 
ment qu'il  fk  ce  qu'il  auroit  fait  s-'il  eût  eu  le 
dÈfTéin  de  chrercher  fa  véritable  intention. 

Il  ne  me  refte  plus  à  parler  que  de  la  protcf- 
tation  de  S.  Pauh  qui  afleura qu'il  ne  favoitpas 
que  celui  qui  venoit  de  commander  qu'on  le  frap-» 
pâtau  vifagc  fûc  le  fouverain  Sacrificateur.  C'eft 
à  quoi  l'on  répond  deux  chofes,  chacune  def- 
quelles  fuffit  pour  refoudre  cette  objeâion.  L'u- 
ne que  S.  Paul  prend  ici  le  mot  de  favoir  pour 
celui  d'appcrcevoirj  ou  de  confiderer  aftuelle* 
ment.  L'autre  qu'il  eft  très  poffible  que  S; 
Paulneconûrpas  celui  qui  venoit  de  prononcer 
cet  arrêt  inj^ufte,  foit  que  bien  qu'il  eût  enten- 
du la  voix  il  n'em  pas  compris  qui  étoit  celuf' 
qui  la  proFeroit,  foit  que  l'ayant  apperceuj  il 
ne  fceut  pas  que  celui  qui  parloit  fût  le  fou  veraia 
Sacrificateur.  Tout  cela  eftpoffible,  ôcparcon- 
fequent  l'objedion  qui  fuppofe  le  contraire  n'a 
rien  quipuiflc  pafler  pour  ^eraonftjtatif.     CHt. 


•refinWotts'i  oh  refirvatiom  mentaks*     21 

CHAPITRE  V. 
D'oh  vient  qHil  nejï  jmfaîs  permis  de  mentir^ 

IL  paroit  par  tout  ce  que  je  viens  ^de  dire  que 
le  menfonge  n'eft  jamais  innocent  j&  qu'U 
n'y  a  point  d'occafîon  où  il  foit  permis  d'y 
avoir  recours.  Mais  d'où  cela  vient-il  ?  Efl- 
ce  uniquement  de  la  defenfe  de  Dieu?  Ou  bien 
y  a-t-il  dans  la  nature  même  du  menfonge  quel- 
que chofe  de  criminel,  &  d'oppofé  à  la  loi  e- 
ternelle  &  immuable?  Cette  queftion  paroit 
beaucoup  plus  curieufe  que  ncceflaire.  Car  il 
fuffitde  (avoir  que  Dieu  ne  veut  pas  que  nous 
mentions  pour  faire  que  nous  devions  nous  en 
garder  avec  foin.  Néanmoins  comme  réclair- 
ciflement  de  cette  queftion  peut  répandre 
quelque  jour  fur  cette  matière,  il  n'y  aura  point 
de  mal  à  s'y  arrêter  un  moment,  &  à  dire  en 
un  mot  ce  qu'on  en  penfe. 

Je  fuis  donc  perfuadé  avec  la  plufpart  des 
Théologiens  de  toutes  les  it^QS  que  le  men- 
fonge eft  criminel  de  lui  même,  comme  laliai- 
ne  de  Dieu,  l'orgueil,  l'injuftice,  &  les  autres 
péchés  femblables.  C'eft  dequoi  il  me  femble 
qu'on  ne  peut  douter  fi  l'on  confîdere  qu'il  eft 
âbfolûment  impoffiblc  que  Dieu  mente.  N'eft- 
ce  pas  là  une  preuve  qui  juftifie  qu'il  y  a  dans 
le  menfonge  quelque  obliquité  incompatible 
Avec  la perfedion  eflentielle  à  la  Divinité?  Ne 
paroit- il  pas  par  là  que  c'cft  un  défaut?  Ce  n'eft 

pourtant 


"^2  T)h  menfofjge  y  deS'éqttlvoqHes^  ^  des 
pourtant  pas  un  défaut  phyfique.  Ceft  vifible- 
ment  un  défaut  moral  >  &  contraire  à  la  fain- 
teté  de  Dieu,  &  à  la  droiture  inflexible  de  îq^ 
voies.  Cela  feul  ne  fait-il  pas  voir  qu'il  faut 
îieccflairement  qu'il  y  ait  du  mal  à  mentir? 

En  particulier  il  paroit  par  là  que  rien  n'eft 
plus  faux  que  la  penfée  de  Grotius,  qui  fou- 
tient  qu'un  Supérieur  a  'droit  de  mentir  à  un 
inférieur.  En  effet  quelle  plus  grande  fuperiorité 
peut-on  imaginer,  que  celle  de  Dieu  à  l'égard 
des  hommes?  Quel  droit  plus  abfolu  que  celui 
qu'il  a  fur  nous,  ôc  fur  tout  ce  qui  dépend  de 
nous?  Il  efl  pourtant  impoflible  qu*il  mente 
dans  ce  qu'il  nous  dit.  Cela  feul  ne  prouve 
t-il  pas  que  la  fuperiorité  n'eft  pas  un  titre  fuf- 
fifant  pour  autorifer  le  menfonge  ? 

II.  Perfonne  ne  nie  qu'il  n'y  ait  une  vertu 
particulière,  qu'on  nomme  fincerité,  &  qui 
confifte  à  dire  fur  chaque  chofe  cequ'onen  pen- 
fe.  Ce  n'eft  pas  feulement  la  Morale  Chrétien- 
ne qui  recommande  la  pratique  de  cette  vertu. 
La  Morale  Payenne  àt  Philofophique  fait  la 
même  chofe,  &  tous  les  Peuples  du  monde  en 
an  mot  l'ont  tousjours  reconuë  pour  une  quali^ 
té  excellente,  &  digne  de  la  même  eftime,  du 
inême  amour,  &  des  mêmes  éloges,  que  les 
autres  vertus. 

Il  n'eft  pas  moins  certain  que  le  vice  le  plus 
diredteménc  oppofé  à  cette  vertu  c'eft  le  men- 
fonge.  En  effet  les  autres  péchés,  qui  peu- 
vent accompagner  le  menfonge  comme  le  par- 
jure, la  malignité,  l'injuftice,  ne  font  pas  dï- 
leétement  oppofés  à  la  fincerité,  mais  à  d'au- 
tres vertus,  le  parjure  à  la  Religion,  la  malignité 
à  la  charité,  Tinjuilice  à  la  juftice^ôc  àTamour 
"  de 


refiricliQns  opt  refer'vatinns  meyJales,  25 
de  Tordre,  au  lieu  que  le  menfonge  eil  direc* 
tement  contraire  à  la  fincerité  &  à  la  candeur. 
Ainii  la  fincerité  étant  une  vertu  morale  ,11  faut 
de  neceflité  que  le  menfonge  aduei  foit  un 
péché,  &  Thâbicude  de  mentir  un  vice.  Et  fi 
le  menfonge  aduel  eftunpechéjôcThabitudede 
mentir,  un  vice,  ne  faut-il  pas  neceffairement 
qu'il  y  ait  quelque  chofe  de  criminel  dans  la 
nature  même  du  menfonge  ? 

III.  Il  y  a  dans  le  menfonge  eonfideréen 
lui  même  quelque  chofe  d'affés  fenfiblement 
oppofé  à  cette  loi  naturelle,  que  nous  portons 
en  naifîant,  &  que  la  main  de  Dieu  a  gravée 
dans  Tame  de  tous  les  hommes.  C'ell  ce  que 
plufieurs  confiderations  font  voir  clairement. 

En  premier  lieu  tous  les  hommes  font  fi  per^ 
iuadés  qu'il  y  a  quel(jue  chofe  de  bas  &  de  lâ- 
che dans  le  menfonge,  qu'il  n'y  en  â  aucun 
qui  ne  prenne  le  démenti  à  injure,  ôc  qai  ne 
veuille  paffer  pourfincere. 

D'ailleurs  les  Payens  eux  mêmes  ont  detefté 
ce  péché.  Chacun  fait  qu'Homère  fait  dire  à 
l'un  de  fes  Héros,  qu'il  hait  comme  les  portes 
de  l'enfer  ceux  qui  ont  une  chofe  à  la  bouche, 
6c  une  autre  au  cccur.  Ariftote  de  même  dit 
I  en  autant  de  mots,  que  le  menfonge  eft 
mauvais  en  foi. 

Ce  n'eft  pas  tout.     Les  Tyrans  eux  mêmes 

n'ont  peu    s'empêcher  d'admirer  la  fincerité. 

C'eft  de  quoi.  S.  Auguftin  rapporte  un  exemple 

bien  remarquable  dans  fon  livre  du  menfonge, 

chap.  XIII-  Firmus  Evcque  de  Tagafte  avoit 

j,    caché  un  homme  que  les  Officiers  de  l'Empe- 

^    reur  cherchoit  pour  le  mettre  ea  prifon.     On 

^    lai  en  demanda  des  nouvelles,  ôc  quoi  qu'il 


24  ^^  menfonge,  des  écjmvosjHes  ^  ^  des 
n'eût  qu'à  dire  un  mcnfonge  pour  fe  tirer  d'à f^ 
fairesj  &  pourfauver  celui  quis'étoit  mis  entre 
fes  mains  >  il  aima  mieux  s'expofer  aux  plu» cruels 
traitemens>  que  d'avoir  recours  à  un  tel  moyen. 
Il  déclara  nettement  qu'il  ne  pouvoit  >  ni  men- 
tir, ni  découvrir  celui  qu'on  cher  choit-  On 
l'appliqua  à  la  queftion,  ôc  il  la  fouffrit  avec 
uneconftancc  admirable.  On  le  mena  à  l'Empe- 
reur >  dont  on  ne  fait  pas  le  nom>  mais  dont  on 
fait  feulement  qu'il  étoit  Payen.  Tout  Payen 
qu'il  étoit  il  admira  la  fermeté  de  ce  faint  Evé- 
que,  ôc  non  feulement  le  fît  mettre  en  liberté, 
mais  à  fa  confideration  fit  grâce  à  celui  que  cer 
£véque  avoit  protégé  d'une  manière  fi  genereu- 
fe.  Tant  il  cft  vrai  que  la  fincerité  a  quelque 
chofe  de  grand,  5c  qui  fe  fait  admirer. 

Enfin  ceux  la  mêmes  qui  ont  permis  lemen- 
fongeen  de  certaines  occafions  n'ont  .pas  laif- 
fé  de  dire  diverfes  chofes,  qui  font  aÎTés  voir 
qu'ils  ne  le  regardoient  pas  comme  entière- 
ment innocent.  Car,  comme  je  l'ai  remarqué, 
Crellius  ne  veut  qu'on  mente  que  rarement,  & 
avoue,  qu'employer  fouvent  le  menfonge  ce 
feroit  blefîer  la  fincerité.  Grotius  reconoit 
qu'il  y  a  quelque  chofe  de  plus  conforme  aux 
loixdela  generofité,  &  delà  fimplicité  Chré- 
tiene  à  ne  mentir  jamais  qu'à  le  faire.  N'eft- 
ce  pas  avouer  que  le  menfonge  en  foi  aquclque 
chofe  de  criminel  ? 

IV.    Enfin  fi  le  menfonge  étoit  innocent  en 
lui  même  il  feroit  difficile  de  comprendre,  ni 
pourquoi  Dieu  le  detefteroit  autant  que  l'Ecritu-  , 
re  nous  le  fait  entendre  en  divers  endroits ,  &  1 
particulièrement  en  ceux  que  j'ai  rapportés  dans  ■ 
le  premie|r  chapitre  de  ce  traité,  nimêmecom- 

mcTit 


relîriSîiom  <t  ou  refervatlom  mentales,  25 
ment  la  defFenfe  que  Dieu  en  avoir  faite 
dans  fa  loi  fiîbfifleroic  encore  fous  TEvan- 
gile.  Car  on  tient  communenient  que  l'E- 
vangile nous  a  affranchis  des  loix  pofitives, 
auxquelles  Dieu  av^ic  aflujetti  Tancicn  peu- 
ple, &  qu'à  la  referve  de  celles  qui  regar- 
dent i'adminiftration  des  Sacremens,  il  n'y 
a  plus  que  les  loix  naturelles  qu'il  faille  ob- 
ferver  en  ce  temps  de  grâce  &  de  liberté. 
Tout  cela  fait  voir,  ce  me  femble,  que 
le  menfonge  a  quelque  chofe  d*oppofé  à  la 
loi  naturelle. 


CHAPITRE.     VI. 

£»  quoi  cefl  que  confifle  ce  que  le  menfoHge 
A  d'oppofé  k  la  loi  natHrelU, 

CE  que  je  viens  de  dire  me  paroit  certain, 
&  fait  voir  que  le  menfonge  doit  avoir 
en  foi  quelque  chofe  de  criminel.   Mais 
ou  ne  voit  pas  encore  en  quoi  c'eft  que   cela 
confifte.  Ainfi  il  ne  fera  pas  inutile  de  le  re- 
chercher. 

Plufieurs  difent  que  la  parole  étant  un  pre- 
fent  que  Dieu  nous  a  fait,  &  qu'il  rte  nous 
a  fait  que  pour  nous  donner  le  moyen  de  nous 
communiquer  mutuellement  nos  penfées, 
nous  allons  contre  fon  intention,  &  par 
t:onfequent  nous  péchons*  fi  au  lieu  de  nous 
€n  fervir  à  cet  ufage,  nous  ne  nous  en  fer- 
ions qu'à  tromper  nôtre  prochain ,  &  qu'à 
B  le 


1^  Du  menfonge  ,  des  é^juivoqueSy  ^  des 
le  jetter  dans  Terreur.  Et  parce  qu'on  pour- 
roit  demander  pourquoi  c'eftqu€  Dieu  la  vou- 
lu de  la  forte,  ces  Auteurs  répondent  qu'on 
n'a  qu'à  s'imaginer  l'état  où  feroit  le  monde 
s'il  étoit  permis  de  mentir  dans  toute  forte 
d'occafions,  pour  comprendre  l'impoITibilité 
qu'il  y  avoit  que  Dieu  permît  une  adionqui 
devoit  produire  de  tels  defordres. 

Cette  raifon  paroit  affés  bonne,  &  l'on 
pourroit  peut-être  s'en  contenter.  Maisoutre 
qu'elle  tend  bien  plus  à  prouver  que  la  con- 
damnation du  menfonge  étoit  neceflaire, 
qu'à  faire  voir  qu'elle  eftjufte,  outre  cela  en- 
core elle  n'apprend  pas  pourquoi  c'eft  que 
Dieu  lui  même  ne  peut  mentir.  Ainfi  elle  ne 
fatisfâit  pasplénementl'efprit,  mais  lui  laiCGe 
la  pêne  d'en  chercher  une  autre. 

La  plufpart  foûtiennent  que  ce  qu'il  y  a  de 
plus  criminel  dans  lemenfonge,  c'eft  la  viola- 
tion de  l'une  àts  claufes  les  plus  effentielles 
de  la  focieté.  Ils  difentque  lors  que  les  hom- 
mes fe  font  unis  en  Société,  ils  ont  convenu 
de  fe  communiquer  réciproquement  leurs  pen- 
fées  par  le  moyen  du  difcours.  Ne  le  pas  fai- 
re, &  dire  le  contraire  de  ce  qu'on  penfe, 
c'eft  manquer  à  ce  qu'on  a  promis ,  &  par 
conlequent  aller  direàement  contre  la  loi  na- 
turelle, qui  veut  qu'on  tienne  exactement 
tout  ce  qu'on  promet. 

Mais  cette  raifon  fatisfâit  auffi  peu  l'efprit 
^ue  la  précédente.   Premièrement  ce  qu'elle 
fuppofe  n'eft  pas  véritable.  L'ufage  qu'on  ti 
re  de  la  parole  lôrs  qu'on  s'en  fert  à  expri- 
msr  les  penfées,  n'eft  pas  la  fuite  d'une  con- 

yen- 


reftriSiions  y  ou  refirvaiions  mentales»  27 
vention  arbitraire  que  les  hommes  aient  faite 
les  uns  avec  les  autres.  C'eft  un  effet  deTinf- 
titution  de  Dieu ,  qui  lors  qu'il  créa  le  pre- 
mier homme,  &  la  première  femme,  les 
mit  en  état  de  fe  parler  Tun  à  Tautre,  &  de 
fe  communiquer  par  là  leurs  penfées.  Je  fâi 
bien  que  ce  qui  fait  qu'un  mot  fignifie  une 
chofe  pluftôt  qu'une  autre,  au  moins  dan* 
les  langues  diftinâ:es  de  celle  qu'Adam  parloir; 
c'eft  que  les  hommes  l'ont  voulu  ainfî,  & 
en  font  demeurés  d'accord.  Mais  Tufage 
gênerai  de  la  parole  à  exprimer  les  penfées 
vient  d'ailleurs  que  d'une  telle  convention, 
&  ce  que  je  viens  de  remarquer  ne  per*» 
met  pas  d'en  douter. 

D'ailleurs  fi  le  menfonge  n'étoit  criminel 
^ue  parce  qu'il  viole  cette  convention,  on 
ne  pccheroit  point  en  mentant  à  ceux  avec 
qui  on  n'a  jamais  fait  aucun  traité.  Par 
exemple  la  première  fois  que  les  Efpagnols 
paflerent  en  Amérique,  ils  n'auroient  point 
péché  en  mentant  aux  Américains,  avec 
qui  ils  n'avoient  jamais  traité.  Oferoit-on 
cependant  nier  qu'ils  ne  deuflent  leur  dire  la 
vérité  lors  qu'ils  leur  parlèrent  ? 

Enfin  la  première  fois  que  Dieu  a  parlé 
aux  hommes  il  n'avoit  fait  aucune  conven- 
tion avec  elix.  Dira- 1- on  cependant  qu'il 
put  leur  mentir?  Il  faut  donc  chercher  ail- 
leurs que  dans  cette  convention  ce  qui  fak 
que  le  menfonge  eil  mauvais. 

Je  fuis  perfuadé  que  ce  qui  produit  cet  ef- 

fet,  c'eft  que  ce  péché  viole,  non  ce  pade 

primordial,  qu'il  eft  plus  aifé  d'imaginer, 

B  2  que 


Z%  Du  menfonge ,  des  équivot^ues ,  ^  des 
que  de  le  prouver,  mais  un  pa6te  nouveau 
&  particulier,  qu'on  fait  avec  ceux  à  qui 
on  parle,  toutes  les  fois  qu'on  leur  parle. 
En  effet  lors  que  je  parie  à  quelqu'un,  je 
fais  deux  chofes.  Je  m'oblige  à  lui  dire  ce 
que  je  penfe>  &  j'exige  de  lui  qu'il  le  croie. 
Si  celui  à  qui  je  parle  fe  perfuade  ce  que 
jeluidis,  le  pade  eft,  non  feulement  con- 
clu, &  achevé,  mais  exécuté,  de  la  part  de 
celui  à  qui  je  parle.  Si  de  mon  côté  je 
ments,  je  viole  le  traité  que  je  viens  de  faire 
avec  lui,  &  par  confequent  je  pèche  con- 
tre la  loi  naturelle,  qui  veut  que  j'exécute  de 
bonne  foi  mes  conventions. 

Quand  même  celui  à  qui  je  parle  refuferoin 
de  croire  ce  que  je  lui  dis,  &  ainfi  n'accep- 
teroic  pas  le  traité  que  je  lui  propofe,  il 
ne  lailïeroit  pas  d'y  avoir  de  la  mauvaife  foi 
dans  mon  procédé,  fi  je  lui  propofois  de  fai- 
re un  traité  que  je  n'aurois  pas  deflein  dç 
tenir.  Ainfi  foit  qu'on  croie  ce  que  je  dis , 
foit  qu'on  ne  le  croie  pas  >  je  fuis  tousjours 
obligé  à  dire  la  vérité. 

Chacun  au  refte  voit  diftindement  com^ 
bien  il  eft  aiféde  rendre  par  cette  hypothefe 
la  véritable  raifon  de  ce  qui  n'en  a  aucune 
dans  la  précédente.  On  voit,  &  pourquoi 
les  Efpagnols  dévoient  dire  la  vérité  aux 
Américains  la  première  fois  qu'ils  leur  par- 
lèrent, &  pourquoi  il  eft  impoffible  que  Dieu 
mente.  Ni  l'une,  ni  l'autre  de  ces  deux 
chofes  ,  ne  peut  avoir  aucune  difficulté ,  fi 
©n  pofe ,  d'un  côté  que  la  loi  éternelle  veut 
§u'o.n  execgite  les  conventions  >  qu  on  a  fai- 
tes 


fefir liions  y  eu  refervatiens  meniahs.  29 
tes ,  &  de  Tautre  que  toutes  les  fois  qu'on 
parle  on  s'oblige  à  dire  la  vérité. 

C'e/l  par  là  encore  qu'on  peut  décider  une 
queflion  affés  agitée.  On  demande  s'il  eft 
permis  de  mentir  en  parlant  à  des  ennemis 
déclarés  dans  une  guerre  jufte  &  légitime. 
Grotius  &  Pufendorf  difent  qu'on  le  peut, 
&  fe  fondent  fur  cette  raifon,  que  lafocieté 
étant  rompue  à  l'égard  des  ennemis  ,  &  n'y 
ayant  plus  aucun  traité  quifubfifte,  rien  n'o- 
blige à  dire  la  vérité. 

Mais  je  ne  faurois  entrer  dans  ce  fenti- 
ment.  Je  fais  pcrfuadé  que  la  guerre  ne 
détruit  pas  abfolûment  les  loix  de  la  focieté, 
ôc  en  cela  je  ne  fais  que  fuivre  Grotius,  qui 
le  prouve  folidement  dés  l'entrée  de  fon  trai- 
ta du  droit  de  la  paix  &  de  la  gUerrie.  Les 
violences  qu'elle  autorife  ont  d^s  bornes,  que 
l'humaniré,  que  l'équité,  6c  la  jufticemême 
prefcrivent.  En  particulier  l'obligation  de  di- 
re la  vérité  fubfifte  tousjours,  &  ceci  eft  û 
vrai,  que  fi  tous  les  peuples  n'en  étoient 
perluadés,  il  feroit  icnpoffibîe  de  faire  aucu- 
ne capitulation»  aucun  traire  de  paix,  ou  de 
trêve,  depuis  qu'une  fois  la  guerre  ferôit  dé- 
clarée. Car  de  quoi  ferviroit-il  de  faire  au- 
cune de  ces  conventions,  s'il  étoit  permis  de 
\^s  violer,  comme  il  le  feroit  s'il  étoit  per- 
mis de  mentir  ? 

Mais  je  veux  que  tous  les  autres  traités 
fôient  rompus.  Celui  que  je  viens  de  dire 
qu'on  fait  toutes  les  fois  qu'on  parle,  ne  l'eft 
pas.  li  faut  par  confequent,  ôc  le  faire  de 
bonne  foi,  &  l'exécuter. 

Bq  On 


3  a     l>u  menfofige^   des  équivoques  y  éf  des 

On  oppofe  Texemple  du  Prophète  Elizée» . 
qui  étant  aiîîegé  par  les  Syriens  <ians  la  ville  de 
Dothan  demanda  à  Dieu  qu'il  lui  plût  de 
frapper  Tes  ennemis  d'éblouïiïèment,  &  Ta- 
'yant  obtenu  fe  prefenta  à  eux,  &leur  dit  3  Ce 
Tt^eft  pas  ici  h  chemin  y  é^  ce  riefi  pas  ici  la  Vil- 
le.    Venés  aprésmoi}  çj)*  je  vous  mènerai  vers 
r homme  que  vous  cherchés.  II.  Rois  VI.   ic^ï? 
Mais  cet  exemple  ne  prouve  rien.    Elizée 
1^Q  dit  rien  que  de  véritable.    Son  difcour^ 
eft   vifiblement  un  dilcours  coupé  &  il  y 
faut  ajouter  neceflairement  quelques  mots 
pour  y  trouver  un  fens  que  l'on  puifle  en- 
tendre.    Le  Prophète  dit  à  ces  foîdats  qu'ils 
fe  trompent,  qu'ils  ne  fauroient  trouver  dans 
€€tte  Ville  celui  qu'ils  cherchent ,  qu'il  faut 
pour  cela  qu'ils  prennent  un  autre  chemin* 
qu'il  va  leur  en  montrer  un ,  &  les  condui- 
re dans  une  Ville  où  ils  le  trouveront.   C'eft 
là  le  fens  naturel  de  ces  paroles  j&  c'eft  là  d'ail- 
leurs un  fens  où  il  n'y  a  rien  de  faux.  Car  il 
étoit  impoffible  que  ks  Syriens  trouvaflentle 
Saint  homme  à  Dothan,  Dieu  l'empêchant 
par  les  foins  de  fa  Providence,  au  lieu  qu'ils  le 
trouvèrent  dans  Samarie,  où  il  \qs  conduifit. 
Ainfi  il  n'y  arien  que  de  véritable  dans  ledif» 
CGurs  du  Prophète ,  &  par  confequenc  foa 
exemple  n'autarife  es  aucune  façon  le  mea- 
fonge. 


CHA= 


refirtâiins^  ou  rifefVaîhns  me?iiaks*    %i- 

CHAPITKE    VIL 

Ptfi  efpeces  dti  mcnfonge, 

ON  diftingue  ordinairement  trois  divers 
ordres  de  menfonge.  Le  premier  eft 
celui  qu'on  nomme  officieux,  ôc  qui 
a  pour  but  de  faire  du  bien  à  quelqu'un  fans 
faire  tort  à  perfonne.  Le  fécond  eft  celui 
qui  accompagne  quelquefois  la  raillerie  » 
&  qui  tend  moins  à  tromper  ceux  à  quiToti 
parle,  qu'à  les  rejouir  &  aies  divertir.  Letroi- 
fiéme  eft  le  pernicieux  qui  nuit  tousjours  à 
quelqu'un,  &  lui  caufe  quelque  préjudice, 
ioit  en  fon  ame,  foit  en  fon  corps>  foit  en 
fcs  biens,  foit  en  fon  honneur. 

Ce  que  j'ai  dit  jufqu'ici  fait  affés  «voir  ce 
qu'on  doit  penler  du  premier.  Je  fai  que  S. 
Jérôme, S. Chryfoftome,  &Cafîïen  l'ontap- 
prouvé.  Mais  outre  que  S.  Auguftin ,  & 
quelques  autres  Pères,  l'ont  condamné,  j'ai 
hit  voir  dans  les  chapitres  precedens  qu'il  eft 
impoflîble  qu'il  foit  innocent.  Car  fi  le  men- 
fonge  confideré  en  ce  qull  a  de  plus  gênerai 
eft  effentiellement  mauvais ,  comme  je  croi 
l'avoir  établi,  il  eft  impoffible  que  l'intention 
avec  laquelle  on  le  dit,  ou  i'ufage  qu'il  peut 
avoir,  le  rende  innocent. 

Cen'eft  pas  qu'il  le  faille  croire  aufîî  mau- 
vais que  le  meîbnge  perniceux.    Il  faudroit 
©4  _       avoiï 


52  ^f*  me  fi  fax ge ,  Jes  équivoques  >  c^  des 
avoir  un  étrange  travers  d'efprit  pour  mettre 
dans  un  même  rang  deux  chofes  fî  inégales, 
ôc  pour  confondre  les  effets  d'une  charité 
fincere>  quoi  que  mal  réglée,  avec  ceux 
d'une  malignité,  &  d'une  injuflice  toute 
manifefte 

Mais  quoi  que  je  mette  une  différence  ex- 
trême entre  ces  deux  efpeces  de  menfonge , 
je  n'oferois  mettre  l'officieux  au  rang  de  ces 
petits  péchés,  dont  les  plus  faints  ne  font  pas 
exempts,  &  où  ils  tombent  même  tous  les 
-jours.  Je  fai  que  M.  Claude  ne  paroit 
pa's  éloigné  de  cette  penfée  dans  le  chap.LX. 
de  l'examen  de  foi  même.  Mais  quoi  que  je 
révère  l'autorité  de  ce  grand  homme,  je  ne 
faurois  être  encecide  fonfentiment.  Ma  rai* 
fon  eft  que;  comme  je  l'ai  fait  voir  dans  ma 
Morale  abrégée,  ce  qui  fait  la  petitefle  de  ces 
péchés  n'eft  pas  celle  de  la  matière,  y  ayant, 
&  de  grands  péchés ,  dont  la  matière  eft  per 
tite,  &  de  petits,  dont  la  matière  eft  gran- 
de &  importante. 

Ce  qui  les  rend  petits  &  légers,  c'eft  qu'ils 
tiennent  peu  du  volontaire.  Ils  échappent  à 
ceux-là  mêmes,  qui  n'ont  aucun  deffein  de 
les  commettre,  fouvent  même  à  ceux  qui  ne 
s'en  aperçoivent  pas.  De  là  vient  que  ce 
ne  font  jamais  des  péchés  conus  &  delibe-, 
rés ,  tel  qu'eft  le  menfonge  officieux,  au  moins 
à  l'égard  de  ceux  qui  ne  le  croient  pas  inno- 
cent. Ceux-ci  fâvent  que  c'eft  un  pechi. 
Sachant  qu'il  l'eft  ils  ne  laifïent  pas  de  le 
commettre.  Ils  le  commettent  même  après 
ayoir  euje  temps  d'y  penfer,  après  y  avoir 

penfé.; 


feflnSiïonSy  ou  refervationsmentaks.  33 
plênfé  en  efFec.  £ft  cela  l'idée  que  l'on  doic 
avoir  de  cts  péchés  qui  font  fi  ordinaires  aux 
enfans  de  Dieu,  &  dont  ils  ne  font  jamais 
plénement  exempts  fur  la  terre  ?  Ceux-ci  ront> 
ou  des  péchés  d'ignorance,  ou  des  péchés 
d'inadvertance  ,  ou  des  péchés  qu'ilis  tâchent 
d'éviter  dans  le  temps  même  qu'ils  y  tombent? 
comme  on  le  voit  danslesdiUradiGns  invo- 
lontaires qui  leur  ^arrivent  en  priant  Dieu ,  6c 
dans  les  répugnances  qu'ils  trouvent  à  faire 
de  certaines  aâions  qu'ils  faventétre  bonne  ôc 
neceffaires.  Mais  cène  font  jamais  des  péchés 
conus  &  délibérés  5  tel  qu'êft  lemenfôngeot- 
ficieux. 

it  ne  prétends  pourtant  pas  que  ceci  foit 
fi  conitamment,  ôc  fi  univerfeliement  vérita- 
ble que  le  contraire  né  puiile  arriver.  Je  ne 
veux  pas  nier  pofitivement  qu'un  menfonge 
officieux  ne  puiffê  être  jamais  un  petit  péché. 
Ceci  ne  me  pârôit  pas  impoffible  à  l'égard 
de  ceux  qui  croient  de  bonne  foi  qu'un  tel 
menfonge  eft  permis.  Je  àis  de  bonne  foi  ■i 
parce  que  fi  quelqu'un  lecrôyoitpar  un  pur  ca- 
price, Ôc  parce  qu'il  lui  plairoit  de  le  croire,  je 
n'aurois  garde  de  nier  que  fon  péché  ne  peut 
étregrand.  Mais  lors  qu'on  îecrôif  delà  forte, 
parce  que  lachofe  paroit  véritable, ôc  que  c'eft, 
non  le  penchant  du  cœur  ,  mais  l'erreur  de 
refprit,  qui  fait  qu'on  la  juge  telle,  je  ne 
vôudrois  pas  nierque  ce  péché  ne  puiiîe  être 
de  l'ordre  de  ceux  dont  je  parle. 

Ma  raifon  eil  que  ce  contraire  n'eîî  pas 

fi    évident,   que  des  gens  qui  cherchjEnt  îâ 

vérité  avec  quelque  foin  ne  puiflent  y  être 

B  5  iroHX-; 


§4  lyujnenfonge  y  des  équivoques  y  ç^des 
trompés?  Car  pour  ne  pas  parler  mainte- 
nanc  de  ceux  qui  ont  été  dans  ce  fenti- 
mene,  on  a  peu  voir  dans  les  chapitres  pre- 
cedens  quels  efforts  de  raifonnement  il  faut 
faire  pour  découvrir  clairement  &  diftinc- 
tement  cette  vérité.  Ainû  y  en  ayant  fi  peu 
qui  foient  en  état  de  faire  tous  ces  efforts, 
il  efl  fort  croyable  que  Dieu  en  fupporte 
TomifCon  en  ceux  qui  d'ailleurs  l'aiment 
fincerement,  &  ont  un  véritable  defir  de  lui 
plaire  &  de  le  fervir.  ; 

Je  n'oferois  dire  la  même  chofe  de  ceux 
qui  fâchant  que  c'eft  un  péché  s'imaginent 
que  c'efc  un  petit  péché,  &  fur  ce  fonde- 
ment ne  fe  font  pas  un  fcrupule  de  lecom° 
mettre.  Commettre  volontairement  un  pé- 
ché, parce  qu'on  le  croit  un  petit  péché, 
foit  qu'en  eâèt  il  puifîe  être  tel  en  fon  gen- 
re,  Jbit  qu'il  ne  le  foit  point»  eft  à  mon 
fens  en  commettre  un  grand.  C'efl  ce  que 
je  croi  avoir  prouvé  dans  ma  Morale  abré- 
gée, traité  Il.jchap.  X. 

Voila  ce  que  je  penfe  touchant  le  men- 
fonge  oiEcieux.  Je  n'ai  pas  tout  à  fait  les 
mêmes  fentimens  à  l'égard  de  celui  qui 
accompagne  la  raillerie.  Il  peut  arriver 
que  vce  ne  foit  pas  un  péché ,  parce  qu'en 
effet  ce  ne  fera  pas  un  menfonge  à  parler 
proprement  &  exaétement.  On  peut  dire 
îes  chofes  les  plus  fauiïes,  d'un  certain  air, 
écrans  de  telles  circonftaiices ,  que  perfon- 
ne  n'y  fera  trompé,  &  alors  ce  n'eft  pas 
MQ  menfonge,  c'efl  une  figure  dii^difcours» 

le: 


TêflriBionSi  ou  refervaîiom  mentahs.  35 
Je  n'oferois  condamner  cette  manière  de 
s^xprimer,  pourveu  que  d'ailleurs  on  n'en 
ufe  qu'avec  difcretion.  Car  enfin  on  com- 
prend fans  pêne  qu'il  y  a  des  matières  fur 
lefquelles  il  n'efl  pas  permis  de  rire,  &  des 
conjondures  où  la  rallerie  n'eft  ni  honéte>- 
ni  fupportâble.  Mais  tout  cela  n'eft  pas  de 
ce  lieu,  &  il  importe  un  peu  plusdevoir  ce 
qu'on  doit  penfer  des  railleries  qui  trompent 
pendant  quelque  temps,  &  qui  jettent  dans 
une  erreur,  d'où  l'on  a  deffein  de  tirer  un- 
moment  après  ceux  qu'on  y  a  jettes. 

Je  ne  fai  ce  que  de  plus  habiies  quernoi 
en  penferont.  Mais  pour  moi  j'avoue  que 
cette  efpece  de  ralleries  ne  me  plaifent  point. 
J(S  ne  croi  point  que  l'eiïence  du  menfon- 
ge  confifte  dans  la  longueur  du  temps  que 
dure  Terreur  qu'il  fait  nakre,  &  il  mefem-- 
ble  que  la  fincerité  ne  permet  jamais  de 
tromper,  ni  pour  long  temps,  ni  pour  un  mo- 
ment. Il  eft  d'ailleurs  fi  rare  que  la  raille- 
rie foit innocente,  il  y  tant  de  perfonncsqui 
s'en  mêlent,  non  feulement,  fans  en  obfer- 
ver  les  règles,  mais  même  fans  les  favoir  3 
elle  fait  naître  tant  de  querelles,  tant  d'ini- 
mitiés ,  tant  de  haines  ,  elle  convient  (î 
peu  à  àts  pécheurs,  tels  que  nous  fommes 
tous,  elle  a  fi  peu  de  rapport  avec  la  douleur, 
\gs  larmes ,  &  les  gemiffemens ,  qui  font  les  fui- 
tes naturelles  de  la  repcntance,  que  quand 
même  on  conviendroit  de  l'abolir  abrolû- 
ment  &  fans  referve ,  on  nefisroit  peut-étr© 
rien  que  dé  raifoimable» 
Four  ce  qui  regarde  le  îne^nge  pernl* 
B  6  eieus 


3^     Du  menfongey  des  équivoques ,  é^  des-       à 
cicux,   on  ne  peut  nier  que  ce  ne  foitquel-*-' 
que  chofe   d'abominable.     Il  eft  vrai  qu'il 
n'cft  pas  tousjours  également   criminel,  ce 
qui  peut   venir  des  ciconflancesquiracom- 
pagnent,  telles  que  font  par  exemple  le  mal 
qu'il   fait  au  prochain ,  le  motif  qui  porte 
à.  le   faire,  la  manière   dont  il  s'agit,   les 
obligations  où  l'on  étoic  de  dire  la  vérité^ 
&  quelques  autres  femblables  coniiderations.  ' 
Mais  lors   même  qu'il  efb  le  moins  crimi- 
nel, il   l'eft    tousjours  beaucoup,  &  il  ne 
faut  que  lire,  ce  que  David  en  a  dit  en  di- 
vers endroits  de  fes  Ffeaumes,  pour  feper- 
fgader   qu'il    mérite  toute  nôtre  horreur  ■5  ^ 
comme  il  efl:  certain  qu'il  eil  l'objet  de  tou- 
te la  haine  de  Dieu,  &  qu'il  attire  les  efFetg 
les  plus  redoutables  de  fa  colère. 


G  H  A  P  I  T  R.  E    VIII. 

J^t^x  artifices  dont  on  5^ efl  fervi  pour 
dégmfer  le  menfonge ,  la  éqtiivoqnes ,  ^ 
Us  rejhiBipnM  oh  refervanons  mentales. 

[^E  n'd  rien  dit  jufqu'ici  dont  les  Cafuiiles 
ji'<ie  la  communion  Romaine  ne  foient 
lld'accord.  Il  n'en  eft  pas  de  même  de 
'^  ' ce  que  je  vai  ajouter.  Comme  plufieurs 
d;entreeux  neyouloient,  ni  abandonner  les 
fentimens  de  S.  Auguftin»  qui  a  con(jam* 
ait  feabfplûoaent,  ôç,;  û^univç rfeUement  le 


reftrièiîônsy  eu  rtjervations  mentales.     37- 
menfonge,  ni  fe  priver  des  commodités  que- 
ce  péché  apporte,  ils  ont  cherché  quelques 
détours  pour  en  retenir  les  douceurs  &  les 
avantages,  fans  s'expofer  au  danger    d'en 
fouff-rir   la  punition.     Les  deux  principaux 
foot  les  équivoques,  &  les  reft ridions,  ou. 
refervations  mentales. 

Les  équivoques  font  des  propofitions  am- 
biguës ,  ôc  qui  peuvent  recevoir  deuxfens. 
On  les  entend  en  l'an  de  ces  fens ,  au» 
quel  elles  font  véritables,*  &  on  fouhaitte 
que  celui  à  qui  on  parle  les  prenne  dansTau- 
tre  fens,  auquel  elles  font  fauffes.  Aînll 
on  le  trompe,  6c  on  prétend  cependant  ne 
pas  mentir,  parce  que  ce  qu'on  dit  eft  vé- 
ritable en  un  certain  fens  qu'on  a  dans  l'ef- 
prît,  quoi  foit  qu'il  faux  à  le  prcndrecom- 
me  on  a  lieu  de  croire  que  celui  à  qui  on 
parle  l'entendra. 

La  plufpart  des  Cafuiftés  de  la  commu-. 
nion  Romaine  en  donnent  cet  exemple.  Ils 
ont  trouvé  dans  leurs  Légendes,  que  des 
Officiers  de  juilice  pourfuivant  un  jour  des 
voleurs,  ils  rencontrèrent  fur  leur  chemin  le 
fameux  François  d'Affife,  &  lui  demandè- 
rent fi  ces  voleurs  n'étoient  paspaffés  par-là. 
Le  bon  Saint,  qui  ne  vouloit  pas  que  les  vo- 
leurs fuffent  pris ,  &  qui  d'un  autre  côté  ne 
pouvoitfe  refoudre  à  mentir,  enfonça  fa  main 
dans  fa  manche  &  répondir  fans  hefîter,l/j 
fii)nt  pas  pajje  ici f  emtndznt  qu'ils  n'étoient 
pas  pa0es  par  fa  manche  ,  &  n'empêchant 
►a€  que  les  /ergents  ne  ereuffent  qu'il  vou- 
ait dire  que;  ces  gens  la  n'étoient  pas  paffél 

par 


gt     Bu  menfonge  i  des  équivoques  ^  ^des 

par  ce  chemin.  1 

Lçs  refervations  mentales  font  tout  au- 
tre chofe.  On  forme  dans  fon  efprit  une 
propofitjon  mentale ,  qui  efl  très  véritable. 
On  en  fupprime  une  partie,  de  laquelle  la  ve~ 
rite  dépend  principalement,  &  on  exprime 
l'autre  partie,  laquelle  étant  jointe  à  ce  qu'on 
fupprime leroit  véritable ,  mais  eft  faufle étant 
prife  à  part. 

Par  exemple  un  homme  en  a  tué  un  au* 
tre  d'un  coup  d'épée.  Un  Juge  lui  deman- 
de s'il  n'eil  pas  vrai  qu'il  ait  tué  cet  hom- 
me. Le  meurtrier,  qui  ne  veut,  ni  avouer 
la  vérité,  ni  mentir,  forme,  en  fon  efpriÈ 
une  proportion,  qui  eil  très  véritable,  par 
exemple  celle-ci.  Je  ne  f  ai  point  tué  d'un  coup 
depfioiet.  En  fuite  il  fupprime  ces  derniers 
mots ,  &  fe  contente  dédire,  ;^  Caipoinitué, 
entendant  ce  qu'il  dit  avec  cette  refervefe- 
crête,  qu'il  ne  la  point  tué  d'un  coupdepif- 
îoîet,  &  voulant  bien  que  le  Juge  l'entende  - 
autrement,  &  fe  perfuade  qu'il  n'eft  en  au- 
cune manière  l'auteur  de  ce  meurtre. 

C'eft  la  ce  qu'on  appelle  des  reftriârions 
ou  refervations  mentales,   parce  qu'en  ef- 
fet l'artifice    ne  confifte  qu'à  referver  dans  " 
fon  efprit  une  partie  de  ce  qu'on  penfe.  11  « 
£aut  voir  maintenant  fi  tout  cela  cil  auffi  in- 
nocent,  qu'il  feroit  commode  en  un  certain' 
fens.    11  faut  voir  fi  ces  équivoques  &  ces  re- 
fervations font  de  ces  menfongesquela  paro- 
le de  Dieu  condamne,  ôc  par  confequent  â-i 
Fufage  en  eft  permis,    ou  fi  on  doit  le  re-- 
^tder  £oxnme  defen^i*  C'e^  iif  ^ue  jç  vai  tâ^ 
~  çher^- 


refirWions  >  ou  refervations  mentaksl  3$» 
cher  d'éclaircir,  commençant  parles  refer- 
vations mentales ,  parce  qu'en  effet  ce  que  je 
dois  dire  fur  leur  fujet  eftneceflàirepour  donV 
net  du  jour  à  la  matière  des  équivoques 


C  H  A  P  I  T  RE    IXo 

Des  refervations  mentales. 

AVant  le  décret  du  Pape  Innocent 
XI.  Tufage  des  refervations  mentales 
étoit  extrêmement  à  la  mode.  Un  E- 
crivain  Efpagnol  avoit  conté  jufqu'à  cinquante 
Auteurs  graves  de  tous  ordres,  qui  les  approu-i 
voient.  On  pourroit  même  y  en  ajouter  un 
grand  nombre  que  cet  Ecrivain  n'a  point 
remarqués ,  &  ce  fentiment  en  un  mot  paf- 
foit  pour  confiant.  On  y  avoit  mémeajoû-* 
té  deux  chofes  qui  étoient  fort  commo- 
des. 

On  foûtenoit  en  premier  lieu  qu'on  ne 
ment  pas  en  niant  qu'on  ufe  de  refervation^ 
quoi  qu'on  en  ufe  en  effet,  pourveu  qu'on 
entende  cette  propofîtion  négative,  avec  une 
lefervation  nouvelle.  Par  exemple  rhoroici* 
de  dont  j'ai  parlé,  étant  interrogé  par  le  Ju- 
ge s'il  a  tué  l'homme  à  qui  l'on  fuppofe 
qu'il  a  donné  un  grand  coup  d'épée,  peut 
dire  qu'il  ne  Tapas  tué,  entendant  qu'il  ne 
l'a  pas  tué  d'un  coup  de  piftolet,  &  étant 
fu^âe  pQur^vgir  s'il  n'y  a  j^oiatde  refer- 
;^;r/  vatio»^ 


40     D'$f  menfonge  y  des  ét^uivioquesy  (^  des 
vadon  mentale  dans  ce  qu'il  dit,  il  peut  àî~ 
re,  &  jurer   même  ,  qu^il  n'y  en  a  point, 
pourveu  qu'il  entende  qu'il  n'y  en  a  point  qu'il 
veuille  dire.  ^ 

On  foûcient  en  deuxième  lieu  que  li  un  hom- 
me greffier  ôc  ignorant  tft  tellement  prefle 
par  celui  qui  l'interroge  j  qu'il  ne  trouve  pt>int 
de  défaite  dans  fon  efprit,  avec  laquelle  il 
puiffe  éluder  ce  qu'on  lui  demande,  il  peut 
nonobilant  cela  pafîer  oiure ,  &  nier  for- 
tement le  fair>  parce  dit -on,  que  l'in- 
teotion  qu'il  a  de  chercher  cette  défaite 
fuppiée  ce  défaut ,  &  rend  l'adion  auifi  in- 
nocente qu'elle  le  feroit  s'il  n'avoic  trouvé 
ce  qu'il  cherche. 

On  comprend  fans  pêne  que  cette  dod'rr- 
î3e  étoit  très  commode  à  ceux  qui  fouhait- 
tent  de  cacher  la  vérité.  En  la  fappofant  il  1 
n'y  âvoif  rien  -  de  plus  aifé  que  de  ne  pas 
mentir,  &  ce  que  quelques  Anciens  ont  é- 
crit  de  S.  Chryfoftome,  qu'il  ne  mentit  ja- 
mais depuis  fon  baptême,  ne  feroit  pas  un 
privilège  auffi  particulier  qu'on  le  croit.  Peut- 
étremême  que  perfonnene  mentiroir.  Car  il 
eil  mal  aifé  qu'on  mente  fans  faire  quelque 
referve  dans  îbn  efprit. 

L'ufage  àts  équivoques  n'a  rien  qui  sp^ 
proche  de  celui  des  refervations.  Il  y  a  des 
propofitions  fi  fimples  ,  &  fi  peu  fufcepti-^ 
bies  d'un  double  fens,  que  les  plus  fubtils 
auroient  de  la  pêne  à  déguifer  de  cette  fa- 
çon leurs  penfées.  D'ailleurs  tout  le  mon- 
de n'a  pas  aflés  de  fubtilité  pour  démêler 
tous  :ces  divers  iens»  C'efi  pourquoi  un  Je* 

fuite 


j  rtftri&ions^  ou  rejèrvaiions  Mentales.     41. 

iiiite  qui  a  écrit  fur  le  décret  d'Innocent  XL 
Iqui  condamne  les  refervations  fans  pronon- 
;  cer  bien  nettement  fur  les  équivoques ,  rap- 
i  porte  que  lors  que  ce  Décret  fut  publié  en 
iÉfpagne,  il  y  jetta  tout  le  monde  danslader- 
inierc  coniler nation.  Il  dit  que  lui,  &  les 
îautresCafuiftes,  étoient  inceflamment  affift- 
gés  d'une  infinité  de  gen^,  qui  les  venoient 
confuUer  fur  ce  qu'il  y  avoit  à  faire  pour  ca- 
cher la  vérité  fans^  mentir,  ce  qui  leur  pa= 
roiffoic'impoffible  après  ce  décret. 

En  effet  depuis  ce  temps  la  perfonne  n^a 
Iplus  ofé  foûtenir  les  refervations.  Toute 
l'Ecole  Romaine  les  a  abandonnées  ,  &  les 
Jefuites  mêmes  ont  écrit  pour  en  faire  conoi- 
tre  l'abfurdité.  Mais  comme  nous  ne  reconoif^ 
fon  pas  l'autorité  des  décrets  Romains,  & 
qu'il  nous  faut  quelque  chofe  de  plus  folidé 
pour afleurer nôtre  foi,  &  nôtre  confcience, 
il  ne  fera  pas  inutile  de  confîderer  la  chofe  en 
elle  même,  &  dans  (qs  propres  principes. 

Mais  auparavant  il  faut  remarquer  qu'il  y 
a  deux  fortes  de  refervations.  Il  y  en  a  qui 
font  purement  mentales ,  parce  qu'en  eiFet  ce 
qui  eftfupprimé,  n'eft  ni  exprimé  par  ledif- 
cours,  ni  indiqué  par  aucune  deâcirconftan- 
cesoai'on  fe  trouve.  Il  y  en  a  d'autres  au  con- 
traire dont  la  fuppreffion  eft  fuffifamment  fup«. 
plééepardiverfes  indications  qu'on  donne  par; 
d'autres  voies  à  celui  à  qui  on  parle, ou  que  ce- 
lui à  qui  on  parle  fçeut  tirer  d'ailleurs.  Com- 
me ceci  eft  très  important,  &  peut  pafler  pour- 
là  clé  de  cette  matière,  il  eft  bon  del'éclaireir 
\m  peu  davantage. 

Comme 


42     Vu  menfor.ie y  det  équivoques ,  ç^  des 

Comme  les  paroles  ne  font  pas  les  feuls 
Égnes  que  nous  employons  pour  exprimer  nos 
penfées ,  il  arrive  aflés  fouvent  que  no*is 
étalons  une  partie  de  nôtre  pensée  par  des 
paroles ,  &  que  nous  indiquons  l'autre  par 
d'autres  fignes.  Par  exemple  quand  Jefus 
Ghrift  dit  à  S.  Jean  que  celui  à  qui  il  alloit 
donner  le  morceau  trempé  étoit  celui  par  qui 
ildevoitétre  trahi,  il fupplea en  donnant  le 
pain  ce  qui  manquait  à  fon  expreffien  pour 
faire  conoître  le  traître.  Lors  qu'en  mon- 
trant un  homme  du  doigC>  je  àïSiCet  homme 
ejifavanty  je  fuppiée  par  ce  gefte  ce  qui  man- 
que à  mes  paroles.  Cela  eft  clair,  ôc  ne 
fouffre  point  de  difficulté. 

Il  faut  ajouter  que  les  circonftances  dans 
kfquelles  on  parle  font  quelquesfois  le  mê- 
me effet.    Lors  que  je  dis  en  montrant  un 
livre,    G'eft  Ciceros,  je  me  fers  d'une  ex- 
preffion  abrégée,  qui  ne  dit  qu'une  partie dei 
ce  que  jepenfe,  &  qui  ne  pourroit  être  plé- 
ne  &  parfaite qu'endifant.  Ce  Uvrequejevous^ 
montre  contient  les  écrits  qui  nous  refient  de  CicO'- 
ron.  Cependant  la  premierede  ces  propofitiorïsi 
n'eftpas  moins  claire  que  la  féconde  ,  parce: 
que  ce  que  la  première  fupprime  eft  fuppléé 
parles  yeux  de  celui  à  qui  on  parle ,  lefquels  lut 
faifant  voir  un  livre  lui  donnent  lieu  dejugen 
qu'on  ne  prétend  pas  lui  montrer  le  corps,  oui 
la  perfonne  de  cet  Orateur  mais  {^^  feuisi 
écrite. 

Cela  pofé  je  dis  que  lors  qu'on  demande 
fi  les  relervations  mentales  font  des  menfon- 
ges,  «n  ne  parle- pas  des  refervation  s  que  lesi 

geftes 


refiriBîons^  ou  refervations  mentates.  43 
g<ftes,  ou  lescirconfl:ances>  fuppleent.  On 
parle  des  refervations  purement  mentales  a 
&  que  l'auditeur  ne  peut  fuppleer  qu'en  de- 
vinant. 

Perfonne  ne  doute  que  l'ufage  des  premier 
res  ne  foit  permis.  Dieu  même  s'en  eft  fer- 
vi  aflesfouvent.  11  l'a  fait  par  exemple  toutes 
les  fois  qu'il  a  exprimé  abfolûment  des  mena* 
ces  conditionnelles,  comme  quand  il  fit  dire 
à Ezechias, difpofe  des  affaires  de tamaifiiti càt- 
tu  vas  mourir^  Ôc  lors  qu'il  ordonna  à  Jonas 
de  dire  aux  Ninivites,  Âncore  quarante  jours  , 
C^  Ninive  fera  renverfée.  En  s'expliquant  de 
la  forte  il  fupprimoic  la  referve  tacite  qu'il 
fijoûtoit  à  cette  menace,  favoir  qu'elle  feroit 
exécutée,  fi  ceux  à  quiill'adreflbitn'cn  preve-- 
noient  l'efiFet  par  la  prière,  par  l'humilité,  &  la 
repentance.  La  nature  même  de  lachofe  fup- 
pleoit  aflés  cette  fuppreffion,  perfonne  ne  pou- 
vant ignorer  que  Dieu  ne  foit  tousjours  prêt 
à  recevoir  en  grâce  tous  ceux  qui  imploreront 
faintement  fa  mifericorde.  C'eft  pourquoi 
auffi  Ezechias  &  les  Ninivites  l'entendirent 
de  la  forte,  &  Jonas  eut  tort  de  leprendreen 
un  autre  fens. 

La  queftion  donc  fe  réduit  aux  reftridions 
purement  mentales,  &  qu'aucune  circonf- 
tance  n'éclaircit-  On  demande  fi  c'eft  men- 
tir que  de  s'en  fervir.  Pour  moi  il  me  femble 
qu'on  n'en  peut  douter.  On  va  voir  dans  le 
chapitre  fuivant  les  raifons  qui  me  le  perfua^ 
dest. 


CHA^ 


44     ^i*  menfonge^  des  équivoques  y  ^  des' 


CHAPITRE     X. 

Qjie   les   r^fervatiotjs  purement  mentales 
font  de  iferiîablcs  menfongès» 

POur  voir  plus  diftincStement  la  vérité  de 
ce  que  je  viens  dédire,  il  faut  première- 
ment remarquer  qu'il  y  a  une  vertu  qui 
confifte  à  dire  ce  que  l'on  penfe,  comme  il 
y  a  un  péché  q'ai  conûfle  à  dire  le  contraire 
de  ce  qu'on  a  dans  l'efprit.  Il  n'y  a  point 
de  langue  dans  laquelle  ce  péché  n'ait  un  nom; 
Dans  la  nôtre-  nous  lui  donnons  celui  de  men- 
fonge;  Mais  nous  n'avons  point  de  nom 
particulier  pour  defîgner  la  vertu  oppofée  à 
ce  péché,  comme  il  y  en  a  un  dans  la  Latine, 
qui  eft  celui  de  Veraatas.  C'eft  pourquoi 
lors  que  nous  voulons  en  parler ,  nous  fom- 
mes  obligés  d'employer  le  terme  gênerai  de 
fîncerité,  qui  a  plus  d'érenduë  que  la  vertu 
'que  nous  defignons  parla,  parce  qu'en  effet 
il  fignifie*  non  feulement  la  conformité  des 
paroles,  mais  aufli  celle  des  adions externes, 
avec  les  fentimens  intérieurs. 

Il  faut  remarquer  en  deuxième  lieu  que  cet- 
te vertu  ne  confifte  pas  à  penfer  que  la  chofé 
eft  ce.qu'elîe  eft.  Penfer  que  la  chofe  eft  ce 
qu'elle  eft^  c'efl  droirure  d'efprit ,  c'eft  lu- 
mière, c'eft  jugements  c'eft  pénétration.  La 
fîneerité  eft  tout  autre  chofe.  C'eft  uniqu e- 
mentdire  ce  qu'on  penfe.  Il 


Tiflrï^iôXSy  ou  rejervations  y  mentales.  45 
li  faiic  remarquer  en  croifiéme  lieu  que  di- 
re c'eft  proférer  des  paroles  qui  fignifient^ 
qui  découvrent,  ôc  qui  maniteftent  un  fens. 
Ainû  perfonne  ne  proférant  des  paroles,  & 
ne  manifeltant  aucun  fcns>  par  une  penfée 
intérieure ,  il  eft  clair  «^ue  la  penfée  intérieure 
ne  fauroic  écre,  ni  un  difcours,  ni  une  par- 
tie du  difcours. 

Tout  cela  pofé  je  foûtiens  que  Lors  quece- 
lui  qui  a  tué  un  homme  d'un  coupd'épée, 
dit  qu'il  ne  Ta  pas  tué,  entendant  qu'il  ne  Ta 
pas  tué  d'un  coup  de  piftolet,  cecte  reflric- 
tion  qu'il  ajoute  n'entre  point  danslacom- 
pofition  de  ce  qu'il  dit.  Ce  qu'il  dit  n'eftcom- 
pofé  que  de  ces  paroles.  Je  n^aipomt  tué  cet 
bomfne.  Ainfi  ces  paroles  exprimant  un  fens 
faux,  &  conu  pour  tel  par  celui  qui  parle, 
il  eft  évident  qu'il  ment,  Ôiquefareftridion 
ne  l'empêche  point. 

N'eft-ce  pas  mentir  que  dédire,  que  de 
fignifier,  que  de  faire  entendre  ce  qu'on  n'i- 
gnore pas  qui  ne  foit  faux?  Il  eft  faux  que  ce 
prévenu  n'ait  point  tué  cet  homme.  Il  le  dit 
pourtant,  il  le  fait  entendre.  Une  dit  même, 
ni  ne  fait  entendre  que  cela  feul.  Car  enfin 
ia  penfée  intérieure  ne  dit  rien  ,  ne  fignifie 
rien,  ne  fait  entendre  rien.  Peut- on  par  con- 
fequent  douter  qu'il  ne  mente. 

Par  la  penfée^on  peut  parler  à  foi  même* 
on  peut  même  parler  à  Dieu.  Mais  on  ne 
parle  aux  hommes  que  par  des  mots  qu'on 
prononce  diftindement  &  fenfiblement.  Aia^ 
fi  ce  que  celui  ci  dit  aux  hommes  étant  faux, 
il  eft  clair  qu'il  leur  parle  faufle ment  >  &par 
goivfequcntqu'il  eft  menteur,  Si 


4'^      dutnenJôngBy  des  ï^uivo^ues  y  ç^  des 

Si  un  homme  qui  dit  une  chofe  fauffe,  & 
de  la  fauffeté  de  laquelle  il  eft  convaincu  >  ne 
mentoit  pas  en  y  ajoutant  une  reftridion  in- 
térieure,  &  fi  confequemmenc  il  ne  faifoit 
pas  un  faux  ferment  en  jurant  que  ce  qu'il  i 
dit  eft  véritable,  il  feroit  impoffible  de  con». 
vaincre perfonne,  nidemenfonge,  nidepar-- 
:  jure.  Car  comment  feroit- il  pofïîble  de  le  con- 
vaincre qu'il  n'a  point  ajouté  de  reftridtion  i 
mentale  à  ce  qu'il  a  dit?  Toute  la  terre  donc: 
s'eft  trompée,  ayant  creu  tousjours  leçon* 
traire.  Les  loix  de  tous  les  peuples  font  donc 
injuftes,  puis  qu'elles  ont  toutes  ordonné  des 
punitions  pour  ces  deux  péchés,  au  moins 
en  de  certains  cas. 

Si  cela  étoit  encore,  tout  homme  qui 
s'afleureroit  qu'un  autre  eft  menteur,  ou  par- 
jure, feroit  un  jugement  téméraire,  n'ayant,, 
ni  ne  pouvant  avoir  aucune  raifonfolide  pour 
s'afleurer  de  ce  qu'il  en  penferoit.  Par  exem- 
ple comment  eft- ce  que  S.  Pierre  pouvoit 
accufer  Ananias  ôcSapphiradelui  avoir  men- 
ti? Comment  David  pouvoit-il  dire  fur  le 
fujet  de  (es  ennemis ,  Si  quelqu'un  d'eux  vient 
me  vijîter  il  parle  enmenfonge}  Pf  XLI.  7.  &  : 
ailleurs.  Ils  ne  tiennent  que  des  dijcours  d^exe-i 
€ration  ^  de  menfonge.  Pf.  LIX.  13.  Com- 
ment peut- il  dire  Pf.  CI.  7.  Celui  qui  profère 
menfonge  ne  fera  peint  affermi  devant  moi  ?  Ne 
falloit-ilpas  lire  dans  les  cœurs,  &favoirque  : 
ces  gens  là  n'ufoient  point  de  reftriâ;ion,poiir 
s'afleurer  qu'ils  mentoient  ? 

Si  cette  dodrine  avoit  lieu,  rien  ne  feroic 
faoiQS  véritable  que  ce  que  dit  l'Apôtre  S. 

Paul 


reprisions ,  ûu  refervattons  mentales,  47 
;f^aul  que  le  ferment  eft:  la  fin  de  tout  difFe- 
1  rent.  Comment  pourroit^on  terminer  aucu- 
ne contellation  par  un  ferment,  dont  la  ve- 
^rité,  ou  la  faufleté  dependroit  d'une  choie 
rauflS  incertaine,  &  auflî  inconnue,  que  leis 
^reftridions  que  celui  qui  jure  ajoute,  ou  n'a- 
E  joute  pas  à  Ion  (erment? 

Dans  cette  {uppofîtion  que  deviendra  la 
i  Société,  &  qu'y  aura  t4l  d'affeuré  parmi  les 
j:hommes?  La  probité  la  plus  reconnue  ne  fer- 
j  vira  de  rien  pour  faire  que  ce  qu'on  dit  paf- 
pfe  pour  confiant.  Les  plus  gens  de  bien  pour- 
1;  ront  dire  les  plusinfignesfaufletés  fans  inter- 
i  terelîer  leur  confcience,  puis  qu'ils  n'auront 
1  pour  cet  effet  qu'à  faire  quelque  reflridion  ta- 
I  cite  dans4eur  efprit. 

i      Enfin  fi  les  reflridlions  mentales  n'ont  rien 
I  d'incompatible  avec  la  vérité  la  plus  cxade, 
i  rien  n'empêchera  que    Dieu  n'en  ufe  en  par- 
ti lant  à  nous.  Rien  n'empêchera  que  fa  parole 
»]  n'en  foit  remplie,  &  perfonne  ne  fauroit 
avoir  aucune  certitude  qu'il  n'y  en  ait  point. 
Mais  celapofé  qu'eft-ceque  la  foi  deviendra? 
A  quoi  s'attachera- 1  elle?  Quelmyftere*  quel 
dogme  nous  pourrons  nous  perfuader  ?  Lors 
^ue  nous  nous  fentirons  portés  le  plus  for- 
tement à  en  croire  quelqu'un,  ne  ferons  noue 
pas  retenus  par  cette  penfée,   que  peut-être 
Dieu  l'entendoit  autrement  qu'il  ne  l'a  ex- 
primé ?  Faut-il  qu'une  petite  reflriétion  men- 
tait pour  changer  abfolûment   tout  le  fens 
des  textes  les  plus  clairs  &  les  plus  formels?, 


C  H  M 


4?       dumenfonge^  des  équivo^ues^  (^  des 


CHAPITRE     XI. 

Réponfe  k  um  obj^Bion, 

CEs  raifons  me  paroifïent  folides  &  de- 
monflratives.  Mais  les  defenfeurs  des 
reftriélions  mentales  prétendent  en 
avoir  une  très  forte  à  nous  oppofer.  Ils  di- 
fent  qu'il  faut  bien  que  rufagedesreftridlions 
foit  innocent,  puis  que  Jefus  Chrift  lui  mê- 
me s'en  eft  fervi.  En  eftet  ils foûtiennent  qu'on 
ne  peut  nier  qu'il  n'y  eût  une  reftridion,  pre- 
mièrement en  ce  qu'il  dit  aux  Apôtres  qu'il 
ne  favoit  pas  le  jour  du  dernier  &  grand  ju- 
gement. N»/,  dit-il,  ne  le  fait -i  w)n  pas  mê- 
tneîe^ilsy  mais  le  Père.  Marc  XII I.  36.  ce 
qui  ne  peut  être  vrai  qu'en  y  ajoutant  cette 
xeftriâiion,  qu'il  ne  leiavoir  pas  pour  le  dire. 
Ils  ajoûtentque  ce  grand  Sauveur  s'eftconf- 
tamment  expliqué  de  la  même  forteauchap. 
y II.  de  S.  Jean,  lors  que  fes  proches  lui 
demandant  s'il  ne  montoit  pas  à  la  fête,  il 
leur  répondit  qu'il  n'y  montoit  point,  & 
que fon heure  n'étoit  pas  encore  venue.  Com- 
me il  paroit  par  la  fuite  qu'il  y  monta  quel- 
ques jours  après,  ilfautnéceflairement,  nous 
dit-on,  qu'il  entendît  qu'il  n'y  montoit  pas 
«ncorc,  &qu'ainfi  il  fe  fer  vit  d'une  rellric- 
tion  mentale,  &  non  exprimée. 

Mais  il  eft  étonnant  que  d'habiles  gens  faf- 
fent  tant  d'état  de  ii  peu  de  chofe.  Il  eft  im- 

pofîîble 


refiriSiionsy  ourefervaûons  mèyitales.  4^ 
poffible  de  prendre  le  premier  de  ces  deux 
paflages  au  fens  qu'on  lui  donne.  On  dit  que 
Jefus  Chrift  difoic  qu'il  ne  iavoit  pas  le  jour 
du  jugement,  parce  qu'il  ne  vouloic  pas  le  di- 
re. Mais  (i  c'eût  été  là  fa  penfée,  en  niant 
qu'il  le  feût,  auroit-ilditquclePerelefavoit? 
Le  Père  ne  l'a  révélé,  non  plus  que  le  Fils. 
Ainfi  à  le  prendre  en  ce  fens,  il  faloit  dire 
qu'ils  ne  le  favoient,  ni  l'un,  ni  l'autre.  Ce- 
pendant Jefus  Chrift  dit  qu'il  ne  le  fait  pas, 
&  que  le  Père  le  fait.  Il  faut  donc  de  neceflî- 
té  qu'il  ait  une  autre  penfée. 

Pour  moi  je  ne  voirien  de  plus  naturel  que 
ce  que  difent  S.  Grégoire  de  Nazianze,  S. 
Ambroife ,  &  Léonce  de  Byzance.  Ils 
foûtiennent  que  Jefus  Chrift  ne  parle  pas  en 
cet  endroit  de  ce  qu'il  favoit,  ou  ne  favoit 
pas  comme  Dieu,  mais  feulement  de  ce  qu'il 
favoit  ou  ignoroit  entant  qu'homme. 

Combien  de  fois  n'a-t-il  pas  dit  de  lui  mê- 
me des  chofes  qui  ne  fe  vérifient  que  dans  fa 
nature  humaine?  Combien  d'exemples  n'en 
pourroit-on  pas  rapporter?  Lors  qu'il  dit  que 
îe  Père  eft  plus  grand  que  lui,  lors  qu*il  dit 
que  la  Sainte  Vierge  eft  fa  mère,  lors  qu'il  af- 
feure  qu'il  va  mourir  ,  refufciter,  monter 
dans  le  ciel ,  quitter  le  monde ,  fe  fepafer  de  î^^ 
Difciples,  ne  dit-il  pas  tout  cela  par  rapport 
à  fou  humanité  feule?  &  pourroit-on  fans 
abfurdité  l'entendre  de  fa  nature  divine  ? 

Quel  inconvénient  donc  y  a-t-il  à  dire^ 
qu'il  ignoroit  le  jour  du  jugement  entant 
qu'homme,  le  Verbe  éternel,  auquel  fon hu- 
manité étoit  unie  perfonnellement}  n'ayant 

Ç  pas 


50       Du  menfoTige ,  des  équivoques ,  (^  des 
pas  encore  révélé  en  ce  temps  la  ce  fecret  à 
l'entendement  humain. 

Il  n'y  a  donc  point  ici  de  reftridion  men- 
tale. Il  y  en  a  auffi  peu  dans  l'autre  paffage 
qu'on  nous  oppofe.  J'avoue  qu'il  n'eft  pas 
fans  difficulté  (î  on  s'attache  uniquement  à  la 
Vulgate,  comme  font  ceux  qui  l'ai leguent fur 
ce  fujet.  H  y  a  fimplementdanscerteverfion. 
Je  ne  monte  ^ as  à  cette  fête.  Mais  le  Grec  foû- 
tenu  par  deux  anciennes  verfions,  la  Syria- 
que, &  l'Arabe,  &  par  quelques  auteurs 
anciens,  comme  S.  Chryfoftome,  Nonnus> 
&  Euthymius,  porte  expreffement  i  Je  ne 
Vîonte  pas  encore  à  cette  féte^  ce  qui  n'apas  la 
plus  légère  ombre  de  difficulté. 


CHAPITRE    XIL 

Des  équivoques, 

CE  qu'on  vient  de  dire  desreftridionsne 
fera  pas  inutile  à  éclaircir  la  matière  des 
équivoques.  Neantmoins  pour  l'enten- 
dre plus  diilinâement  il  ne  fera  pas  inutile  de 
remarquer  en  premier  lieu  qu'il  ne  s'agit  pas 
ici  de  toute  forte  d'équivoques  fans  diftinârion. 
Il  y  en  a  de  celles  qui  font  conftammentper- 
mifes  &  innocentes.  En  effet  nous  nedilons 
prefque  rien  qui  ne  puiffe recevoir  divers  fens. 
Ainfi  s'il  n'étoit  jamais  permis  d'ufer  d'aucu- 
iie  ambiguïté^  à  pêne  ferolc-il  jamaiiS  permis 
Îq  parler. 

*^  Il 


rejlr tétions  y  ou  réfervaîîons  tnentaîes.       51 

Il  arrive  tréslouvenc  que  ce  que  nous  di- 
ions  eft  équivoque  fans  que  nous  le  fâchions. 
Il  Teil  même  quelquefois  contre  nôtre  inten- 
tion, &  ceux  qui  écrivent  fa  vent  par  expé- 
rience quels  foins  il  faut  prendre  pour  l'em- 
pêcher. 

11  arrive  auffi  quelquefois  qu'on  voit  bien 
que  ce  qu'on  dit  peut  recevoir  divers  fens, 
mais  on  ne  laifle  pas  de  le  dire,  parce  qu'on 
prefume  que  ceux  à  qui  on  parle  renteodronc 
de  même  que  celui  qui  parie. 

Ces  équivoques  font  prefque  tousjours  in- 
nocentes. Il  y  a  feulement  quelques  occafions 
où  il  eft  bon  de  prendre  tout  le  foin  poffible 
pour  les  éviter.  C'etl  lors  que  ce  qu'on  dit 
étant  mal  pris,  l'erreur  où  les  auditeurs tom- 
beroient  par  là  feroitdangereufe,  ôcpourroit 
avoir  des  fuites  funeftes. 

II  y  a  une  troiiléme  efpece  d'équivoques, 
qui  a^t)eaucoup  de  rapport  avec  la  féconde. 
Ce  qu'on  dir  peut  recevoir  divers  fens,  mais 
avec  cette  différence,  que  l'un  de  ces  fens 
eft  le  propre,  le  naturel,  &  en  même  temps 
le  feui  que  celui  qui  parle  ait  dans  i'efprit,  au 
lieu  que  les  autres  font  des  fens  contraints, 
&  éloignés  de  la  penfée  de  celui  qui  parle. 
Cependant  comme  les  efprits,  font  tournés 
fort  diverfement,  il  n'efi  pas  impoffible  que 
les  auditeurs,  du  moins  quelques  uns  de  ces 
auditeurs,  le  prennent  dans  un  mauvais  fens. 
Celui  qui  parle  le  fait.  Il  prévoit  qu'on  pren- 
dra mal  ce' qu'il  va  dire.  Eft- il  obligé,  par  là 
de  s'exprimer  d'une  autre  manière?  Et  s'il 
ne  le  fait,  pèche- 1  il  contre  la  fincerité.^  ôc 
peut-on  dire  qu'il  ment?        C  a  Je 


f  2     T>u  menfQTfge ,    des  équivoques ,  ^  des 

Je  réponds  en  premier  lieu  qu'il  n'y  a  point 
du  tout  de  menfonge  dans  l'ufage  de  cette 
forte  d'équivoques.  Car  outre  que  ce  qu'on 
dit  eft  véritable,  &  dans  le  fens  de  celui  qui 
le  dit>  &  félon  le  propre  &  naturel  ufage  des 
termes  dont  il  fe  fert>  outre  cela,  dis- je,  il 
eft  certain  que  JefusChrift,  qui  étoit  la  véri- 
té même,  en  a  ufé  fouvent  de  la  forte.  Il  fa- 
voit  que  ks  Apôtres  entendroient  du  fom- 
meil  de  la  mort  ce  qu'il  avoit  deflein  de  leur  ■ 
dire,  que  Lazare dormoit,  &  qu'il Talloit  re- 
veiller. Il  favoit  que  les  Juifs  entendroient  du 
temple  de  Jerufalem  ce  qu'il  vouloit  leur  dire 
fur  le  fujet  de  fon  corps,  Ahhattés  ce  temple, 
^' je  le  relèverai  dans  trois  jours.  Mais  quoi 
qu'il  le  feût,  il  ne  laifïa  pas  de  le  dire,  &de 
jetter  par  là  Ç&s  auditeurs  dans  l'erreur,  ou 
pour  mieux  dire  de  leur  donner  l'occafîon  d'y 
tomber.  En  effet  ce  fut  par  leur  propre  faute 
qu'ils  y  tombèrent.  Car  s'ils  y  avoient  bien 
penfé  ils  auroient  compris  fort  facilement 
qu'ils  prenoient  très  mal  les  difcours  de  ce 
grand  Sauveur. 

Que  û  l'on  demande  fî  encore  qu'il  n'y  ait 
point  de  menfonge  dans  cette  manière  de  s'ex- 
primer, il  n'y  a  pas  quelque  autre  péché,  je 
répondrai,  que  la  decifion  de  cette  queftion 
dépend  de  favoir  fi  celui  qui  parle  eft  dans 
quelque  obligation ,  foit  de  juftice,  foit  de 
charité,  d'empêcher  que  celui  à  qui  il  parle 
ne  tombe  dans  l'erreur,  où  ce  qu'on  va  lui 
dire  le  jettera.  Car  fi  cela  eft  il  eft  fans  diffi- 
culté qu'en  le  jettant  dans  cette  erreur  on  pè- 
che contre  la  charité,  ou  coûcre  la  juftice, 
qui  demande  le  contraire.  Par 


yeftriâîiovsi  ou  rejervaiiom  Tmenîaîes.        53 

Par  exemple  un  Pafteur  eft  tenu  en  jufti  ce 
de  faire  conoîrre  la  vérité  aux  fidelles  qui  font 
commis  à  ks  foins.  Il  pèche  donc  contre  la 
juftice,  fi  dans  les  inflruétions  qu'il  leur  don- 
ne il  emploie  des  expreflions  qu'il  fait,  oa 
qu'il  prefume,  qui  les  jetteront  dans  quelque 
herefie.    - 

Un  particulier,  que  la  charité  feule  oblige 
à  la  même  chofe,  je  veux  dire  à  faire  conoj- 
tre  la  vérité  falutaireàtous  fes prochains?  pe- 
chera>  non  à  la  vérité  contre  la  juftice,  com- 
me le  Pâfteur,  mais  contre  la  charité,  s'il 
s'explique  d'une  manière  qui  donne  à  quel- 
qu'un de  fes  prochains  l'occafion  de  tomber 
dans  une  femblabîe  erreur. 

Mais  s'il  n'y  a  point  d'obligation  particu- 
lière qui  nous  engage  à  empêcher  ceux  à  qui 
nous  parlons  de  tomber  dans  l'erreur,  ou  le 
mauvais  fens  qu'ils  donneront  à  nos  paroles 
les  pourra  jetter,  nous  ne  péchons  pas  en  nous 
exprimant  de  la  forte. 

C'eft  ce  qui  peut  arriver  fort  facilement, 
&  c'eft  dans  cette  forte  de  conjondtures  que 
Jefus  Chrift  fe  trouvoit  lors  qu'il  tenoit  les 
difcours  que  j'ai  rapportés.  Les  erreurs,  où 
lesDifciplesâc  les  Juifs  tombèrent,  n'avoient 
rien  de  pernicieux,  rien  qui  peut  produire  de 
fâcheux  effets.  Jefus  Chrift  d'ailleurs  n'étoit 
pas  obligé  à  les  empêcher  d'y  tomber.  Tout 
cela  eft  aifé,  &  ne  mérite  pas  qu'on  s'y  arrê- 
te. Mais  il  y  a  une  quatrième  efpece  d'équi- 
voques, qui  fait  le  principal  fujet  de  cette 
difpute.  Je  vai  en  parler  dans  \(is  chapitres 
fui  vans. 

C  %  C  H  ^ 


54     Du  menjongey  des  é^juivoques^  ^  des 


CHAPITRE     III. 

'Dei  équivoques  <^ni  prefentent  nciîmellemsnt 
a  l'cfpnt  Hn  fej-i s  fmix -i  é'  ^^^  nefontpro-- 
près  qnk  tromper^ 

LOrs  qu'on  demande  s'il  efl:  permis  d'ii- 
fer  d'équivoques,  on  parle  de  celles  qui 
viennent  d'un  deiïein  formé  de  trom- 
per. Celui  qui  parle  ne  ve^it  pas  découvrir  fa 
véritable  penfée,  mais.auffi  il  ne  veut  pas  di- 
re le  contraire  de  ce  qu'il  penfe,  parce  qu'il 
ne  veut  pas  mentir.  Qtjel  milieu  trouvera- 1- 
ï\  entre  ces  deux  extrémités  qu'il  veut  éviter? 
Le  voici.  Il  cherche  une  exprefïion  ambi- 
guë, qui  peut  recevair  deux  fens,  l'un  faux, 
l'autre  véritable,  mais  qui  les  peut  recevoir 
de  telle  manière,  que  le  faux  eft  celui  qui  fe 
prcfente  le  premier,  que  c'eil  le  plus  naturel, 
6c  le  plus  conforme  à  l'ufage,  au  lieu  que  le 
véritable  eil  un  fens  obfcur ,  &  écarté,  dont 
il  eft  moralement  impoffible  que  l'auditeur 
s'apperçoive.  On  entend  ce  qu'on  dit  en  ce 
fécond  fens,  &  on  fouhaite  que  celui  à  qui 
on  parle  l'entende  en  l'autre. 

Quelquefois  même  ce  fens  faux  n'eft  pas 
feulement  le  plus  naturel,  il  eft  encore  le  féal 
qui  ioit  à  propos.  C'eft  ce  qui  arrive  lors 
qu'on  fait  des  réponieséquiyoquesàdesquef- 
tfons  très  claires,  &  donc  on  entend  bien  le 
fens.  Celui  qui  fait  la  queftion  a  quelque  droit 

de 


fefifiéîwnfy    ou  refervaiions  menîaks.       55 
de  s'attendre  que  fi  on  lui  répend  on  repon*- 

'dra  à  ce  qu'il  demande.  Voyant  qu'on  lui  ré- 
pdnd  il  a  lieu  de  croire  qu'on  ne  s'éloigne 

'  pas  de  fa  penfée,  &  cette  prefuppoiition  l'en- 
gage à  prendre  ce  qu'on  lui  dit  en  ce  fens. 
Cependant  on  en  a  un  aurre  tout  différent, 
qui  n'a  aucun  rapport  à  la  queftion  &  duquel 
par  confequent  iV  eft  impoffibie  qu'il  s'ap- 
perçoive. 

Par  exemple  les  Archers  dont  j'ai  parlé  dans 
l'un  des  chapitres  precedens,  n'étoient  pas 
en  pêne,  de  favoir  fi  \cs  voleurs  qu'ils  cher- 
choient  étoient  paffésparla  manche  de  Fran- 
çois d'Affife.  C'étoitlàunepenfée  quin'âvoit 
garde  de  leur  venir  dans  rcfprit.  Le  fens  donc 
que  ce  Moine  donna  à  fes  paroles  ne  répon- 
doit  point  du  tout  à  l'intention  de  ceux  qui 
l'interrogeoientj  &  c'eft  ce  qu'il  n'ignoroit 
pas.  C'eft  même  ce  qui  le  porta  à  répondre 
ÙQ  cette  manière,  parce  qu'il  fouhaittoit  que 
les  Archers  y  fuflenc  trompés >  afin  que  les 
voleurs  peulTent  fe  fauver. 

On  demande  donc  fi  l'ufage  de  cette  forte 
d'équivoques  eft  innocent.  Perfonne  ne  nie 
qu'elles  ne  foienc  très  mauvaifes  lors  qu'elles 
jettent  dans  une  erreur  pernicieufe,  telleque 
feroit  par  exemple  celle  qui  naîtroit  de  lade- 
poûtion  d'un  témoin ,  qui  fe  ferviroit  d'une 
équivoque  de  cette  nature,  pour  charger  un 
innocent,  &  pour  le  faire  condamner  à  un 
fupplice  qu'ail  n'a  nullement  mérité.  Il  faudroic 
avoir  perdu  toute  honre  pour  croire  qu'une 
telle  horreur  fût  permife.  Mais  la  plus  part  des 
Câfuiftûs  de  la  communion  Romaine  ne  con- 
G  4  dam- 


5^     I>u  menfonge  ,  des  équivoques  ^  c^  des 
damnent  pas   cette  forte -d'équivoques    lors 
qu'elles  produifent  quelque  boneflPet,  ou  quoi 
qu'il  en  foit  lors  qu'elles  n'en  produifent  point 
de  mauvais. 

Mais  il  eil  étonnant  que  àes  Chrétiens 
foicnt  en  ceci  plus  relâchés  quclesPayens  mê- 
mes. Avant  que  Rome  fût,  je  ne  dirai  pas 
Chrétienne,  mais  Pbilofophej  avant  queles 
Grecs  y  eulTent  porté  les  arts  &  les  fciences> 
elle  condamna  cet  artifice,  &  le  regarda  avec 
horreur.  Apres  la  bataille  de  Cannes  Anni- 
baU  qui  avoit  fait  un  grand  nombre  de  pri- 
fonciers  offrit  de  les  mettre  tous  à  rançon,  & 
parmi  ces  prifonniers  il  en  choifjtdix,  qu'il 
chargea  d'aller  à  Rome  pour  en  faire  la  propo- 
fîtionau  Sénat,  ne  prenant  point  d'autre  af- 
feurance  de  leur  retour ,  que  la  parole  qu'ils 
lui  en  donnèrent. 

Un  de  ces  dix  félon  Tire  Live  ,  ou  deux 
félon  Aulugelle,  prévoyant  que  cet  ofîre  fe- 
roit  rejette,  &  formant  dés  lors  ledelTeinde 
ne  pas  tenir  leur  parole,  ces  deux,  dis- je ^ 
partirent  avec  les  autres,  mais  étant  déjà  hors 
du  camp  a  ils  feignirent  d'avoir  oublié  quel- 
que chofe,  &  revinrent  fur  leurs  pas,  com- 
me pour  le  prendre.  Après  quoi  fe  croyant 
quittes  de  la  proroeffe  qu'ils  avoient  faite  de 
revenir,  ils  furent  à  Rome ,  &  le  Sénat  ayant 
rejette  la  propofition  d'Annibal,  ils  foûtin- 
rent  que  rien  ne  les  obligeoit  à  s*aller  remet- 
tre entre  fes  mains.  Qu'en  arriva-t-il?  Ils  fu- 
rent déclarés  infâmes.  Qu^elques  uns  même 
afleurent  qu'on  les  renvoya  à  Annibal.  Tant 
il  eft  vrai  qae  la  Morale  Payeîinc  étoit  plus. 

pure 


refiriSiions ,  ou  rejervations  fne'ntaks,  f  7 
pure  que  celle  de  ces  nouveaux  Do6leurs> 
^ui  fe  vantent  fi  mal  à  propos  d*êcre  les  Dil- 
oX'pXti  de  Jefus  Chrift. 

i\  eft  certain  auffi  que  les  premiers  Chré- 
tiens ne  conoiiïbient  pas  toutes  ces  vaines  fub- 
tilités.  Ils  vouioient  en  particulier  qu'on  ré- 
pondit tousjours  nettement  ôcpreciietnent  au 
îens  &  à  la  penfée  de  celui  qui  fait  la  queftion, 
Cefl  une  maxime  ires  certaine  ^  très  raijonna- 
yie-,  difoic  Tertullien,  que  le  feus  de  la  répon- 
Je  doit  tousjours  avoir  du  rapport  à  celui  de  la  de- 
mande.  Il  y  a  même  de  la  folie -^  ajoute- t-il>  à 
dire  une  chofe ,  à  celui  qui  en  demande  une  autre, 
Tert.  cont.  Marc.  Lib.  4.  cap.  38. 

Un  Auteur  ancien,  dont  l'ouvrage  fe  trou- 
ve parmi  ceux  de  S.  Auguflin ,  eil  encore 
bien  formel  fur  ce  fujet.  L>a  tromperie  y  dit- 
il  >  ^  le  menfonge  reviennent  à  la  même  chofe. 
La  tromperie  Je  fait  par  un  tour  d'efprit^  S^-le 
le  menfonge  par  de  Jmples  paroks.  JLors  qu^on 
veut  fe  jouer  d^un  homme  qui  demande  quelque 
chofe  qu'on  a  en  effet ,  mais  quon  ne  veut  pas 
lui  donner  y  on  a  recours  à  V artifice  ^  ^  on  lui 
dit  avec  duplicité  y  Pourquoi  perdes  vous  le  temps 
à  me  faire  cette  demande  .^  Je  n'ai  pas  ce  qu& 
'VOUS  Jouhatttês  pour  vous  le  donner '^  ^  on  pen- 
Je  en  même  temps  qiton  Va  pour  le  conjerver ,  0» 
four  le  donner  à  quelque  autre  ^  lors  quo?i  leju^ 
géra  à  propos.  Celui  qui  dit  un  menfonge  dîtfm^ 
flementy  je  nai  pas  ce  que  vous  me  demandés ,  ^ 
il  nufe  pas  d'artifice  comme  Vautre.  Il  ne  fait 
que  nier  fimplement  pour  éluder  la  demande  quom 
lui  fait.  Mais  la  vérité  répond  éz^alement  à  tous 
kt deux,  U  ne  foMtakufer  le  prochain  ^  ni  par 

C  f  #»■ 


58  T>umenjonge^  des  équivoques^  ^  dts 
un  difcours  artificieux  ,  fii  par  des  paroles  toutes^ 
fimples  y  parce  que  de  quelque  artifice  qu'onje  fer- 
vey  (^  de  quelque  ma72iere  qu^ on  mente  ^  il  efl 
tousjours  vrai  que  la  bouche  qui  ment  tue  Vame. 
De  conflit tîu  virtuP.  ^  vit.  cap.   19. 

Ce  que  cet  Auteur  dit  paroit  fort  folide. 
Mais  fans  m*arréter  à  examiner  fi  l'ufage  de 
cette  efpece d'équivoques  eft  un  véritable  men- 
fonge,  je  me  contente  de  dire  qu'il  eft  facile 
d'y  remarquer,  fi  non  pas  reiïcnce  du  men- 
fonge,  au  moins  ce  qui  en  fait  le  crime,  je 
veux  dire  le  deflein  de  tromper,  6c  l'abus 
qu'on  fait  du  difcours,  l'employant  àlapro» 
dudlion  de  cet  effet.  Car  enfin  peut  on  nier 
qu'on  ne  trompe  celui  à  qui  on  parle  ainii 
ambigûment  ?  Peut-  on  nier  qu'on  ne  tâche 
de  lui  perfuader  une  chofe  qu'on  fait  étrefauf- 
fe  ?  Peut-on  nier  qu'on  ne  fe  ferve  du  difcours 
dans  c^tte  intention  r  Si  cela  eft  n'eft-ilpas 
aifé  de  remarquer  dans  ce  procédé  tout  ce 
qu'on  blâmeldans  le  monfonge  confidcré  dans 
»ne  idée  générale ,  &  feparé  des  circonftan»- 
ces,    qui  peuvent  l'aggraver  ou  l'exténuer  > 

Je  ne  faurois  en  effet  me  payer  de  la  défai- 
te de  ceux  qui  prétendent  éluder  ceci  ea 
difaot  qu'il  eft  très  pofiible  que  le  but  de  ce- 
lui qui  répond  ambigûment  ne  foit  pas  de 
tromper  celui  à  qui  il  répond  >  de  lui  perfua- 
der une  faufifeté,  ou  dele  jetterdansi'erreur, 
mais  feulement  de  produire  l'effet  utile  pour 
foi,  ou  pour  les  autres,  que  cette  erreurpeut 
opérer. 

Par  eireropîè ,  dit-  on ,  l'intention  de  Fran- 
çois d'Affife  n'étoic  pas  de  tromper  les  Ar- 

cherf. 


felh'iâiiom  i  ou  rejeY*vations  mentales.  59 
cHcrs  à  qui  il  difoit  que  les  voleurs  n'étoient 
pas  paflés  par  fa  manche,  mais  feulement- 
d'empécherque  ces  voleurs  ne  fulTencprisj  & 
en  fuite  menés  au  fupplice. 

J'ai  de  la  pêne  à  comprendre  comment  des 
gens  d*efprit  peuvent  fe  iatisfaire  de  fi  peu  de 
chofe.  Qu'entend-on  en  effet  par  cette  petire' 
fubtilité?  Entend-on  que  l'erreur  où  l'on  jet»- 
te  ceux  à  qui  i*on  parie  d'une  manière  ambi- 
guë, n'eft  pas  la  dernière  fin  qu'on  fe  propo- 
fe?  Entend-on  que  cette  erreur  n'eft  pasune- 
chofe  qu'on  aime,  5c  qu'on  cherche  pour  el- 
le même?  Si  c'ell  là  ce  qu'on  veut  dire,  je 
ne  m'y  oppoferai  point,  mais  je  foûtiendrai'^ 
en  même  temps  que  cette  confideration  n'ô» 
te  pas  le  mal  qu'il  y  a  dans  ce  procédé. 

Dira-t-on  en  effet  qu'un  voleur  ne  pecîie 
pas  en  tuant  un  palfant,  parce  qu'il  ne  le  tue 
que  pour  avoir  fa  bourfe,  &  qu'il  fe  porte- 
roit  fans  répugnance  à  le  ïaifîer  vivre,  pour- 
veu  que  le  paffant  lui  donnât  voiontairement 
fon  argent? 

Pour  faire  que  tout  ce  qu'iî  y  a  demaldans' 
une  adion  foit  imputé,  il  fiafïît  fans  doute 
qu'on  la  fafle,  que  ce  foit  volontairemenE 
qu'on  la  fait,  ôt  qu'on  fâche  l'efi-et  qu'elle ' 
produira.  Je  ne  dis  pas  que  tout  cela  eft  ne- 
ceflaire.  Je  dis  que  cela  fuffit,  ôc  qu'il  n'en' 
faut  pas  davantage.  C'eft  ce  quinepeutm'é^- 
sre  conteftë. 

C'eft  pourtant  ce  qui  paroit  dans  le  fujef 
dont  il  s'agit.  Celai  qui  parle  ambigûmeni- 
fentreflPet  que  fes  paroles  produiront.  Il  fais 
qye  cet  efièt  lui  eftneceflaire  pour  reuCSrdans^ 

Q.  ^  f<j-^i. 


6o     Du  menjonge  ,  des  équivoques ,  c^  des 
ion  deflein.  Il  le  regarde  comme  un  moyea* 
propre  à  le  conduire  à  la  fin  qu'il  fe  propoCe. 
Il  l'emploie.  Si  ce  moyen  eft  criminel,  peut- 
on  regarder  Ton  adion  comme  innocente? 

Qu'on  ne  me  dife  pas  non  plus  qu'on  ne 
jette  point  celui  à  qui  on  parie  dans  une  ne- 
cefïîté  aWbiuë  de  fe  tromper,  puis  qu'il  n'eft 
pas  impoffible  qu'il  découvre  le  piège  qu'on 
lui  tend.  Je  conviens  de  ce  qu'on  dit,  mais 
je  ne  conviens  pas  que  cette  confideration 
juftifie  l'adtion  de  celui  qui  lui  tend  ce  piège. 
En  effet  il  efb  encore  moins.impoffiblequ'un 
homme  contre  qui  on  fe  bat  évite  les  coups 
qu'on  lui  porte,  &  tue  même  raggrcffeur. 
Cependant  lors  qu'on  le  tue  dans  un  com- 
bat particulier,  on  ne  iaifle  pas  de  le  tuer 
criminellement. 

Il  n'eft  pas  impclTible  que  lors  qu'on  ment 
celui  à  qui  on  parle  s'apperçoive  de  lafaufleté 
(de  ce  qu'on  lui  dit.  S'enfuit-il  de  là  qu'il  n'y 
sit  point  de  mal  a  mentir? 

Enfin  qu'on  ne  me  dife  point  qu'on  ne  per- 
met l'ufage  des  équivoques  que  dans  lesocca- 
fions  où  l'on  prefuppofe  qu'on  n'eft  point  tenu 
de  dire  tout  ce  qu'on  penfe.  Ceci  ne  fait  rien. 
Je  veux  eneflFet  qu'on  fe  trouve  dans  quelqu'un 
îie  de  ces  conjonélures ,  comme  il  eft  certain 
qu'on  peut  s'y  trouver.  On  n'eft  pas  tenu  je 
l'avoue,  de  dire  tout  ce  qu'on  penfe.  Mais 
on  eft  tenu  de  ne  dire  jamais,  &  de  ne  faire 
jamais  entendre ,  le  contraire  de  ce  qu'on  pen- 
fe. Il  arrive  fouvent  qu'on  n'eft  pas  tenu ,  foit 
de  parler,  foit  de  s'expliquer,  fur  chaque  fu- 
jet.  Mais  pofé  qu'on  le  fafle,  on  doit  le  faire 
avec  lincerité  &  ûmplicité.  P  ^  ^ 


refiriiimSi  ou  rejervaiions  mentakf.Tl  ^i 


CHAPITRE  XIV. 

Suite  des  raifons  qui  prouvent  que  Vufage 
des  équivoques  de  la  quatrième  efpece  neft 
pas  innocent, 

LEs  defenfeurs  àes  équivoques  avouent 
qu'il  n'cft  pas  permis  de  donner  aux  pa- 
roles dont  on  fe  fert  un  fens  nouveau  % 
&  différent  de  celui  qu'elles  ont  dans  le  lan- 
gage ordinaire.  Ils  ont  raifon.  Car  fi  cela 
étoit  une  fois  reçu ,  il  n'y  auroit  rien  dont  on 
fe  peut  aflcurer.  Si  en  difant,  Ceci  efideVor^ 
Ceci  efi  dufucrey  ii  m'étoit  permis  d'entendre 
que  c'eft  du  cuivre  ou  de  l'arfenic,  fur  quoi 
pourroit»on  conter? 

Mais  fi  on  reconoit  cecr,  comment  peut- 
on  foûtenir  l'ufage  des  équivoques?  Car  en- 
fin fi  cet  ufage  étoit  une  fois  établi,  &  auto- 
rifé,  de  quoi  pourroit- on  s'afîeurer  ?  N'au- 
roit-on  pas  tousjours  lieu  de  craindre  que  ce 
qui  paroit  le  moins  fufceptible  de  plufieurs 
fens  n'en  eût  en  effet  quelqu'un  dont  an  ne 
s'apperçeût  point. 

Je  foûriens  en  effet  qu'il  n'y  a  point  de  pro- 
pofition  fi  nette,  &  fi  precife  en  apparence ^ 
qui  ne  puifle  recevoir  plufieurs  fens,  fur  tout 
des  fens  obfcurs  &  écartés,  que  les  paroles  ne 
reçoivent  qu'avec  pêne,  fur  tout  encore  des 
fens  qui  n'ont  aucun  rapport  avec  la  matière 

dont 


62      Du  men(o7tgey  des  équivoques^  ^  def 
dont  il  s*agit,  &  avec  les  autres  circonftan-- 
ces   qui  font   la    conjondure    où    Ton   Te 
trouve. 

Ce  que  je  dis  eft  fi  vrai>  que  lejefuiteque 
j'ai  allégué  fur  le  fujet  des  reftri'wtions,  en- 
treprend de  faire  voir  que  bien  quelesretlric- 
tions,  ne  foient  plus  permifes  depuis  quTn- 
îîocenc  X  L  les  a  condamnées,  on  ne  laifîe 
pas  d'avoir  toute  forte  de  liberté  pour  cacher 
ÎÇ.S  fentimens ,  parce  qu'en  effet  ce  Pape  con- 
damnant les  reilridtions  n'a  pas  touché  aux^ 
équivoques.  C'eft  pourquoi  s'étant  objecté 
jufqu'àtrézeûifF:rentesocca(ions  où  l'on  croît 
communenîent  queTufage  des  rellridions  eft 
neceffaire,  pour  fe  tirer  des  embarras  où  l'on 
fe  trouve,  il  3^  répond  en  difant  qu'il  n'y  a 
aucune  àtcts  occaiionsoù  les  équivoques  ne 
fàfient  le  même  effet. 

Il  eft  vrai  que  parmi  ces  équivoques  dont 
il  confeiile  de  fe  fervir  il  y  en  a  quelques  unes 
de  très  forcées.  Par  exemple  un  homme  inteï- 
rogé  fur  un  fait  dont  il  eft  inftruitpeut  dire^ 
qu'il  ne  le  fait  point,  pourveu  qu'il  entende 
qu'il  ne  le  fait  pas  de  cette  efpece  de  fcience, 
qui  eft  l'effet  &  le  fruit  des  demonftrations. 
Une  femme  interrogée  par  fon  mari  (1  elle  a 
commis  adultère  ,.  peut  jurer  que  non ,  en- 
tendant qu'elle  n'a  jamais  fait  aucun  ade  d'i- 
dolâtrie. Une  femme,  à  qui  une  de  fes  amies 
à  qui  elle  rend  vifite,  fait  fervlr  de  très  mé- 
chant chocolat,  &  interrogée  s'il  n'eft  pasi 
bon ,  peut  répondre  qu'il  eft  excellent ,  en-i 
tendant  qu'il  eft  propre  à  fe  mortifier. 

Mais  tout-cela  n'y, fait  ritn  :   Qi^elles  qua 

foièiis 


reftriBîons'i  ou  refirvations  mentales*  6'^ 
BoiQni  les  équivoques,  fubtilesou  groffieres, 
naturelles  ou  forcées,  on  prétend  qu'elles 
font  également  innocentes,  &  qu'on  peut 
s'en  iérvir  fans  bleCfer  tant  foit  peu  la  fince- 
rité.  Si  cela  eft  où  en  fommes  nous?  &  que 
refte-t-îl  dans  la  vie  civile,  dont  on  fe  puifle 
aîïeurer  ? 

Qu'y  a-til  même  de  fixe  &  de  certain  dans 
la  Religion  ?  En  effet  fi  les  équivoques  peu- 
vent fubfîfter  avec  la  vérité  la  plusexadte, 
comme  leurs  defenfeursîe  foûtiennent.  Dieu 
aura  peu  s'en  fervir.  Et  s'il  Ta  peu,  d'oùfau- 
rons  nous  qu'il  nel'a pas  fait  ?  Quel  eR  l'en- 
droit de  l'Ecriture  qu'on  pourra  fe  vanter  d'en- 
tendre? De  quoi  fervira-t-il  de  dire  que  le 
fens  qu'on  donne  à  un  paflage  eft  le  plus  na- 
turel de  ceux  qu'on peutlui donner,  quec'eft 
celui  qui  a  le  plus  de  rapport,  foit  avec  lafi- 
gnification  la  plus  ordinaire  des  termes ,  foit 
avec  l'occafion  dans  laquelle  l'Auteur  les  a 
employés,  foit  avec  la  matière  dont  il  s'agit, 
foit  avec  les  autres  circonftances  du  difcours? 
De  quoi  tout  cela  fcrvira-t-il ,  s'il  eft  permis 
de  s'expliquer  fans  avoir  aucun  égard  à  toutes 
ces  chofes  ? 

Par  exemple  lors  que  pour  prouver  l'éter- 
nelle divinité  de  Jefus  Chrift  nous  prefîôns 
ces  paroles  de  ce  grand  Sauveur,  Avant 
qu'Abraham  fût  jétoiSi  ôc  qu'on  nous  répond 
que  le  fens  eft,  ou  que  Jefus  Chrift  exiftoit 
avant  Abraham ,  non  en  foi ,  mais  dans  le  dé- 
cret de  Dieu,  qui  avoir  refolu  detoute  éter- 
nité de  l'envoyer  dans  le  monde,  ou  que  lors 
jl^'iLcQaverfwtfur  la  terre  il  ftoit  avec  plus 


^4  -ï^»  menfonge^  des  équîvoqueiy  ^  des 
de  raifon  &  de  vérité  qu'Abraham  ce  que  le 
nom  d'Abraham  emporte,  je  veux  direîe  Pè- 
re de  plufieurs  nations,  lors,  dis- je,  qu'on 
nous  fait  Tune  ou  l'autre  de  ces  deux  répon- 
fes,  nous  croyons  les  détruire  fortement  en 
difant  que  fi  elles  avoient  lieu,  Jefus  Chrift 
n'auroit  pas  parlé  à  propos,  &  que  ce  qu'il 
auroit  dit  n'auroit  pas  répondu  à  ce  qu'on  ve- 
noit  de  lui  dire. 

Ceux  à  qui  il  parloit  nepenfoient,  ni  à 
fon  exiftence  dans  le  décret  de  Dieu,  qui  lui 
étoit  commune,  non  feulement  avec  Abra- 
ham, à  qui  Jefus  Chriftfe compare,  mais  en- 
core avec  les  plus  vils  iafeâ:es,  ni  à  fa  quali- 
té de  Père  ds  plufieurs  nations.  lis  ne  par- 
loienr  que  de  fon  exiftence  aduelle,  témoin 
ce  qu'ils  difeni ,  Tu  71  as  pas  encore  embuante 
fins ,  ^  tu  dii  ^ue  tu  asveu  Abraham.  Nous 
dffons  que  ç'auroit  été  leur  donner  le  change^ 
&  fe  moquer  d'eux,  pour  ne  pas  dire  les 
tromper,  que  de  faire  femblant  de  répondre 
s  leur  objeâion ,  qui  roule  uniquement  fur 
Fexiftence  aâ:uellc ,  &  ne  rien  dire  qui  ne 
tende  ailleurs. 

Mais  û  la  doârine  des  équivoques  a  lieu>  > 
&  fi  lors  qu'on  nous  interroge  il  nous  eft  per- 
mis de  répondre  d'une  manière  qui  n'ait  au- 
cun rapport  à  l'interrogation  qu'on  nouî  fait^ , 
de  quoi  nous  fervira-t  il  d'oppofer  aux  Soci- 
niens  que  la  réponfe  qu'ils  attribuent  à  Jefus  i 
Chrift  n'étoit  nullement  à  propos?  Ne  pour- 
ront-ils  pas  dire  qu'il  importe  peu  qu'elle  le: 
fût,  ou  qu'elle  ne  le  fût  point,    lafincerité; 
n'ayant  point  de  loi  qui  demande   qu'on  ré 

pondôri 


refiriSiiom  ]  ou  refervations  mentales,  6^ 
ponde  à  propos,  &  d'une  manière  conforme 
à  l'intention  de  celui  à  qui  on  répond  ? 

On  peut  appliquer  ceci  à  tous  les  autres 
endroits  de  l'Ecriture,  qui  contiennent  les 
vérités  de  la  foi ,  &  il  n'en  reftera  pas  un 
feul  3  dont  on  puifle  s'afleurer  d'avoir  le  vrai 
fens.  Qu'on  ne  me  dife  pas  en  effet  que  fi  on 
ne  peut  s'afîeurer  du  véritable  fens  de  l'Ecri- 
ture par  les  circonftances  du  texte ,  on  le  pour- 
ra par  l'autorité  de  l'Eglife.  J'ai  trois  répon- 
{qs  à  faire  à  cette  obje&ion. 

La  première  qu'il  eft  tousjours  ficheux  de 
s'ôter  ïts  moyens  de  difputer  par  l'écriture > 
foit  contre  les  hérétiques,  foit  contre  les  or- 
thodoxes, &  qu'il  faut  regarder  comme  très 
fufpe€ie,  pour  ne  rien  dire  davantage,  une 
doctrine  qui  jette  dans  une  telle  extrémité. 
Si  cela  eft  il  faudra  efFacer  des  éloges  que  S. 
Paul  donne  à  ce  facré  livre  celui  qui  porte 
qu'il  eft  propre  à  convaincre  les  contredi- 
fans.' 

La  Seconde  que  fi  on  ne  peut  conter  que 
fur  les  endroits  de  l'Ecriture,  dont  l'Egliiea 
déterminé  le  fens  par  fes  decifions,  il  y  en 
aura  très  peu  dont  on  ait  quelque  certitude, 
puis  qu'il  y  en  a  très  peu,  fur  le  fens  defquels 
é[\c  ait  prononcé. 

I*a  troifiéme  quel'objedion  pourra  être  ap- 
pliquée aux  textes  fur  lefquels  on  fonde  l'au- 
torité de  l'Eglife.  D'où  faura- 1- on  que  ces  tex- 
tes donnent  à  l'Eglife  l'autorité*  qu'on  lui 
attribue ,  fi  on  ne  peut  conter  fur  le  fens  na- 
turel àç^s  mots,  &  fur  les  circonftances  du 
texte  r*  On  ne  peut  en  effet  produire  fur  ceci 

le 


66     Du  menfofige ,  des  équivoques  >  c^  des 
le  jugement  de  i'Egîife.  C'eitde  ce  jugement  : 
qu'il  s'agit.  On  elt  en  pêne  de  favoirfice  ju-  • 
gement  eft  certain.  On  demande  fiTEglifene  : 
peut  pas  fe  tromper  dans  fes  decifions.     Par 
confequent   il  n'eft  pas  permis   de  fuppofer 
qu'elle  ne  le  peut,  comme  on  le  ruppo/eroit  ; 
fi  on  fe  fondoit  fur  ce  qu'elle  auroit  pro- 
noncé 

Tout  cela  fait  voir  que  Tufage  des  équivo- 
ques n'eft  nullement  innocent.  C'eft  un 
moyen  propre  à  ruiner  la  certitude,  &  par 
confequent  à  anéantir  la  foi,  le  commerce» 
&  la  Société.  L'autorifer  c'eft  rétablir  \ts 
confufiokns  que  la  police  &  Ja  Religion  avoient 
entrepris  de  faire  celTer.  Ainll  on  ne  fauroit 
trop  detefter  cette  pernicieufe  doctrine,  ni 
s'oppofer  trop  fortement  à  l'attentat  de  ceur 
qui  entreprennent  de  la  répandre  parmi  les- 
Chrétiens. 


C  H  A  PI  T  R  E    XV. 

Ou  ron  confirme  toHt  ce  qui  vient  d'être  dit 
par  la  confideration  de  ce  qnon  a  totisjonrs 
creu  fur  U  ftijet  ds  la  finctrité  &  de  la 
candeur* 

TOut  ce  que  je  viens  de  dire  fait  voir 
clairement  que  Tufage  des  équivoques>< 
&  àQs  reftricftions  mentales  n'eft  autre- 
chofe  qu'un  arc  de  pallier  le  menfonge,  & 

de- 


repri&ions^  ou  rejer'vations  mentahi.  6j 
de  le  rendre  plus  fubtil,  fans  le  rendre  plus 
rnnoccnt.  Tout  cela  fait  voir  que  rien  n'eft 
oppofé  à  la  finceriré  &  à  la  candeur  que  l'un 
&  l'autre  de  ces  artifices.  Mai»  ceci  paroîtra 
encore  plus  clairement  â  on  fait  attention  à 
deux  vérités,  qu'on  a  tousjours  regardées 
comme  indubitables,  ôcdontperfonne,  que 
je  fâche,  ne  difconvient.  L'une  qu'il  n'y  a 
point  de  vertu  plus  gênante,  ni  plus  diffici- 
le à  pratiquer  que  la  (încerité.  L'autre  qu'il 
n'y  en  a  point  de  plus  necelTaire,  &  qu'en 
particulier  la  confiance,  &  la  Société  civile 
ne  fauroient  fubMer  un  mçmentfi  cette  ver- 
tu étoit  bannie  de  la  terre. 

Car  pour  la  première  où  efl:  celui  qui  n'a 
chaque  jour  une  infinité  d'occafions  d'exercer 
fa  vertu  en  tâchant  d'accorder  à  cet  égard  i 
foit  fon  intérêt,  foit  fon  inclination  ,  avec 
fon  devoir?  Où  ell  celui  qui  n'eft  obligé  de 
faire  mille  efforts,  &  de  fe  faire  mille  violences> 
pour  s'empêcher  de  violer  les  règles  delalin- 
cerité  &  de  la  candeur?  Il  y  a  très  peu  de  mo- 
mens  dans  la  vie  où  il  ne  nous  importât  de 
peifuader  aux  autres  le  contraire  de  ce  que 
nous  favons,  ou  que  nous  penfons.  Rien  ne 
feroit  plus  commode,  foit  pour  nôtrepropre 
intérêt,  foit  pour  l'intérêt  des  autres,  que  de 
le  pouvoir  faire  innocemment.  Mais  les  loix 
fecrées  de  la  fincerité  s'y  oppofent.  Ainfi 
rien  n'eft  plus  gênant  que  cette  vertu.  C'eft 
ce  qu'il  n'eft  pas  neceffaire  de  prouver.  Cha- 
cun le  fent  allés  de  foi  même. 

D'un  autre  côté  il  n'y  a  perfonne  qui  ne 
HQiQ  très  diijindtement,  eue  li  la  fincerité 

étoit 


6B     Du  menjonge ,   des  équivoques ,  ^  des 
étoit  abfolûment  bannie  de  la  terre,  &  qu'il 
fûc  permis  de  tromper  ,    de  mentir,   &    de 
confirmer  par  le  ferment  les  fauffetés  &  les 
menteries  qu'on  profereroit ,  la  Société  ci- 
vile nefubfifteroit  plus.  Sur  quoi  pourroit-on 
conter  dans  cette  fuppofition  ?    Dcquoi  eft- 
ce  que  la  parole  nous  ferviroit?    Et  ne  fau- 
droit-il  pas  que  les  hommes  fuflfent  inceffam-- 
ment  aux  mains  les  uns  avec  les  autres  pour- 
s'arracher  par  force  6c  par  violence  ce  qu'il  i 
feroit  impoffible  d'obtenir  par  la  perfuafion?  ' 

Risn  donc  n'eft  plus  confiant  que  ces  vé- 
rités. Rien  cependant  ne  feroit  plus  faux  que 
toutes  les  deux,  fil'ufage,  foit  des  équivo- 
ques, foit  des  reftriélions  mentales,  n'avoit 
rien  d'oppofé  à  la  fincerité.  Car  pour  com- 
mencer par  la  féconde,  deux  chofes  me  pa- 
roiffent  également  confiantes  fur  ce  fujet. 

La  première  que  dans  cette  fuppofition  le 
dehors  d'un  homme  de  bien,  &  celui  d'un 
fourbe?  feront  les  mêmes.  Il  y  pourra  bien  avoir 
quelque  différence  dans  l'intérieur ,  mais  il  n'y 
en  aura  point  dans  l'extérieur.  Ils  pourront 
diriger  diverfement  leurs  intentions ,  ôc  ranger 
leurs  penfées  chacun  à  fa  manière.  Mais  pour 
ce  qui  regardeleurs  dilcours&  leurs  adions, 
il  n'y  aura  point  du  tout  de  différence.  Ils 
diront  tous  deux  le  contraire  de  ce  qu'ils  pen- 
fent,  &  toute  la  différence  qu'il  y  aura,  c'efî: 
que  l'un  le  dira  fans  chercher  aucun  détour 
intérieur  ,  &  l'autre  ne  le  dira  qu'après  avoir 
trouvé  en  fon  efprit  un  moyen  bon  ou  mau- 
vais d'accorder  fes  difcours  avec  fa  conf- 
cience. 


reJiriB'îons ,  ou  refervations  mentales.  6^ 
Imaginons  nous  par  exemple  que  les  Ar- 
chers dont  nous  avons  parlé,  rencontrant  un 
àts  complices  d^s  voleurs  après  lefquels  ils 
couroient>  &  ne  leconoifïantpoint,  luieuf- 
fent  fait  la  même  queftion  qu'ils  firent  à  Fran- 
çois d'Aflife.  11  auroit  fait  fans  doute  la  même 
réponfe>  &  toute  la  différence  qu'il  y  auroit 
eu ,  c'eft  qu'il  y  auroit  eu  plus  de  fubtilité, 
&  de  raffinement  dans  la  réponfe  dePunque 
dans  celle  de  l'autre.  Quoi  qu'il  en  foit  les 
Archers  auroient  été  égaleraient  trompés  par 
les  deux. 

L'autre  chofe  qui  me  paroit  certaine  fur  ce 
fujet,  c'eft  que  ce  n'eft  pas  cet  intérieur  de  la 
fincerité  qui  cft  utile  &  neceffaire  pour  le  pu- 
blic, mais  le  dehors.  Je  veux|dire  qu'il  n'im- 
porte point  au  public  que  ceux  qui  parlent 
ufent  d'équivoques  &  de  reftridion  s,  ou  n'en 
ufent  point.  Ce  qui  lui  importe  c'eft  qu'on 
dife  la  vérité.  Les  équivoques  &  les  reftric- 
tions  font  auffioppofées  à  l'intérêt  de  ceux  à 
qui  on  parle  que  le  menfonge.  Cequiimpor- 
toit  aux  Archers,  dontj'ai  déjà  parlé  plufieurs 
fois ,  n'étoit  pas  que  François  fît  une  répon- 
fe ambiguë ,  mais  qu'il  leur  apprît  la  vérité. 

Que  tous  les  hommes  du  monde  mentent 
tousjours,  ou  que  ne  mentant  jamais,  ils  dé- 
guifcnt  la  vérité  par  des  équivoques  &  des 
reftridions  mentales,  on  en  fera  auffi  peu 
înftruit  par  l'un  que  par  l'autre.  On  fera  ou 
également  trompé ,  ou  également  incertain. 
En  un  mot  dans  cette  fuppoiition  la  fincerité 
pourra  bien  être  utile  à  celui  qui  la  poflede, 
mais  elle  n&fervira  de  rien  à  la  Société*  £lle 
"      '"  lui 


7©     D«  menfonge  ,  des  équivoq^ues ,  ^  des 
lui  fera  les    mêmes  préjudices   que  le  men- 
fonge.   Ainfî  ce  qu'on  a  creu  julqu'ici  de  la 
neceffité  &  de  l'utilité  de  cette  vertu  n'eu 
qu'une  chimère. 

Je  dis  la  même  chofe  de  ces  difficultés,  & 
des  gènes  où  elle  nous  met.  Toutes  ces  dif- 
ficultés, fe  réduiront,  non  à  nous  mettre  au 
deflus  de  nôtre  mteret,  non  à  aimer  la  véri- 
té fouverainement  ôc  par  deflus  tout,  com- 
me on  l'a  creu  jufqu'ici,  mais  tout  au  plus  à 
trouver  quelque  défaite,  bonne  ou  mauvaife* 
fubtile,  ougroflîere,  pour  accorder  en  quel- 
que façon  ce  qu'on  dit  avec  ce  qu'on  ait.  Ainfî, 
tout  au  plus  cettevertu  fera  difficile  aux  ûmples, 
aux ignorans ,  aux perfonnes  groffieres &  mal, 
élevées.  Mais  tous  ceux  qui  ont  quelque  lumiè- 
re &  quelque  ouverture  d'efprit,  fe  tireront 
fans  aucune  pêne  des  plus  mauvais  pas.  Malr 
heur  dans  cette  fuppofition  à  ces  ûmples,  ai 
ces  povres  d'efprit,  de  qui  le  Fils  de  Dieu  dit 
pourtant  que  le  royaume  des  cieux  eilà  eux^ 
Les  gens  d'efprit  font  tout  autrement  privilcr: 
giés  que  ces  miferables  Ils  peuvent  dire  les: 
plus  infignes  fauffetés  fans  bleffer  tant  foiti 
peu  la  iîncerité,  &  fans  interefler  leur  conf-1 
cience. 

Encore  ai  je  remarqué  dans  l'un  des  cha* 
pitres  precedens,  qu'il  n'eft  pasnecefïairefe-: 
Ion  les  Cafuiftes  que  les  équivoques  foienti 
fort  fubtiles  &  fort  recherchées,  pour  étrei 
d'ufage.  Les  plus  groffieres  félon  eux  fuffifentji 
&  à  pêne  y  a  t-il  de  perfonneafles  ftupidequL 
n'en  puifle  trouver  quelqu'une. 

Ainû  dans  cette  fupppfition  on  peut  être 

auflî 


reflriWonSy  ou  refervations  mentales.  71 
suffi  interefïé,  qu'on  voudra,  auffi  polTeJéde 
iramourdu  monde,  fans cefT^r  d'être fincerej 
&  la  iincerité  en  un  mot  fera  d'un  côté  la  ver- 
tu du  monde  la  plus  inutile,  &  de  l'autre  la 
vertu  la  moins  incommode,  puis  que  d'un 
»côté  elle  ne  fera  pas  plus  de  bien  à  la  Société 
;que  la  fourberie  &  le  menfonge,  &  que  de 
l'autre  on  pourra  en  obferver  les  loixfans  fe 

(faire  la  moindre  violence. 

CHAPITRE    XV  I. 

Oli  l'on  examine  Us  raifom  des  Cafwjïespour 
les  équivoques, 

IL  ne  me  refte  plus  qu'à  répondre  anx  ob- 
jections des  Cafuiftes.  C'eft  ce  qui  ne  me 
fera  pas  difficile  après  les  remarques  que 
j'ai  déjà  faites  dans  le  chapitre  Xll.     Théo- 
phile Rainaud  Jefuite  a  publié  un  affés  gros 
livre  fur  ce  fujet  pour  répondre  à  Jean  Barnes 
Benediâ:in  Anglois,   qui  avoit  attaqué  Lef- 
iius  fur  cette  matière.    Il  y  a  dans  fon  ouvra- 
ge beaucoup  d'invediives  contre  ce  Moine, 
maispeuderaifons.  D'ailleurs  celles  qu'il  pro- 
duit font  très  foibles. 

Il  allègue  en  premier  lieu  l'exemple  d'A^' 
braham ,  qui  craignant  les  violences  de  Pha- 
raon, dit  que  Sara  étoit  fa  fœur.  Mais  il  n'y 
a  en  ceci  ni  menfonge,  ni  équivoque.  Té- 
moin ce  que  le  Patriarche  lui  même  dit  Gen. 
XX.  la.  Dans  la  vérité  elle  efi  ma  fœur^  fil- 
le 


72     Du  menfonge ,  des  équivoques ,  ^  des 
le  de  mon  père  y    quoi  qu'elle  ne  f oit  pas  fille  dé 
ma  mère. 

Il  allègue  en  deuxième  lieu  Texemple  de 
JefusChrift,  qui  dit  aux  Apôtres,  Lazare 
nôtre  ami  dort  y  (^  je  vai  le  reveiller  y  &  aux 
JuifS)  Abattes  ce  temple  y  ^  je  le  relèverai  dans  ^ 
trois  jours ,  ce  qui  étoit  fi  équivoque,  qu'on  lui  i 
donna  un  fens  tout  dififerent  de  celui  que  Je- - 
fus  Chrift  avôit  dans  refprit.  Mais  cet  exem-- 
pie  ne  prouve  rien  >  £c  je  Tai  fait  voir  dans  le: 
chap.  XII.  Nous  ne  condamnons  pas  toute: 
forte  d'équivoques,  mais  feulement  celles  qui  i 
partent  d'un  véritable  defleinde  tromper,  &c 
il  eft  certain  que  celles  du  Fils  de  Dieu  n'é-- 
toient  nullement  de  cet  ordre.  Cefut  mêmes 
la  groffiereté  àts  Difciples*  &  la  malignité  é 
des  Juifs,  qui  les  empêcha  d'entendre  les  dif-- 
cours  de  Jefus  Chrift,  non  pas  Tambiguitét 
de  ce  qu'il  difoit. 

Cet  Auteur  produit  en  troifiémelieu  quel-' 
ques  exemples  des  Saints ,  particulièrement! 
cdui  de  S.  Félix  de  Noie,  &  celui  de  S. 
Athanafe,  qui  étant  pourfuivis,  &  rencon-i 
très,  mais  non  reconus  parles  perfecuteurs, 
leur  dirent,  l'un  qu'il  ne  conoiflbit  pas  Fe-i- 
lix,  l'autre  qu'ils  pourroient  joindre  bien  tôtn 
Athanale,  s'ils  faifoient  un  peu  plus  de  dilt-r 
gence.  Mais  comme  ces  Saints  n'étoientnul-l 
lement  impeccables,  la  preuve  qu'on  prend( 
de  leurs  adions  n'a  rien  qui  doive  nousii 
arrêter. 

Rainaud  ajoute  que  l'ufage  des  équivoque» 
ne  choque  ni  le  précepte  négatif,  qui  nousi 
défend  de  mentir ,  puis  que  ce  qu'on  die  eM 


de  rinteré.^  73 

,;,  véritable;  ni  l'affirmatif  ;  qui  ordonne  dedi- 
j  re  la  vérité,  puis  que  nonobftant  ce  precep- 
i  te  il  y  a  diverfes  occafions  où  l'on  peut  fup- 
primer  des  vérités  non  ncceflaires.     Mais  il 
i  eft  aifé  de  répondre  que  Tufage  des  equivo- 
;  ques  eft  un  véritable  menfonge,   comme  on 
Ta  fait  voir  dans  les  chapitres  precedens.    Et 
quand  même  on  ne  pourroit  pas  lui  donner 
ce  nom  ,  il  fufiiroit  de  favoir  qu'il  cft  direc- 
tement oppofé  à  la  finceritc  &  à  la  fimpiici- 
té  ,  pour  nous  perfuader  qu'il  n'eft  nullement 
innocent. 

Enfin  ce  Jefuite  dit  que  félon  la  remarque 

deChryfippe,    rapportée  par  Aulugelle,    il 

n'y  a  point  de  difcours  fi  clair  &  fi  fimple, 

qui  ne  puifTe  recevoir  plufieurs  fens  divers: 

[  D'où  il  conclut  que  fi  Tufage  des  équivoques 

[  étoit   criminel  il  faudroit  ne  parler  jamais. 

!  Mais  j'ai  déjà  remarquédans  un  autre  endroit 

;  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  des  équivoques  involon- 

I  taires,    mais  feulement  de  celles  qui  partent 

d'un  deflein  formé  de  tromper,  &  de  jetter 

dans  l'erreur. 

Rien  donc  n'eft  plus  foible  que  lesraifons 
àts  Cafuiftes,  &  il  eft  étonnant  que  n'en 
ayant  point  de  meilleures,  ils  n'abandonnent 
pas  une  dodrine au ffi décriée,  &  auffi  vifiblc- 
ment  impure  que  celle  ci. 


O  s  E- 


SECOND     TRAITE'. 
DE    L'INTERET. 

Oh  l'on  examine  cette  queflion  5  /// 
eji permis  aux  Chrétiens  y  fait  d'en 
exiger  y  foit  d* en  prendre. 


CHAPITRE    I. 

Ont  ï^ intérêt  efl  necejfaire   dans  ^éîM  oh  le 
monàe^e  trouve  prefentement» 

PErfonne  n'ignore  dans  quel  décri  l'ururôo 
a  tousjours  été  dans  le  monde.  Un  grand 
nombre  d'Auteurs  modernes  ont  pris  le 
foin  de  ramaffer  ce  que  lesAnciensenont  dit, , 
&  chacun  peut  le  voir,  ou  dans  ces  Auteurs>  > 
ou  dans  les  fources.  On  la  detefte  aujourd'hui  i 
autant  que  jamais,  &  il  efl:  certain  en  efiPecc 
^u'on  n'enfauroit,  ni.dire,ni  penfer  même,) 
trop  de  mal,  fi  on  la  confidere  telle  qu'on  lai 
pratiqua  aujourd'hui  en  divers  endroits  dee 

l'Eu-' 


de  Vivier  et,  j% 

l'Europe.  C'ellfans  douce  une  des  plus  cruel- 
les inventions  de  la  cupidité,  qui  donne  aux 
avares  le  moyen  de  s'engraifferjjene  dirai  pas 
du  travail  &  de  la  fueur,  mais  du  fang  &  de 
la  fubftancedesmiferables. 

Mais  aufli  d'un  autre  côté  le  monde  efl  au- 
jourd'hui dans  un  tel  état,  que  ce  feroit  lui 
rendre  un  très  mauvais  office,  que  d'ordon- 
ner que  tous  les  prêts  fuflfentabfolûment gra- 
tuits. 11  y  a  par  tout  une  infinité  de  perfon- 
nes  qui  fe  trouveroient  réduites  à  de  terribles 
extrémités,  fi  ce  que  les  uns  appellent  intérêt^ 
les  autres  ufure,  étoit  abfolûment  aboli. 

Javouë  que  tout  ceci  n'arriveroit  pas  fi  en 
aboliflant  l'interéi:  on  pouvoit  rendre  tous  les 
hommes  parfaitement  charitables.  Dans  cette 
fuppofition  il  n'y  auroit  rien  à  appréhender. 
Il  y  a  ^^ès  de  bien  dans  le  monde  pour  faire 
fubfifter  tous  ceux  qui  l'habitent,  pourveu 
qu'il  fût  bien  partagé  &  bien  employé,  com- 
me il  le  feroit  fi  les  loixde  la  charité  y  écoient 
obfervées.  Mais  comme  il  faut  quelque  cho- 
fe  de  plus  que  des  loix  &  àç.z  decifions  pour 
rendre  tous  les  hommes  charitables,  comme 
c'efl  là  un  efïet  que  ni  la  loi  de  Moyfe,  ni 
celle  de  Jefus  Chrift  même ,  n'ont  peu  opé- 
rer, comme  félon  toutes  les  apparences  la 
"charité  fera  tousjours  auffi  rare  qu'elle  a  été, 
&  qu'elle  efi:  encore  aujourd'hui,  il  faut  voir 
fi  dans  cette  fuppofition  il  eft  poffible  que  le 
monde  fe  pafle  de  l'intérêt. 

Je  ne  fai  fi  je  me  trompe,  mais  il  me  fem- 

ble  voir  très  diftindement  que  c'efl  ce  qui  ne 

fe  peut.  Les  uns  ne  peuvent  fe  pafîèrdepre- 

D  2  ter 


7^  Trait4 

ter ,  les  autres  ont  befoin  qu'on  leur  prête. 
S'il  n'eft  pas  permis  de  ftipuler  aucun  intérêt 
que  deviendront  une  infinité  deperfonnes, 
qui  n'ont  pour  tout  bien  que  de  l'argent?  Ils 
confumeront  en  très  peu  d'années  tout  ce 
qu'ils  peuvent  avoir,  &  après  cela  com- 
ment fublifteront  ils? 

Qu^on  ne  me  dife  pas  en  effet  qu'ils  doi- 
vent, apprendre  quelque  art,  ou  quelque  mé- 
tier, qu'ils  doivent  s'appliquer  au  commerce 
ou  à  l'agriculture.  Cela  eft  bien  tôt  dit.  Mais 
en  effet  trouve  t-on  qu'il  n'y  ait  pas  dans  le 
inonde  afifés  de  laboureurs,    affés  d'artilans, 
âflés  de  Marchands?  Les  terres  ne  font  elles 
pas  afïés  cultivées  dans  toute  l'Europe,  à  la 
referve  des  lieux  qui  font  ruinés  par  la'guerre? 
Et  pour  ce  qui  regarde  les  Marchands  &  les 
artifans,    n'eft  il  pas  vrai  que  bien  loin  qu'il 
y  en  ait  trop  peu,  il  y  en  a  trop,  non  feule- 
ment parce  qu'il  y  en  a  plufieurs  que  ces  gen- 
res de  vie  ne  peuvent  faire  fublifter ,    mais 
principalement  parce  que  leur  grand  nombre 
les  force  à  chercher  chaque  jour  de  nouvelles 
inventions  pour  nourrir  &  pour  irriter  la  va- 
nité &  l'intempérance. 

Mais  ce  qui  rend  les  prêts  à  intérêt  le  plus 
neceffaires ,  c'efl  à  mon  fens  le  befoin  qu'en 
ont  ceux  qui  font  contraints  d'emprunter.  Si 
l'intérêt  écoit  abfolûment  défendu,  que  de- 
vicndroient  tant  de  miferables  qui  ne  fubfif- 
tent  que  par  le  moyen  de  ce  qu'ils  emprun- 
tent? Que  deviendroient  les  Marchands, 
parmi  lesquels  il  y  en  a  un  fi  grand  nombre 
àopx  le  commerce  ne  roule  que  fur  des  fonds 

qu'on 


de  Tînterêt.  77 

qu'on  leur  a  prêtés?  Que  deviendroient  tant 
de  bourgeois  &  de  laboureurs  qui  de  temps 
en  temps  fe  trouvent  furpris  d*unbefoinpref- 
Tant  de  cent  choies  qu'ils  ne  fauroienc  trou- 
ver que  par  cette  voie  ? 
S*ilsne  trouvent  peribnne  qui  leur  prête  à  in- 
térêt ce  qui  leur  eft  neccflaire,  comment  l'au- 
ront ils  .^Peuvent  ils  elperer  de  trouver  à  point 
nommé  des  peribnnes  qui  le  leur  prêtent  gra- 
tuitement? Cela  fe  pourroir?  fî  comme  je  l'ai 
déjà  dit,  cous  les  hommes  étoient  charitables. 
Mais  y  en  ayant  fi  peu  qui  le  foient,  Ôc  par- 
mi ceux  qui  le  font  y  en   ayant  li  peu   qui 
foient  en  état  de  prêter,  au  lieu  qu'il  y  en  a 
un  nombre  û  prodigieux,  qui  ont  befoin  qu'on 
leur  prête,    il  eft  évident  que  cette  reflource 
n'a  aucune  proportion  avec  leurs  neceffités, 
ôc  je  ne  craindrai  pas  de  me  tromper  fi  je  dis 
que  ce  que  les  peribnnes  charitables  peuvent 
éc  doivent  prêter  gracuirement,    n'eft  pas  le 
centième,  peut  être   pas  le  millième  de  ce 
qu'une  infinité  de  perfonnes  ont  incefTam- 
ment  befoin  qu'on  leur  prête. 

Tout  cela  me  perfuade  fortement  que  com- 
me il  importe  au  genre  humain  que  la  perroif* 
fion  de  prêter  à  intérêt  foit  renfermée  dans 
de  certaines  bornes,  qu'il  ne  foit  jamais  per- 
mis de  pafler,  il  importe  prefque  tout  autant 
qu'il  foit  quelquefois  permis  de  prêter  de  cet- 
te manière,  &  qu'on  ne  fouffriroit  gueres 
moins  fi  on  aboliiïoit  abfolûmenr  l'intérêt, 
que  fi  on  le  permettoit  univerfellement,  ôc 
fans  reilri<5tion. 
De  là  je  conclus  encore ,  que  ceux  qui 
D  3  con- 


;8  TfaJtê 

condamnent  l'intérêt  dans  des  casoû  Dieu 
îe  permet,  rendent  un  très  mauvais  office  au 
public,  puis  qu'ils  reflerrent  tout  autant  Tu- 
fage  d'une  chofe,  qui  quelque  dure  qu'elle 
paroi fle ,  eft  abfolûment  neceffaire.  En  parti- 
culier ils  jettent  par  là  les  miferables  dans  le 
derefpoir.  Ils  leur  ôtent  le  feul  remède  qu'ils 
trouvoient  à  leur  indigence,  &  ne  leur  en 
fourniflent  aucun  quipuiffe  fuppleer  le  défaut 
de  celai  ci. 

Ainfi  je  croi  que  le  devoir  d'un  Théologien 
êH  de  fe  garder  prefque  également  de  permet- 
tre l'intérêt  dans  les  occalîons  où  Dieu  le  con- 
damne, &  de  le  condamner  dans  les  cas  où; 
Dieu  le  permet.  Ce  font  là  deux  excès  qu'on 
doit  tâcher  d'éviter.  Il  ne  tiendra  pas  à  mes 
fouhaits  que  je  ne  les  évite  tous  deux*  Mais 
il  faut  quelque  chofe  de  plus  que  des  fouhaits 
pour  le  faire.  11  faut  un  fecours  tout  particu- 
lier de  la  grâce ,  &  je  le  demande  de  tout 
mon  cœur  à  l'Auteur  de  cette  grace>  à  ce  Pè- 
re de  lumières,  duquel defcend  toute  bonne- 
donation ,  ôc  tQUC  don  parfait. 


CHA- 


fie  n»ter/t.  79 


C  H  A  P  I  T  R  E  1 1. 

S'il  efl  permis  de  prendre  intérêt» 
Etat  de  la  qjjestion. 

LA  queilion  que  j'ai  deflèin  de  traiter 
dans  cette  differtation  confifle  en  un 
mot  à  fevoir  s'il  eft  permis  aux  Chré- 
tiens de  prendre  &  d'exiger  ce  qu'on  appelle 
intérêt.  Mais  quoi  que  le  {ç.Vi^  de  cette  quef- 
tion  pâroifle  affés  clair,  il  n'y  aura  point  de 
mal  à  faire  quelques  petites  obfervations  pouf 
tâcher  de  l'éclaircir  davantage. 

I.  Le  fujet  de  la  queftion  c'eft  l'intérêt 
J'entends  par  ce  mot  tout  ce  que  le  créancier 
ftipule  en  prêtant,  ou  exige  dans  la  fuite, 
au  delà  de  ce  qu'il  prér^,  quel  que  foit  le  ti* 
tre  en  vertu  duquel  il  l'exige. 

Pour  mieux  comprendre  ceci  il  eu  bon  de 
favoir  qu'il  y  a  deux  fortes  de  prêts,  que  nô- 
tre langue  confond  ,  mais  que  la  Latine  dif- 
tingue  fort  nettement,  appeîlant  l'un  Corn" 
modAtum-i  V ^mrt:  Muiuum.  hc  commi?datum  a. 
lieu  lors  qu'on  prétend  de  retirer,  non  l'équi- 
valent de  ce  qu'on  prête,  mais  la  chôfe  mê- 
me en  efpece  comme  parlent  les  Jurifconfui- 
tes,  ou  en  nombre,  comme  parient  les  Phi- 
lofophes.  Ainii  quand  je  prête  un  cheval,  oa 
un  livre ,  je  me  propofe  de  retirer ,  non  un. 
autre  cheval,  ou  un  autre  livre,  lîîais  preci- 


s©  Traité 

fement  ce  même  cheval,    &  ce  même  livre 

que  je  prête. 

Le  mutuum  eft  cette  efpece  de  prêt  en  ver- 
tu duquel  on  fe  propofe  de  retirer,  non  la 
chofe  même  qu'ion  prête,  en  nombre,  ou  en 
efpece,  mais  l'équivalent.  Comme  quand  je 
prête  cent  êcus,  je  n'entends  pas  que  mon 
débiteur  me  rende  les  mêmes  pièces  de  mon- 
noie  que  je  lui  mets  entre  les  mains,  mais 
d'autres  femblablcs,  ou  équivalentes.  La  mê- 
me chofe  a  lieu  à  Tégard  des  fruits,  &  géné- 
ralement de  toutes  les  chofes  qui  feconfument 
par  leur  ufage. 

Il  ne  s'agir  pas  ici  de  la  première  de  ces 
deux  efpeces  de  prêt.  En  effet  on  convient 
que  celle  ci  ell  e0€ntiel]ement  gratuite,  ce 
qui  n'empêche  pas  qu'on  ne  puiffe  fe  faire 
payer  Tufage  des  choies  qui  en  font  ordinai- 
rement la  matière.  Mais  alors  ce  n'eft  plus 
un  prêt.  C'eft  un  autre  traité  differentdu  prêt 
&  qu'on  nomme  louage.  ConduSiioy  &  loca- 
tion conduciio  en  celui  qui  prend  à  louage,  & 
locatio  en  celui  qui  donne  de  cette  manière. 

La  queftion  donc  fe  réduit  à  cette  efpece 
particulière  de  prêt,  qu'on  nomme  en  Latin 
mutuum  ,  &  î  qui  a  pour  objet  l'argent  mo; 
noyé,  les  fruits,  &  les  autres  choies  qui  fe 
confument  par  leur  ufage.  On  demande  (i  lors 
qu'on  prête  quelqu'une  de  ces  chofes  il  efc 
permis  de  ftipuler,  &  cnfuite  d'exiger,  quoi 
que  ce  foie  au  delà  de  ce  qu'on  prête,  par 
exemple  fi  prêtant  cent  écus  je  puis  exiger 
qu'on  m'en  rendra  quelque  temps  après  cent- 
un.  Les  cent  qu'on  prête  s'appellent  le  capi- 
tal 


iie  nnurêf.  8i 

tal>  ouïe  principal,  en  Latin  ^or/,  &  cet 
écu  qu'on  prend  au  delà  des  cent  qu'on  avoic 
prêtés,  s'appelle  intérêt. 

IL  Jl  faut  remarquer  qu'il  y  a  deux  divers 
titres  en  vertu  defquels  on  peut  ftipuler  cet 
intérêt.  Le  premier  eft  la  perte  que  le  créan- 
cier foufFre  en  confequence  du  prêt,  foit 
qu'on  fuppofe  que  ce  prêt  l'empêche  de  ga- 
gner ce  qu'il  n'a  pas,  foie  qu'on  fuppofe  qu'il 
lui  fait  perdre  ce  qu'il  a  déjà.  Le  fécond  eft 
l'ufage  que  le  créancier  permet  au  débiteur 
de  faire  de  ce  qu'il  lui  prête,  lui  faifant  payer, 
foit  cet  ufage,  foit  les  avantages  qu'il  en 
retire. 

Leffius  prétend  que  le  mot  d'intérêt  dési- 
gne proprement  ce  qu'on  retire  en  vertu  de 
ce  premier  titre,  je  veux  dire  ce  dédomma- 
gement qu'on  reçoit  des  pertes  qui  font  les 
fuites  du  prêt,  &  que  ce  qu'on  retire  en  ver» 
tu  du  fécond  de  ces  titres  s'appelle  ufure. 

La  vérité  eft  que  ces  deux  termes  font 
fymonymes  dans  leur  origine,  &  defignenc 
la  même  chofe.  Mais  l'ufage  y  a  mis  que^- 
que  différence.  Le  premier  eft  un  peu 
plus  gênerai  que  le  fécond.  Lors  qu'on  par- 
ie de  l'ufure,  on  entend  ordinairement  un  in- 
térêt injufte,  &  défendu  par  les  loix  divines 
ou  humamoi  :  Au  lieu  que  l'intérêt  defignç 
également  ce  qu'il  eft  défendu  &  ce  qu'il  eft 
permis  de  prendre.  C'eft  en  ce  dernier  fens 
^ue  nous  prendrons  tousjours  ce  terme  dans 
ce  traité. 

1 1 L  11  faut  remarquer  que  lors  qu*on  de- 

inaode  fi  l'intérêt  eft  permis,  on  ne  parle  pas 

D  f  d'waô 


Sa  '  Traite 

d'une  permifllon  poftivey  par  laquelle  le  Le- 

giflateur,  quel  qu'il  foit ,  déclare  qu'on  peut 

innocemment,  foit  le  ftipulcr,  foit  le  pren* 

dre.  On  parle  d'une  permiffion  »^g^/ir^  ^  qui 

confifte  uniquement  en  ce  qu'il  ne  foit  pas 

défendu. 

IV.  On  ne  demande  pas  s'il  eft  permis  en 
toute  forted'occafions,  &  à  l'égard  de  toute 
forte  de  pcrfonnes.  On  convient  aflfés  qu'il 
ne  Teft  pas  en  ce  fens.  On  demande  s'il  l'efl 
quelquefois 3  Ôc  en  de  ctrrains  cas. 

V.  On  demande  tout  auflS  peu  jufqu'où  cet 
intérêt  peut  aller,  ou  quel  en  doit  être  lepié, 
comme  on  parle.  On  demande  feulement  s'il 
y  en  a  quelqu'un  de  permis, 

VI3  On  ne  demande  pas  fi  l'intérêt  eftper- 
mis  par  les  loix  civiles.  On  fait  qu'il  y  a  des 
Etats  dans  l'Europe,  où  l'intérêt  eft  permis 
de  cette  manière,  &  d'autres  où  il  eft  défen- 
du. Mais  on  demande  s'il  eft  permis  par  la 
loi  divine. 

Quelqu'un  peut  être  s'imaginera  qu'on  peut 
«onclurre  l'une  de  ces  chofes  de  l'autre.  Car 
comme  Dieu  nous  ordoanne  de  nousfoûmet- 
tre  aux  loix  civiles  des  lieux  où  nous  vivons, 
on  peut  dire  qu'il  nous  défend  l'intérêt,  dés 
là  que  les  loix  civiles  des  lieux  où  nous  nous 
trouvons  le  condamnent,  &  qu'au  contraire 
il  permet  tout  ce  que  ces  loix  ne  condam- 
nent paSi 

Mais  quoi  qne  j'âdûiette  la  première  de  ces 
confeqyences,  je  n'admets  pas  la  féconde.  11 
n'eft;,  jamais  permis  de  prendre  intérêt  dans 
k?5  IkiiJXLçù  Ijesioisci viles  le  dcifendem.  Mais 


de  r Intérêt  f| 

il  peut  y  avoir  du  mal  à  en  prendre  li  où  el- 
les le  permettent. 

La  raifon  du  premier  eft  que  tous  les  Chré- 
tiens, car  je  ne  parle  pas  maintenant  des 
Juifs,  qui  ont  d'autres  imaginations,  tous 
les  Chrétiens,  dis  je,  font  d'accord  que  Dieu 
ne  commande  à  perfonnedè  prendre  intérêt. 
Tout  au  plus  il  le  permet.  Par  confequent  il 
eit  impoffible  que  ce  foit  uneadionneceflâi- 
re  ôc  bonne  en  fon  genre.  Ce  n'eft  tout  au 
pius  qu^une  action  indifférente.  Or  j'ai  fait 
voir  dans  mon  traité  de  la  Confcience  que 
dans  les  chofes  indifférentes  il  faut  obferver 
les  loix  civiles,  &  fe  foûmettre  aux  ordres 
é^s  Souverains.  Ainiî  (\  les  loix  civiles  ccn-» 
damnent  l'intérêt,  il  fera  mal  fait  de  le  fli- 
jtuler  &  de  l'exiger. 

Mais  il  n'en  eft  pas  dé  mérne  de  la  permif- 
fion  que  ces  loix  peuvent  accorder.  Car  outre 
qu'elles  tolèrent  quelquefois  des  chofes  qu'el- 
les n'approuvent  pas,  de  quoi  ferviroit-  il  qu'el- 
les permirent  iabfolûment  l'intérêt,  qu'elles 
l'approuvalTent ,  qu'elles  l'ordonnaffent  mê- 
me, fi  Dieul'avoit  defendujcommeplaueurs- 
lë  prétendent  ? 

Ainfi  pour  faire  qu'on  puiffé  prendre  inte* 
rét  il  faut  bien  que  les  loix  civiles  le  permet- 
tent,   ôc  c'eft  là  une  condition  abfolûment 
necefiTaire.    Mais  ce  n'eft  pas  un  fondement  ' 
futnfant  pour  en  pouvoir  prendre.     Il  faut^ 
quelque  chofe  de  plus.  Il  faut  que  la  loi  divi- 
ne le  défende  tout  aufîi  peu  que  les  loix  hu- 
maines. L'union  de  ces  deux  <:Qnditions  fu^  ^ 
Se,  mais  quelle  qu&  ce  foie  des  deurfans  l'au- 
tre ne  fuffic  pas»  Dé  V  ni 


84  Trahi 

VII.  La  loi  de  Dieu  peut  condamner  l'in- 
térêt en  deux  manières,  i*une  direde,  l'au- 
tre indiredte.  Premièrement  en  défendant  ex- 
preflement ,  &  en  autant  de  mots,  foitd'en 
ftipuler,  foit  d'en  prendre.  En  deuxième  lieu 
en  nous  prefcrivant  des  devoirs  qu'on  ne  puif- 
fe  remplir  fi  on  en  prend.  Ceux  qui  condam- 
nent l'intérêt  prétendent  que  Dieu  l'a  défen- 
du en  Tune  &  en  l'autre  de  ces  deux  maniè- 
res. Ils  produifentd'un  côté  quelques  endroits 
de  l'Ecriture,  où  il  leur  fembie  que  Dieu  con- 
damne formellement  cet  ufage.  Ils  difcnt 
d'ailleurs  qu'il  eft  diredement  oppofé  à  la 
juftice  &  à  la  charité,  ces  deux  grands  devoirs 
que  la  loi  &  l'Evangile  nous  recommandent 
fi  fortement.  C'eft  ce  qu'il  faut  examiner  avec 
quelque  foin.  On  va  tâcher  de  le  faire  dans 
les  chapitres  fuivans. 


CHAPITRE    ÎII. 

Qne  Us  endroits  de  l*  Ecriture  triton  allègue 
fur  ce  fujet  ne  prouvent  point  qu'il  j  ait  du 
mal  a  prendre  intérêt* 

CEux  qui  condamnent  l'intérêt  appuient 
leur  fentiment  fur  trois  divers  ordres  de 
paffages.  Les  premiers  font  quelques  en- 
droits de  la  loi ,  qui  prefcrivent  aux  lîraelites^  i 
ce  qu'ils  doivent  obferver  fur  ce  fujet,  &qut  i 
£e  réduit  à  deux  choies.  L'une  ^u'illeurétoit  c 


dç  rinterk.  85 

fendu  de  prendre  intérêt  de  ceux  de  leur  na- 
tion, foit  povres>  foit  riches.  L'autre  qu'il 
leur  étoit  défendu  d'en  prendre  des  étrangers 
povres,  6ç  permis  d'en  prendre  des  étrangers 
riches.  C'eft  ce  qu'on  peut  voir  dans  ieLeviti- 
que  XXV.  35.  36.  37.  &  Dcut.XXIII.19. 20; 
Le  fécond  ordre  comprend  quelques  en- 
droits àts  Prophètes,  qui  condamnent  les  ufu- 
riers,  ôc  qui  donnent  pour  l'un  des  caradie- 
rcs  de  l'homme  de  bien  celuide  ne  point  prê- 
tera ufure.  Pf.  XV.  5.  Ezech.  XV  m.  13. 

&xxn.  12. 

Dans  le  troifiéme  ordre  il  n'y  a  qu'un  feul 
endroit  du  nouveau  Tcftament,  mais  qu'on 
regarde  comme  decifîf.  C'eft  cette  parole  cé- 
lèbre de  Jefus  Chrift,  frétés  fans  enrien  ejpe^ 
rer.  Luc.  VL  35. 

Mais  il  eft  faciie  de  voir  que  ni  aucun  de 
cts  endroits  de  l'Ecriture,  ni  tous  enfemble, 
ne  prouvent  pas  ce  qu'on  prétend  ,  &  que 
quelques  uns  même  prouvent  le  contraire.  Il 
eft  clair  en  premier  lieu  que  Its  invecStives  des 
Prophètes  contre  l'ufure  ne  prouvent  rien, 
parce  qu'elles  n'ont  pour  objet  que  l'ufure  que 
la  loi  condamne.  Ainfià  cet  égard  tout  fe  ré- 
duit à  favoir  quelle  étoit  cette  ufure  qui  étoit 
condamnée  par  la  loi.  La  loi  au  refte  ne  de- 
fendoit  pas  abfolûment  de  prêter  à  intérêt. 
Elle  le  permettoit  à  l'égard  des  étrangers  ri- 
ches, &ne  le  defendoit  qu'à  l'égard  des  étran- 
gers povres,  &  des  Ifraelites  povrcs,  ou 
riches. 

Cela  feul  fait  voir  que  l'intérêt  n'a  rien 
d^injufie  eu  lui  méme^  puis  que  s'il  écoitcon- 
^  ~      "  ""  ^        "''  "'     trait 


U  ^      Trakê 

rraire  à  Téquité  naturelle,  Dieu  Tauroic  de- 
fendu  abfolû  ment,  &  fans  exception.  S'ille 
défendit  à  l'égard  dts  Ifraclites,  ce  fut  pour 
des  raifons  particulières,  qui  ne  font  pas  de 
ce  lieu,  &  que  plufieurs  ont  touchées,  mais 
qu'aucun  peut  être  n'a  mifes  dans  le  même 
jour  que  M.  PufFendorfdansfon  traité  <:^e 7^- 
te  naturali  lib.  V.  cap.  7.  Mais  puis  qu'il  le 
permit  à  l'égard  Acs  étrangers  qui  auroientdu 
bien,  il  fit  clairement  entendre  par  là  que  la 
cbofe  en  elle  même  n'étoit  pas  injufîe. 

Il  ne  faut  pas  en  effet  s'imaginer  de  pou- 
voir éluder  ceci  en  difant  que  par  ces  étran* 
gers,  de  qui  Dieu  vouloit  qu'on  prît  interér. 
Une  faut  entendre  que cesfept peuples,  qu'il- 
âvoiî  commandé  d'exterminer  fans  miferîcor- 
de.  Ceci  me  paroit  peu  croyable.  Car  outre 
que  i'expreflicn  de  la  loi  ell générale,  &  qu'il 
ffl^efb  pas  permis  d'en  reftraindre  de  cette  ma- 
nière le  fens,  fur  tout  lors  qu'on  n'a  aucune^ 
raifon  de  le  faire,  ourreceia,  dis-je,  s'il  eût 
été  queftion  de  ces  peuples.  Dieu  n'auroir 
pas  excepté  les  povres,  comme  il  ne  les  es- 
ceptoit  pas  lors  qu'il  vouloit  qu'on  les  fit  pe* 
nx.  Qui  croira  en  effet  que  commandant  de 
ks  tuer,  il  veuille  qu'on  ne  leur  fafTe  point 
payer  d'intérêt,  ôc  qu'on  ait  plus  d'égards  pour 
leur  bien  que  pour  leur  vie? 

Pour  ce  qui  regarde  les  paroles  et  j^Ç^^s 
Chrift  on  y  peut  répondre  en  deux  manieref  » 
On  peut  dire  pj-emiereroent  avec  Louis  de 
Dieu  que  le  verbe  et;r£Aîr<^«y ,  ne  fignifie  pas 
sjferery  mais  plutôt  ker  l^efperance.  C'cft  ce 
^jue  ce  favaat  Critique  prouve  par  les  autres 

sndroits 


de  P Intérêt.  87 

endroits  ou  ce  terme  fe  trouve  employé,  & 
où  il  eft  viûble  qu'il  Teft  en  ce  fens.  U 
le  prouve  encore  par  Tautorité  de  Tlnter- 
piete  Syriaque,  qui  Ta  entendu  de  la  forte 
dans  la  tradu(ftion  de  ce  pafTage.  De  forte 
qu'à  le  prendre  ainfi  il  faut  rendre  les  paroles 
de  Jefus  Chrift  par  celles  ci,  Trétés  jansfruf. 
trer  Pefperaitce  de  perfonne ,  ou  fans  oter  Pefie-- 
rance  à  qui  que  ce  foit^  à  peu  prés  dans  le  mê- 
me fens  que  lors  qu'il  difoic.  Donne  à  celui  qui 
te  demaiide^  ^  ne  te  détourne  point  de  celui  qui 
veut  emprunter  de  toi.  Matth.  V.  42. 

Mais  je  veux  qu'on  s'attache  à  la  verGon 
vuîgare,  &  à  la  nôtre.  Je  veux  qu'on  tradui- 
fe.  Frétés  fans  rien  efperer.  Jefoûtiensqueces 
paroles,  même  ainfi  traduites,  ne  prouvent 
pas  ce  qui  eft  en  queftion.  Pour  le  voir  plus 
diftindement  il  faut  remarquer  en  premier;; 
lieu ,  qu'il  y  a  trois  diverfes  rétributions  qu'on 
peut  fe  promettre  en  prêtant  &  dont  on  peut 
s'imaginer  que  Jefus  Chrift  exclut  l'eiperance 
par  ces  paroles.  La  première  eft  un  ofiSce  pa- 
reil à  celui  qu'on  rend.  Je  prête  aujourd'hui^, 
&  on  pourra  me  prêter  demain.  La  féconde 
eft  le  payement  du  capital.  La  troiûéme  eft 
le  payement  de  l'intérêt. 

Il  faut  remarquer  en  deuxième  lieu  que 
Jefus  Ch-rift  peut  avoir  exclus  en  deux  maniè- 
res Tefperance  de  ces  trois  rétributions ,  ou 
comme  criminelle,  ou  comme  infufiifantea 
&  nullement  propre  à  fefvir  de  motif  à  une 
action  bonne,  louable,  &  utile  pour  le  faluto 
Je  veux  dire  qu'on  peut  s'imaginer  que  iapen- 
fç€  de  Jefus  Chrift  foie  e  ou  qu'on  péchera ,  fi 


s  8  Traité 

on  prête  dans  l'erperancede  recevoir  quelque 
chofe,  ou  fimplemenc  qu'en  prêtant  de  cette 
manière  on  pourra  bien  faire  une  acftion  de 
prudence  humaine,  mais  qu'on  ne  fera  pas 
une  aûion  de  pieté  &  de  charité,  dont  Dieu 
nous  tienne  aucun  conte.  A  peu  prés  com- 
me lors  qu'il  nous  défend  dans  l'Evangile  d'in- 
viter nos  parens,  nos  amis,  ou  nos  riches 
voifîns,  mais  feulement  les  povres  &les  in> 
potens.  Car  comme  dans  cet  endroit  fondef- 
fein  n'eft  pas  de  condamner  comme  criminel- 
le l'adion  de  ceux  qui  invitent  leurs  proches,  i 
leurs  amis,  ou  leurs  voifins,  mais  feulement 
de  faire  entendre  que  c'eftià  une  aûion  inu- 
tile pour  le  fâlut ,  &  à  laquelle  Dieu  n'a  aucun 
égard ,  il  eft  très  poffibie  qu'il  ait  eu  la  mê- 
me penfée  dans  les  paroles  dont  nousrecher-  • 
choas  maintenant  ie  fens. 

Celafpofé  de  la  forte  je  dis  que  pour  prouver 
par  là  qu'il  eft  mal  fait  de  prendre  intérêt,  il  1 
faudroit  de  toute  neceffité  faire  voir  en  pre-  • 
mier  lieu  que  Jefus  Chrift  exclut  l'efperance  ; 
de  la  troifiéme  de  ces  rétributions,  ou  feule,  , 
ou  conjointement  avec  les  autres.    Enfuite  il 
fâudroit  prouver  qu'il  l'exclut,   non  comme 
infufEfantepourfaireunebonneadion,  mais  i 
comme  mauvaife.  A  moins  que  de  prouver  ces  t 
deux  propofîtions  onnefauroitrienconclurre  : 
de  ces  paroles.  Perfonne  pourtant  ne  les  prou-  > 
ve.  Je  fuis  même  fort  trompé  s'il  eft  poffibie 
de  le  prouver.   Ce  n'eft  pas  tout.  Jecroi  qu'il 
eft  aifé  de  prouver  folidement  le  contraire. 

En  effet  fi  Jefus  Chrift  excluoit  cette  efpe- 
caneç  comme  criminelle ,  ou  cette  exclufion  r 


de  rinierét.  %^ 

tomberoit  feulement  fur  refperancedclatroi- 
fîéme  de  ces  rétributions ,  qui  eft  celle  de  l'in- 
térêt ,  ou  elle  tomberoit  fur  Tefperancè  de 
toutes  enfemble.  On  n'oferoit  dire  le  dernier. 
Car  fi  cela  étoit  ce  feroit  pécher  que  de  prê- 
ter dans  Tefperance  de  recouvrer  le  principal, 
ou  de  recevoir  à  nôtre  tour  un  femblable  offi- 
ce, ce  que  perfonne  ne  dira.  On  peut  dire 
toutauffi  peu  le  premier.  Caril  eft  vifiblequc 
Jefus  Chrift  regarde  principalement  à  la  pre- 
mière rétribution.  C'eft  ce  qui  paroit  par  le 
verfet  précèdent.  Si  v?ui  frétés  à  ceux  de  qui 
vous  efperés  de  h  recevoir ,  quel  gré  vous  en  J aura" 
t- on? Car  les  malvivans prêtent auffi aux  malvi' 
vans^afin  qu'ils  en  reçoivent  la  pareille.  Cela  eft 
clair ,  6c  ne  demande  point  de  Commentaire. 
La  même  chofe  paroit  par  les  paroles  fui- 
vantes.  Car  après  avoir  dit,  Tr  et  es  fans  en  rien 
efperer ,  Jefus  Chrill  ajoute*  Fêtre  recompen' 
Je  Jera  grande  y  ^  vous  fer êi  fils  du  Souve^ 
rainy  car  il  efi  bénin  y  envers  les  ingrats  ^  ^les 
méchans.  Par  ces  paroles  Jefus  Chrift  nous 
invice  à  faire  ce  que  Dieu  fait.  Dieu  répand 
i^%  bienfaits  fur  des  ingrats.  Nous  devons  fai- 
re la  même  chofe,  &  par  confequent  prêter 
fans  en  rien  efperer.  Ainfi  prêter  fans  en  rien 
cfperer  c'eft  prêter  à  des  gens,  qui  pourroienc 
bien  être  ingrats.  Mais  en  quoi  eft  ce  que  cet- 
te ingratitude  peut  confifter  ?  Eft  ce  en  ce 
qu'on  ne  nous  payera  pas  l'intérêt.?  Si  cela 
eft  tous  ceux  qui  ne  le  payent  pas  font  des  in- 
grats, ce  que  ceux  contre  qui  je  difputepre- 
fentement  n'ont  garde  de  dire-  Sans  doute 
cette  ingratitude  confifte,  ou  en  ce  qu'ils  ne 

nous 


po  Traité' 

nous  rendent  pas  îe  capital,  ou  en  ce  que  leur 

ayant  prêté  lors  que  nous  l'avons  peu,  ils  ne 

nous  rendent  pas  un  feoîblable  office,   quoi 

qu'ils  le  peuffent,    &  que  nous  en  euffions 

befoin. 

On  ne  peut  donc  pas  dire  que  Jefus  Chrift-^ 
ne  regarde  qu'à  la  troifiéme  rétribution.  Il 
regarde  viiiblement  aux  deux  autres.  Ainfi^ 
n'excluant  pas  les  deux  premières  comme  in- 
juftes,  on  ne  peut  prétendre  qu'il  rejette  de 
decette  manière  la  troiîîéme.  S'il  exclut  cet- 
te troifiéme,  ce  qu'on  ne  prouvera  jamais, 
&  qu'il  m'importe  fort  peu  de  nier,  il  l'ex- 
clut, non  comme  injufte,  mais  cotnmetropf- 
bafïe  &  trop  intereffée ,  pour  pouvoir  fervir" 
de  motif  à  une  aârion  qui  puifle  être  de  quelque- 
ufage  pour  le  falut. 

Il  elt:  donc  impolfible  de  rien  conclurre  de- 
ces  paroles.   C'efl  là  auffi  ce  que  Bannes  fait 
atTés  entendre,    lors  qu'il  avoue  que  la  preu-^ 
ve  que  ces  paroles  fournirent ,  tire  fa  force, , 
non  des  paroles  mêmes,  qui  comme  il  le  re- 
conoit,  peuvent  recevoir  d'au  très  fens,  mail 
uniquement  de  l'ufage  que  les   Papes  &   \q6a 
Conciles  en  ont  fait,  les  employant  à  prou- 
Ver  que  l'ufure  eft  défendue  aux  Chrétiens  ^-ï 
comme  elle  Tétoit  autresfois  aux  Juifs.   Otés'; 
cet  ufage,  &  arrêtés  vous  aux  paroles  mêmes, 
vous  ne  prouvés  rien  félon  cet  Auteur.  Bann, 
s.  2.  ^«^/'  78.  arf.  i.  dub.  1. 


C  H  A^'. 


de  rinteréf.  ^i 


CHAPITRE.     IV. 

DeHx  efpeces  d'intérêt*  Si  celui  de  Ufremii' 

re  efpece  eji  i»jufie* 

« 

IL  eft  donc  vrai  que  l'Ecriture  n'a  rien  qui 
condamne  formellement  i'interét.  11  ne 
refte  maintenant  qu'à  voir  iî  elle  le  con- 
damne indirectement,  &  pour  cet  eflFet  à  exa- 
miner fi  l'intérêt  eft  contraire foit  à  la  juftice, 
foit  à  la  charité.  Comme  il  y  a  de  grandes 
conteftations  fur  le^  premier  de  ces  points,  il 
fera  bon  de  s'y  arrêter,  pour  tâcher  de  met-; 
tre  à  cet  égard  la  vérité  dans  fon  jour. 

Mais  avant  que  de  l'entreprendre  il  impor- 
porte  abfolûment  de  fe  fouvenir  de  ce  que 
nous  avons  déjà  dit.  C'eft  qu'il  y  a  un  dou- 
ble intérêt.  L'un  eft  un  fimple  dédommage* 
ment  des  pertes  qui  peuvent  être  les  effets  du 
prêt  j  l'autre  eft  un  gain,  ou  un  profit  pofi- 
tif>  qu'on  fait  en  prêtant  outre  le  dédomma- 
gement dont  j'ai  parlé.  Lors  qu'on  retire  le 
premier  de  ces  intérêts,  on  n'a  que  ce  qu'on 
«voit  lors  qu'on  a  prêté.  Mais  lors  qu'on  re- 
tire le  fécond  on  a  quelque  chofe  de  plus,  on 
profite.  Quelques  uns  appellent  le  premier  de 
de  ces  intérêts,  un  intérêt  c&mpenfatif  parce 
qu'en  effet  il  compenfe  les  pertes  &  les  dom- 
mages que  le  débiteur  a  caufés  à  fon  créancier. 
Ils  appellent  le  fécond  un  intérêt  lucratif  çzr^ 

ce 


92  Traité 

ce  qu'il  donne  du  gain  &  du  profit  à  celui  qui 
le  reçoit.  Ces  deux  noms  me  paroiffent  forir 
bien  impofés,  &  donnent  une  idée  affésnet-i 
te  de  la  chofe  même. 

Comme  on  contefte  la  juftice  de  l'un  & 
de  l'autre  de  ces  intérêts,  &que  celle  du  pre-c 
mier  a  de  tour  autres  fondcmensque  celle  dtii 
fécond,  il  fera  bon  de  les  confiderer  fepare 
ment  &  diflindement.  Je  comnjencerai  pan 
le  premier,  qui  eft  le  plus  aifé,  &  fur  lequelî 
il  y  a  le  moins  de  conteftations. 

A  l'égard  donc  de  ce  premier  il  faut  remar 
quer  que  les  prêts  qu'on  fait  peuvent  caufer 
diverfes  fortes  de  pertes  à  ceux  qui  prêtent 

Premièrement  il  peut  arriver  qu'on  perde< 
par  là  l'occafion  de  faire  quelque  profit  qu'oai 
auroit  fait  fi  on  n'eûr  pomt  prêté.  Par  exem- 
ple plus  un  Marchand  a  de  fonds,  plus  il  faici 
d'affaires.  S'il  prête  une  partie  de  ce  fonds, 
il  perd  ce  qu'il  auroit  peu  gagner  en  ne  pré-: 
tant  point.  C'eft  là  ce  qu'on  appelle  pofit 
ceffant^  Lucrum  cejfans. 

En  deuxième  lieu  il  peut  arriver  que  n'ayant 
pas  entre  les  mains  ce  qu'on  a  prêté,  on  ait 
par  là  même  perdu  les  moyens  de  remédier  à 
dts  accidens  impreveus,  qui  faflTent  perdre , 
non  feulement  des  profits  qu'on  auroit  peu 
faire ,   mais  encore  une  partie  du  bien  qu'on 
pofledoit  déjà  aduellement.  Par  exemple  oni 
a  des  maifons  qui  auroient  befoin  d'être  re- 
parées. On  les  repareroit  fi  on  le  pouvoit,  &( 
on  le  pourroit  fi  on  avoit  entre  les  main?  ce: 
qu'on  aprété.  Nel'ayantpas,  il  eft  impofli- • 
ble  qu'on  faHe  ces  réparations,  &  cependant! 

lesi 


de  V Intérêt.  9^ 

les  maifons  tombent  en  ruine.  On  a  des  cré- 
anciers qu'on  ne  fauroit  fatisfaire,  &  il  faut 
•efluyer  leurs  contraintes  &  leurs  rigueurs. 
On  eft  contraint  de  vendre  à  vil  prix  des  mar- 
ichandifes  qu'on  pouvoit  efperer  de  vendre 
plus  cher  en  un  autre  temps,  &c.  C'eft  ce 
qu'on  appelle  dommage  naiffant ,  ou  émergent, 
Damnum  emergens. 

Enfin  il  peur  arriver  qu'on  perde  tout  ce 
qu'on  prête,  foit  par  la  mauvaifefoi  du  débi- 
teur, foit  par  l'impuiflance  où  ilfe  trouvede 
rendre  ce  qu'il  a  emprunté. 

11  faut  remarquer  en  deuxième  Heu,  que 
tantôt  on  prend  àts  précautions  contre  ces 
perres,  qui  peuvent  être  les  fuites  du  prêt, 
&  que  tantôt  on  en  court  les  rifques  Par 
exemple  lors  qu'on  prête  à  un  débiteur,  qui 
peut  (è  rendre  infolvabie,  tantôt  on  fe  fait 
donner  des  gages,  tantôt  on  demande  des 
cautions,  &  tantôt  enfin  on  s'expole  volon- 
tairement au  danger  de  perdre  ce  qu'on 
lui  prête. 

De  même  à  l'égard  du  profit  ceffant,  & 
du  dommage  émergent,  quelquefois  on  fti- 
pule  en  gros  que  le  débiteur  dédommage  le 
créancier,  &  s'oblige  à  ce  qu'on  appelle  di' 
pendsy  dommages  ^  intérêts  y  fe;refervant  d'en 
faire  la  liquidation  lors  que  le  cas  écherra. 
Quelquefois  auffi  on  règle  la  chofe  par  avan- 
ce, &.  le  créancier  prend  Cous  ces  rifques  fur 
foi,  moyennant  un  intérêt  que  le  débiteur 
s'oblige  de  lui  payer. 

Mais  quelque  innocent  que  ceci  paroifTe,' 
y  a  bien  des  Doâ:eurs  qui  le  condamnent  en 

tout, 


94*  Traité 

tout,  ou  en  partie.  Par  exemple  Thomas  d'A-J; 
quin  n'a  aucun  égard  à  ce  qu'on  appelle  profit  i 
cefliànt.  Scot  ne  conte  pour  rien  le  dommage 
émergent.  M.  Genêt  >  &  un  grand  nombre 
d'autres»  ne  font  point  d*état  du  danger 
auquel  on  expofe  le  capital.  LancelotAndrer- 
ves  E?éque  de  Winchefter,  &  Arâ:ius  Pro- 
fefleur  à  Berne,  rejettent  également  tous  ces 
titres,  &  foûtiennentqueni  aucun  en  parti- 
culier, ni  tous  enfemble,  ne  donnent  pas  le 
droit  de  prendre  intérêt.  M.  Genêt  parmi  les 
Papiftes,  &  Bodius  parmi  les  nôtres,  per- 
mettent de  prendre  quelque  chofe  pour  le 
dommage  émergent,  mais  c'eft  à  la  charge 
qu'on  le  foufFre  véritablement ,  &  qu'on  n'en 
faffe  la  liquidation  que  lors  que  la  chofe  fera 
arrivée.  Ainfi  ils  n'approuvent  pas  qu'on  en 
convienne  en  faifant  le  prêt. 

Ceci  eft  furprenant.  Car  fi  l'intérêt  dont 
nous  parlons  ne  tend  qu'à  compenfer  les  per- 
tes &  les  dommages  que  le  prêt  caufe,  &  û 
fur  quelque  titre  qu'on  le  fonde  il  ne  donne 
pas  un  fol  de  profit,  n'y  a-t-il  pas  quelque 
chofe  de  bizare  à  prétendre  qu'il  y  ait  de  Tin- 
juftice,  foit  à  le  prendre,  foit  à  l'exiger? 
Quoi  donc  y  a  t-il  de  l'irîjuftice  à  reparer 
les  pertes  qu'on  caufe?  Et  n'eft  il  pas  vrai  au 
contraire  que  la  jufirice  veut  qu'on  \ç$  repare? 
Cependant  comme  tout  ceci  eft  affés  contef- 
té,  il  n'y  aura  point  de  mal  à  l'examiner  avec 
quelque  foin,  &  pour  cet  eiïèt  à  parcourir 
l'un  après  l'autre  les  trois  titres  fur  lefquels  on 
fonde  la  juftice  de  cet  intérêt.  C'eft  ce  qu'on 
Ya  faire  dans  les  chapitres  fuirans. 

CHAr 


ie  rinterét.  f^ 


CHAPITRE     V. 

Si  le  dommage  naijfant  donM  le  droit  de  pren' 
dre  intérêt» 

IL  mefemblequelajufticede  l'intérêt  a'eft 
jamais  plus  viiible  que  dans  le  cas  de  ce 
qu'on  appelle  dommage  émergent.  En 
eiFet  s'il  y  avoit  quelque  chofe  d'injufte  en 
ceci,  cette  injufticeconfifteroit en  l'une,  ou 
en  l'autre  de  ces  trois  chofes.  Ou  en  ce  que 
le  débiteur  repareroic  les  pertes  &  les  domma- 
ges que  l'emprunt  qu'il  a  fait  au  créancier  lui 
a  caufés ,  ou  en  ce  que  le  créancier  recevroit 
&  aecepteroit  œ  dédommagement,  ou  bien 
enfin  en  ce  qu'il  l'exigeroit  du  débiteur.  Ce- 
pendant je  ne  voi  pas  quelle  injuftice  il  y  peut 
avoir  en  quelle  que  cefoic  de  ces  trois  chofes. 
Car  pour  la  première  bien  loin  qu'il  y  ait 
de  l'injufticc  en  ce  que  le  débiteur  reparc  le 
préjudice  qu'il  caufe  àfon  créancier, il  feroit 
?une  injuftice  vifible ,  s'il  refiifoit ,  ou  s'il  ne- 
gligeoit  de  le  faire.  11  iroitvifiblement  contre 
la  defenfedeS.  Paul,  §lue  perjonne  »  ne  foule  ^ 
ou  fajfe  fon  profit  du  dommage  de  Jon  frère  en  au- 
cune affaire. 

Que  fi  la  juftice  oblige  le  débiteur  àdcdom- 
mager  fon  créancier,  je  ne  voi  pas  quelle  in- 
juftice le  créancier  peut  commettre  en  accep- 
tant ce  dédommagement  qui  lui  eft  offert. 
Car  û  le  débiteur  y  eft  obligé,  le  créancier  y 

doit 


9<r  Traité 

doit  neceffairement  avoir  quelque  droit.  Et 
s'il  y  a  droit ,  qu'elle  injuitice  peut  il  com- 
mettre en  le  recevant  ? 

Enfin  s'il  peut  l'accepter  juftement  &  in- 
nocemment, je  ne  voi  pas  quelle  injuftice  il 
y  peut  avoir  à  l'exiger.  En  effet  il  n'y  peut 
avoir  d'injuftice  à  exiger  des  chofes  juftes  & 
raifonnables,  telle  qu'on  vient  de  voir  que 
celle  ci  eft. 

Il  faut  feulement  remarquer  que  le  créan- 
cier peut  flipuler  ce  dédommagement  en  deux 
minières.  La  première  ell  d'exiger  en  ter- 
mes généraux,  &  indéterminés  que  fi  le  cas 
y  échet  le  débiteur  foii  tenu  d'indemnifer  le 
créancier ,  &  de  lui  payer  tout  ce  qa'on  ap- 
pelle ^^f»x,  dommages  y  i^  intérêts.  La  fé- 
conde eft  dévaluer,  &  de  réduire  à  quelque 
chofe  de  fixe  tous  les  dangers  auxquels  le  cré- 
ancier s'expofe  en  prêtant,  en  forte  qu'il  les 
prenne  fur  foi  moyennant  un  intérêt  que  le 
débiteur  s'oblige  de  lui  payer  pendant  tout  le 
temps  du  prêt. 

Le  Dodeur  Bodius  rejette  expreflfèment  & 
formellement  la  féconde.  Mais  il  ne  la  rejet- 
te pas  comme  injufte.  Il  craint  qu'elle  fervc 
de  prétexte  &  de  couverture  pour  pallier  l'u- 
fure.  Mais  ces  fortes  de  précautions,  qui  font 
fi  neceflaires  aux  Legiflateurs,  ne  convien- 
nent point  du  tout  aux  Cafuiftes.  S'il  étoit 
du  devoir  des  Cafuiftes  de  condamner  tout 
ce  dont  les  pécheurs  peuvent  abufer ,  il  n'y 
auroit  peut  être  rien  qu'il  leur  fût  permis  d'ap- 
prouver. Car  qu'y  a-t-il  de  fi  faint  dont  on 
n'abufe?  Le  devoir  des  Cafuiftes  eft  démar- 
quer 


de  rinterù,  57 

!  quer  ce  qu'il  y  a  de  jufteoud'injufte,  de  bon 

1  oa  de  mauvais,    de  commandé,   de  permis, 

ou  de  défendu  dans  chaque  chofe,    fans  fe 

mettre  en  pêne  des  faufîes  confequences  qu'on 

pourra  tirer  des  vérités  qu'ils  propofent. 

Si  les  ufuriers  abufent  de  la  permilïion  qu'on 
leur  donne  d'évaluer  les  dommages  qui  peu- 
vent naître  de  leurs  prêts ,  tant  pis  pour  eux. 
Mais  il  ne  s'enfuit  pas  de  là  qu'il  y  ait  quel- 
que injuftice  dans  la  chofe  même.   S'il  y  en 
j  avoit  quelqu'une ,  il  faudroit  qu'elle  vint  de 
\  l'une,  ou  de  l'autre  de  ces  deux  fources;  ou 
j  de  ce  qu'on  fixeroit,  &  qu'on  reduiroit  à  un 
I  certain  pié  une  chofe  incertaine  en  elle  mê- 
me,   &  inconuë  à  l'un  &  à  l'autre  de  ceux 
I  qui  en  traitent  ;   ou  de   ce  que  ceci  pouvant 
!  fe  faire  fur  d'autres  fujets^  on  ne  doit  pas  le 
faire  fur  celui  ci. 

On  n€  dira  pas  le  premier,  car  combien 
ne  fait  on  pas  tous  les  jours  de  traités  fem- 
blables ,  fans  qu'il  y  ait  perfonne  qui  les  con- 
damne? Les  Princes  mettent  en  parti  ce  qu'on 
appelle  les  parties  cafuelles ,  les  douanes,  les 
péages,  &  les  autres  droits  de  même  na- 
ture. Les  Seigneurs  de  fieffont  la  même  cho- 
fe à  regard  de  certains  droits  fortuits,  tels 
que  font  par  exemple  les  lots  &  ventes.  On 
baille  tous  les  jours  à  ferme  des  champs ,  à^i 
vignes,  des  dîmes,  &c.  C'eft  à  dire  qu'on 
vend  les  fruits  de  ces  vignes  &  de  ces  champs, 
&  le  revenu  de  ces  dîmes ,  quoi  que  perfon- 
ne ne  fâche  au  jufte  à  quoi  ces  fruits  où  ces 
revenus  monteront.  Perfonne  n'a  jamais  con- 
damné un  ufage,  qui  a  tousjoursété  affésor- 
£  dinaire. 


1 

98  Traité 

dinaire.  On  rencontre  un  pécheur  qui  va  jet-  i 
ter  fon  filé.  On  lui  achette  tout  ce  qu'il  pren- 
dra, fans  favoir>  ni  s'il  prendra  rien,  nipo- 
fé  qu'il  prenne,  ce  que  c'efl  qu'il  prendra. 
Cfeacun  a  peu  lire  ce  que  Plutarque  rapporte 
dans  la  vie  de  Solon  de  la  difpute  qu'il  y  eut 
fur  ce  fujet  entre  quelques  Milefîens,  &  des 
pécheurs  de  rifle  de  Cos ,  qui  après  un  trai- 
té de  cet  ordre  avoient  tiré  un  trepié  d'or. 

On  peut  dire  tout  auffi  peu  que  ceci  pou- 
vani  fe  faire  en  d'autres  occafiions,  il  y  ait 
quelque  injullice  à  le  faire  dans  celle  ci.  Car 
enfin  quelle  pourroit  étrela  raifon  de  la  diffé- 
rence? Je  la  cherche  de  tous  côtés,  &  ne 
Tapperçois  nulle  part.  Perfonne  auffi  n'en  al- 
lègue aucune. 

Je  ne  faurois  donc  me  perfuader  qu'il  y 
ait  quelque  chofe  d'injufte  dans  un  tel  trai- 
té, pourveu  qu'on  le  faffe  de  bonne  foi,  & 
qu'on  n'excède  pas  dans  le  prix  auquel  on  met  ' 
les  rifques  auxquels  le  créancier  s'expofe.  11 
me  femble  même  que  cette  voie  eft  beaucoup 
plus  commode  que  la  première,  qui  remet  à 
liquider  les  dépens,  dommages,  &  intérêts, 
au  temps  auquel  le  créancier  les  fouffrira  ac- 
tuellement. On  ne  fauroit  empêcher  que  ceci 
ne  multiplie  les  procès  prefque  à  l'infini.  Car 
dans  combien  de  conteftations  n'engagera  pas 
une  telle  liquidation?  Et  n'eft  il  pas  vrai  que 
fi  l'autre  voie  eft  permife,  comme  on  vient 
de  voir  qu'elle l'eft,  elle  eft  incomparablement 
plus  commode  pour  les  deux  parties,  le  cré- 
ancier fâchant  ce  qu'il  peut  prétendre,  & 
îe  débiteur  n'ignorant  pas  avec  quoi  il  fera 
^uittç.  C  H  A- 


ds  Vlnîeréî.  p^ 


CHAPITRE   VI. 

Si  le  f  refit  cejptnt  dôme  le  droit  de  prendrs 
intérêt* 

Î'Ai  déjà  dit  que  Thomas  d'Aquïn  ne  regar- 
de pas  le  profit  ceflant  comme  un  titre 
qui  donne  le  droit  de  prendre  intérêt-  En 
effet  il  dit  qu'à  la  vérité  celui  qui  prête  peut 
traiter  avec  le  débiteur  touchant  le  (domma- 
ge émergent,  mais  qu'il  ne  le  peut  à  l'égaxâ. 
du  profit  ceflant,  parce,  dit  il,  qu'on  ne  peut 
vendre  ce  qu'on  n'a  pas,  &  queplufieurs  cho- 
fes  peuvent  empêcher  d'aivoir.  2.  2.  quafi* 
78.  art,  2-  ad,   i. 

Mais  premièrement  la  raifon  que  Thomas 
allègue  n'eft  pasfolide.  J'avouëqu'onnepeut 
vendre  ce  qu'on  n'a  pas,  &  qu'on  peut  être 
empêché  d'avoir,  j'avoue,  dis-je,  qu'on  ne 
peut  le  vendre  au  même  prix,  auquel  on  le 
vendroit,  fi  on  l'avoit  aduellemcnt.  Mais 
rien  n'empêche  qu'on  ne  puifle  le  vendre  à 
un  prix  plus  bas,  &  proportionné  au  degré 
précis  de  probabilité  qu'il  y  a  qu'on  l'aura, 
comme  il  paroit  par  les  exemples  que  j'en  ai 
donnés  dans  le  chapitre  précèdent. 

D'ailleurs  Thomas  ne  devoit  pas  oublier 
ce  qu'il  avoit  dit  un  peu  auparavant,  quaft. 
62.  art.  4.  où  il  avoit  fait  voir  que  celui  qui 
dérobe  un  argent  defliné  au  commerce,  efl 
tenu  de  reftituer  ce  que  cet  argent  auroitpeu 

E  a        va- 


loo  Traité 

loir.  Cette  féconde  decifion  nefuppofc-t-elie 
pas  qu'on  fait  tort  à  celui  qu'on  empêche  de 
gagner  ce  qu'il  pouvoit  gagner  légitimement? 
£t  Cl  on  lui  fait  tort  de  cette  manière  ,  n'eft 
il  pas  certain  que  ee  qu'on  lui  fait  perdre  lui 
appartenoit  en  juftice,  &  qu'ainû  il  peut  l'e- 
xiger innocemment  ? 

Ne  convient  on  pas  que  ceux  qui  empê- 
chent un  artizan ,  ou  un  manœuvre  de  tra- 
vailler, font  obligés  en  juftice  à  leur  rendre 
ce  qu'ils  auroient  gagné  fi  on  leur  avoit  laif- 
fé  la  liberté  de  le  faire?  Oferoit  on  cependant 
nier  qu'un  Marchand  n'ait  autant  de  droit  de 
profiter  de  fon  commerce,  que  ce  manœuvre, 
&  cet  artizan  en  ont  de  profiter  de  leur' 
travail  ? 

Trois  chofes  me  paroiflent  certaines  &  in- 
conteftables  fur  ce  fujet.  La  première  que 
comme  la  juftice  n'a  point  de  loi  qui  m'obli- 
ge à  m'incommoder  pour  accommoder  mon 
prochain ,  elle  n'en  a  point  auffi  qui  m'obli- 
ge à  renoncer  à  un  profit  qu'il  m'eft  permis 
de  retirer  de  ce  qui  eft  à  moi,  pour  procurer 
à  un  autre  quelque  avantage,  qui  peut  à  la  vé- 
rité lui  être  utile,  mais  fur  lequel  aufli  il  n'a 
aucun  droit. 

La  féconde  que  fi  mon  prochain  me  con- 
traignoit  par  autorité,  par  force,  ou  par 
fraude  à  le  faire,  il  me  feroit  tort,  6c  feroit 
©bligé  en  juftice  à  le  reparer. 

La  troifiéme  que  comme  je  puis  renoncer 
à  ce  dédommagement  fi  je  le  trouve  à  propos, 
je  puis  auflî  l'exiger  fans  faire  tort  à  perîbn- 
^e^   ôc  qu'ainfi  li  mon  débiteur  &  moi  en 

eofl" 


de  Tintent.  loi 

convenons  de  gré  à  gré,  &  que  d'ailleurs  il 
n'y  ait  point  d'excès  dans  l'évaluation  que 
nous  en  faifons  conjointement,  cette  con- 
vention n'aura  rien  d'injufte,  en  forte  que 
comme  mon  débiteur  ne  me  fera  point  de 
tort ,  je  n'en  ferai  point  à  mon  débiteur.  Ce- 
la eft  clair,  &  je  ne  croi  pas  qu'il  foit  nece£- 
faire  de  le  prouver. 

Il  faut  feulement  remarquer  qu'il  eft  afîés 
rare  qu'on  fâche  avec  certitude  quel  eft  ce  pro- 
fit qu'on  pourroit  retirer  de  ce  qu'on  prête. 
Ceci  eft  d'ordinaire  fort  incertain.  C'eft  pour- 
quoi fi  on  traite  là  defîus,  il  faut  neceflaire- 
ment  le  faire  en  l'une  de  ces  trois  manières  j 
pu  bien  en  forte  que  le  créancier  remette  la 
chofe  à  la  difcretion  &  à  la  confcience  du 
débiteur,  ou  le  débiteur  à  celle  du  créancier^ 
ou  bien  en  forte  que  l'on  convienne  de  le  fai- 
re juger  par  des  perfonnes  defintereflées  i  ou 
bien  en  forte  qu'on  en  convienne  dans  le  trai- 
té même,  comme  j'ai  déjà  dit  qu'on  peutlc 
faire  à  l'égard  du  dommage  émergent. 

La  première  de  ces  <rois  voies  feroit  excel- 
lente, s'il  n'y  avoit  dans  le  monde  que  des 
gens  de  bien.  Mais  comme  on  fait  qu'il  y  en 
a  très  peu,  il  y  auroit  de  Tinjuftice  à  la  pref- 
crire.  La  féconde  n'a  rien  d'injufte,  mais  el- 
le peut  avoir  des  inconveniens.  lien  peut 
naître  des  procès,  &  il  eft  bon  de  les  préve- 
nir fi  on  le  peut.  Latroifiéme  me  paroit  la 
plus  feure,  &  la  plus  commode  pour  \ts  rai- 
fons  que  j'en  ai  données  en  parlant  du  dom- 
mage émergent. 

11  y  a  feulement  trois  précautions  à  obfer- 
E  3  ver. 


£©2  Traité 

yer.  La  première  c'eft  de  prendre  garde  fion 
avoir  eôedivement  deflein  de  donner  quel- 
que autre  ufage  à  l'argent  qu'on  prête.     Car 
il  on  vouloit  fans  cela  le  laifler  inutile  dans 
le  fond  d'un  coffre,  on  n'en  peut  ftipulerfur 
ce  fondement  aucun  intérêt.  La  raifon  en  eflt 
que  dâfts  cette  fuppofition  il  n'y  a  point  de- 
profit  ceffant.  On  ne  perd  rien,  parce  qu'en^ 
ne  prêtant  point  on  né  gagnoit  rien.   Il  faut 
qu^on  eût  une  intention  pofitive  de  donner 
quelque  autre  ufage,  &  même  un ufage utile», 
à  ce  qu'on  prête,   de  le  mettre  dans  le  com^- 
merce,  d'en  achetter  une  maifon,    une  ter-^- 
re>  une  rente  &c. 

Il  eft  vrai  qu'il  n'eft  pas  neceflkire  qu'on 
jfache   determinement  quel  eft  cet  ufage.     Ili 
fuffit  qu'on  ait  une  intention  générale  d'em- 
ployer ce^qu'on  a  entre  les  mains  au  premier 
ufage  utile,  dontl'occafion  feprefentera-  La, 
raifon  en  eâ  qvje  les  meilleures  affaires  de* 
pendent  quelquefoia  des  occaûons,    &  cesj 
occalîons  le  prefentent  afTés  fou  vent  lors  qu'oa 
y  penfe  le  moins,   ce  ,qui  fait^ue  les  habiles 
gens  ont  tousjours  Jes  yeux  ouverts  pour  les 
remarquer.     Par  confequent  cette  intention  i 
générale  efl  équivalente  à  une  intention  par-^ 
ticuliere  &  déterminée. 

IL  II  faut  qu'on  n'ait  point  d'autre  argent  I 
libre»  qu'on  puifTe  fubftituer  à  celui  qu'on 
prête.  Car  fi  on  en  a,  le  prétqu'on  fait  n'em- 
pêchera pas  de  faire  le  même  profit  qu'on  au«^ 
roit  fait  en  ne  prêtant  point,  ôcde  cette  ma- 
nière encore  il  n'y  aura  point  de  profit  celfanr, 
il  a'y  aura  point  de  perte  caufée ,  par  le  prêt.: 

J'ali 


àè  ?  Intérêt.  103 

J'ai  dit,  d*  autre  argent  libre  i  &  cette  addi- 
tion me  paroitabfolûmentneceflàire.  En  ef- 
fet il  eft  très  poffiblequ'on  ait  d'autre  argent 
mais  qu'il  foit  tel ,  qu'on  eft  fortement  refo- 
lu  de  n'y  pas  toucher,  parce  qu'on  le  deftine 
à  quelque  ufage  important  &  privilégié.  Un 
tel  argent  eft  cenfé  employé ,  &  il  ne  faut  point 
y  avoir  d'égard.  Je  ne  parle  que  de  celui  qui 
eft  deftiné  au  commerce,  ou  aux  autres  ufa- 
ges  femblables. 

III.  Il  faut  fe  garder  de  mettre  à  un  trop 
haut  prix  cette  efperance  que  le  créancier 
avoit  de  faire  valoir  fon  argent.  Il  faut  con- 
trebalancer la  poffibilité  de  ce  qu'on  fe  pro- 
met avec  la  poffibilité  du  contraire.  Il  faut 
avoir  égard  à  l'incertitude  de  ce  profit,  &  con- 
sidérer que  plus  cette  incertitude  eft  grande, 
plus  le  prix  où  Ton  doit  mettre  ce  profit 
eft  bas. 


G  H  A  P  I  T  RE     VII. 

Si  leripiPte  auquel  on  expofe  ce  qu'on  prête 
eft  un  titre  qui  donne  le  droit  de  prendre 
intérêt* 

IL  n'eft  que  trop  ordinaire  de  voir  que 
ceu^  qui  prêtent  dans  l'efperance  de  re- 
couvrer, ne  recouvrent  point,  tantôt  par 
la  mauvaife  foi  du  débiteur,  tantôt  par  fou 
impuiflance,    foit  qu'il  fût  déjà  infolvable 

E  4  \m^ 


I©4»  T^aifé 

lors  qu'il  a  emprunté,  foit  qu'il  le  foit  deve^ 
nu  dans  la  fuite.  On  voit  quelquefois  ce  rif- 
que  lors  qu'on  fait  le  prêt,  &  on  s'y  expofe. 
On  demande  fi  ce  rifque  ne  peut  pas  être  com- 
penfé  par  l'intérêt,  &  fi  ce  n'eft  pas  ici  une 
raifon  qui  donne  le  droit  de  le  prendre. 

Je  fuis  perfuadé  en  premier  lieu  avec  un 
grand  nombre  de  Cafuifles,  que  ce  n'eft  pas 
ici  un  titre  diftin(5t  du  dommage  émergent. 
Car  qui  peut  douter  que  la  perte  du  capital 
ne  foit  un  véritable  dommage,  une  perte  réel- 
le ôcpofitive,  non  de  quelque  profit  incertain, 
mais  de  ce  qu'on  pofledoi  t  adluellement  ?  Qui 
peut  encore  douter  que  cette  perte  ne  foit  un 
cfiret,  &  une  fuite  du  prêt,  puis  qu'il  efl  cer- 
tain qu'on  ne  le  fouffriroit  point  fi  on  ne  pré-; 
toit? 

C'eft  donc  là  un  véritable  dommage  emcN 
gent,  non  à  la  vérité  certain  &  infaillible  , 
non  plus  que  la  pluspart  des  autres  qui  por- 
tent ce  nom,  mais  poffible,  ordinaire,  6c 
par  confequent  probable?  Ainfi  jenevoipas 
pourquoi  on  ne  pourroit  faire  le  même  juge- 
ment de  ce  dommage  que  de  tous  les  autres. 
Mais  quand  même  cela  ne  feroit  pas,  qui  ne 
voit  que  la  juftice  n'oblige  perfonne  à  expo- 
fer  fon  bien  à  un  tel  danger,  &  que  fi  on  s'y 
refout  on  peut  mettre  ce  danger  à  prix  com- 
me on  y  met  les  autres  rifques  femblables 
auxquels  on  s'expofe? 

C'eft  là  pourtant  une  chofe  que  M.  Genêt 
n'approuve  point.   La  raifon  qu'il  en  donne 
eft  affês  fpecieufe  mais  n'eft  pas  folide.  Il  dit 
que  fi  ce  que  je  viens  de  dire  avoic  lieu,  il  ar- 
rive- 


de  Vlnterêt.  I05 

rîveroit  une  chofe  qui  lui  paroit  infupporra" 
ble.  C'eft  qu'-on  pourroit  exiger  un  plus  gros 
intérêt  des  povresque  des  riches.  Car  fileriC- 
que  qu'on  court  de  perdre  le  capital  eft  un 
fondement  fuffifanc  pour  prendre  intérêt,  il 
s'enfuivra  que  plus  ce  rifque  fera  grand,  plus 
le  pié  de  l'intérêt  devra  être  haut.  Ainfi  ce 
qu'on  prête  à  un  povre  courant  de  tout  autres 
rifques  que  ce  qu'on  prête  à  des  riches,  il 
s'enfuivra  qu'on  peut  exiger  plus  d'intérêt  des 
premiers  que  des  féconds,  ce  qui  paroit  ab- 
iurde  &  infupportable. 

J'avoue  que  cela  paroit abfurde,  &  infup- 
portable. Mais  pourquoi  le  paroit  il.?  Eft  ce 
qu'il  y  ait  quelque  chofe  de  contraire  aux  rè- 
gles de  la  juftice  commutative,  qui  eft  la  feu- 
le donc  il  s'agit?  Point  du  tout.  Une  telle 
juftice  ne  s'oppofe  pas  à  ce  qu'on  mette  un 
danger  plus  grand  à  un  plus  haut  prix  qu'un 
petit.  N'importe  que  le  povre  en  foufFre, 
pourveu  que  ce  qu'il  foufFre  ne  foit  pas  injuf- 
te.  La  juftice  commutative  n'a  aucun  égard , 
ni  à  la  povreté,  ni  aux  richefles.  Elle  fouffre 
tout  auffi  peu  que  le  povre  profite  aux  dépens 
du  riche,  que  le  riche  aux  dépens  du  povre. 
C'eft  pourquoi  Dieu  defendoit  expreftement 
dans  fa  loi  de  favorifer  les  povres  dans  les  ju- 
gemens.  Exod.  XXIII.  3. 

Voici  un  exemple  fort  approchant.  Un  po- 
vre &  un  riche  ont  quelque  chofe  fur  deux 
vaifTeaux,  qu'ils  font  alTeurer  en  même  temps. 
Le  vaifleau  du  riche  ne  va  pas  bien  loin,  & 
ne  court  prefque  aucun  danger.  Celui  où  Je 
povre  a  quelque  chofe  va  extrêmement  loin» 

E  y  & 


&  court  de  grands  rifques.  Oferoit  on  dire 
que  TAfleureur  fait  tort  à  ce  povre  enluifai- 
ént  payer  le  double  ou  le  triple  de  ce  qu'il 
exige  du  riche?  Nôtre  cas  eft  tout femblable, 
&  je  ne  croi  pas  qu'on  y  puifle  trouver  quel- 
que différence. 

D'où  vient  donc  que  ceci  paroit  ablurde? 
Je  fuis  fort  trompéficen'eftde  ce  qu'on  con- 
fond les  règles  de  la  juftice  diflributive  avec  : 
celles  de  la  juftice    cornmutative.  La  juftice  : 
ditebutive  veut  que  lors  qu'un  Souverain  fait', 
des  impofirions  fur  Ces  fujets>  il  charge  les  ri- 
ch€s ,    &  foulage  les  povres.     Ici  on  fait  le 
contraire,    6c  c'eft  apparemment  ce  qui  fait: 
qu'on  en  efl  choqué.  Il  faloit  confidercrqueî 
le  payement  de  l'intérêt   compenfatif  eft  un 
adte  de  la  juftice  cornmutative,    qui  rend  à 
chacun  ce  qui  lui  appartient,    &  que  c'eftt 
uniquement  aux  règles  de  cette  juftice,  & 
non  à  celles  de  la  juftice  diftributive,    qu'il! 
faut  avoir  égard  en  exigeant  cet  intérêt. 

On  dira  peut  être  qu'exiger  des  povres  plus 
d'intérêt  que  des  riches  eftquelquechofe  d'op- 
pofé,  à  la  charités  Mais  outre  qu'il  ne  s'agit  t 
pas  présentement  de  la  charité,  &  que  nous  î 
ne  parlons  que  de  la  juftice,  il  faut  remar-- 
quer  que  la  chariténe  s'oppofe ,  ni  à  ce  qu'on  î 
prête  aux  riche  à  un  bas  intérêt,  ni  même  ai 
ce  qu'on  leurpréte  fans  intérêt.  Ce  qu'elle  ne: 
peut  fouff'rir,  c'eft  qu'on  exige  un  trop  eros! 
inierët  des  povres,  quel  que  puifle être  d  ail-* 
leurs  celui  qu'on  reçoit  des  riches.  MaispeuCJ 
OO-foûtenir  que  l'intérêt  qu'on  exige  d'unpo-i/ 
jïg>gft  irop  hau^>  laxsd'wn^ôté  quelecrean- 


de  Y  Intérêt.  ï  ëy 

ciér  eft  auflî  povre  que  le  débiteur,  lors  de 
l'autre  que  l'intérêt  qu'on  exige  n'eft  pas  le 
tiers ,  ou  le  quart  de  ce  qu'il  faudroit  qu'il 
fût  pour  compenfer  tout  le  rifque,  auquel  le 
capital  demeure  expofé ,  comme  il  le  feroit 
dans  les  lieux  où  les  loix  ne  permettent  de 
prendre  que  cinq>  pour  cent,  fi  le  rifque  du 
capital  étoit  évalué  à  vingt  pour  cent?  Ofe- 
roit  on  dire  qu'en  ce  cas  lace  créancier  pèche 
contre  1^  charité,  foit  en  exigeant  cinq  pour 
cent  du  povre,  foit  en  prêtant  au  riche  à 
quatre  pour  cent. 

On  peut  expliquer  ceci  d'une  autre  manière» 
On  peut  dire  qu'il  y  a  bien  de  la  différence 
entre  dire  que  ce  n'eft  pas  la  charité  qui  por- 
te à  prendre  un  plus  gros  intérêt  du  povre  que 
du  riche  i  &  dire  qu'en  prenant  un  plus  gros 
intérêt  du  povre  que  du  riche  on  pèche  con- 
tre la  charité.  Le  premier  eft  vrai.  Ce  n'efi: 
pas  la  charité,  mais  la  prudence  qui  porte  à 
exiger  un  moindre  intérêt  d'un  homme  riche 
que  d'un  miferable.  Mais  il  ne  s'enfuit  pas  de 
là  qu'en  le  faifant  on  pèche  contre  la  charité, 
comme  on  ne  pèche  pas  contre  cette  même 
vertu  en  rendant  dix  écus  à  un  riche  àquiçn 
les  doir,&  n'en  rendant  qu*un  à  un  povre  à  qui 
on  n'en  doit  pas  d'avantage,  encore  que  ce  - 
foit,  non  la  charité,  maislajuftice,  quipor-**^ 
ce  à  rendre  plus  au  riche  qu'au  povre- 


E^é  CHM 


loS  Traité 


CHAPITRE    VIII. 

Que  l*  intérêt  compenfatif ne  remédie  point  aux 
necejjîtés  de  ceux  qui  ont  hefoinfoit  depré* 
ter,  foit  £  emprunt  er^ 


CE  que  j'ai  dit  jufqu'ici  me  paroit  de  la 
dernière  évidence  ;  mais  il  faut  avouer 
de  bonne  foi  que  tout  cela  eft  peu  im- 
portant. Deux  principales  raifons  font  fouhait- 
ter  que  l*interét  fût  permis.  L'une  que  cette 
efpece  de  prêt  eftafles  commode  pour  de  cer- 
taines perfonnes  dont  tout  le  bien  confifteen 
argent  contant,  &  qui  courent  danger  de  le 
confumer ,  s'ils  ne  le  placent  à  l'intérêt.  L'au- 
tre eft  celui  des  povres,  qui  ne  trouveront 
perfonne,  ou  prefque  pcrfonne,  qui  leur 
prête,  fi  tous  les  prêts  doivent  être  neceflai- 
rement  gratuits. 

La  première  de  ces  confîderationsn'eftpas 
À  beaucoup  près  auffi  preflante  que  la  fécon- 
de. Car  outre  qu'il  y  a  incomparablement  plus 
de  gens  qui  ont  befoin  qu'on  leur  prête,  que 
de  ceux  qui  ont  befoin  qu'on  leur  emprunte, 
il  eft  encore  certain  que  les  féconds  peuvent 
fe  paffer  beaucoup  plus  facilement  de  prêter 
que  les  premiers  d'emprunter.  Ceux  qui  ont 
de  l'argent  contant  ne  manquent  |  pas  de 
inoyens  pour  le  faire  valoir  fans  prendre  inte- 

féta  comme  on  le  verra  dans  la  fuite.  Mais 
-      --_  ._  ^    g 


deVlnterÙ,  109 

fi  perfonne,  ou  prefque  perfonne>  ne  prête 
aux  povresj  comme  il  eft  certain  que  iachofe 
arrivera,  s'il  n'eft  permis  de  prendre  aucun 
intérêt,  il  faut  de  toute  neceffité  que  cesmi^ 
ferables  periflent. 

JVlais  ce  que  je  viens  de  dire  eft  inutile  aux 
prerafers,  &  de  peu d'ufage pour  les  féconds. 
Car  pour  les  premiers,    comme  ces  trois  ti- 
tres ,  foit  chacun  à  part  >  foit  tous  enfemble, 
ne  tendent  qu'à  dédommager  celui  qui  prétc> 
&  ne  lui  donnent  pas  le  droit  de  prendre  un 
fol  au  delà,  foit  de  ce  qu'il  aura  perdu  aduel- 
lement ,  foit  de  ce  qu'une  jufte  eftimation  fait 
valoir  le  péril  auquel  il  s'expofe ,    il  cfl  clair 
que  cette  efpece  de  prêt  ne  tire  pas  ceux  qui 
cherchent  à  faire  valoir  leur  argent,  de  l'em- 
barras où  ils  fe  trouvent.  Il  eft  certain  même 
qu'elle  l'augmente.  Premièrement  parce  qu'il 
eft  très  poflible  qu'ils  ne  voient  pas  tout  le 
danger  auquel  ils  s'expofent ,  y  ayant  une  infi- 
nité d'accidens  qui  arrivent  tous  les  jours  > 
fans  que  les  plus  éclairés  les  aient  preveus. 
En  deuxième  lieu  parce   qu'il  eft  afles  rare 
que  les  loix  permettent  de  prendre  un  intérêt 
qui  compenfe  tous  les  rifques  auxquels  on  s'ex- 
pofe. Par  exemple  lors  qu'on  prête  fans  gages 
&  fans  caution  à  un  povre,  on  rifque  le  ca- 
pital, &  le  rifque  peut  être  tel,    que  peu  de 
gens  voudroient  le  courir  pour  un  intérêt  de 
quinze,   ou  de  vingt,    peut  être  même  de 
trente  pour  cent.  Cependant  en  bien  des  en- 
droits les  loix  ne  permettent  de  prendre  tout 
sui  plus  que  cinq  ou  que  fîx  pour  cent. 
Il  eft  donc  certain  que  placer  fon  argent  à 

m 


tio  •  Traité 

un  intérêt,  qui  d'un  côté  n'excède  point  îc 
pié  fixé  par  les  loix,  &  qui  de  l'autre  n'ait 
pour  fondement  que  les  trois  titres  que  j'ai 
indiqués,  feroit  un  très  mauvais  moyen  pour 
profiter,  &  qu'à  ne  fuivre  point  d'autres  rè- 
gles que  celles  de  l'Economie,  &  de  la  pru- 
dence charnelle,  il  faudroit  ne  prêter  jamais. 

Il  importe  donc  très  peu  pour  ceux  qui 
ont  de  l'argent  contantque  tput ceci foit  vrai, 
ou  qu'il  ne  le  foit  point,  ou  pour  mieux  dire 
c'«ft  ce  qui  ne  leur  importe  point  du  tout.  Je 
ne  dis  pas  tout  à  fait  la  même  chofe  des  po- 
vres.  Il  leur  importe  fans  doute,  non  feule- 
ment que  ces  trois  titres  foient  légitimes, 
mais  encore  qu'ils  îe  foient  dans  toute  leur 
étendue,  &  qu'on  rejette  toutes  lesTeftriâ:ions 
que  quelques  Dodeurs  y  ajoutent.  Plus  il  y 
aura  de  cas  où  il  foit  permis  de  prendre  inté- 
rêt, plus  ils  trouveront  de  fecours  pour  leur 
mifere.  Mais  de  bonne  foi  tout  ceci  eft  très 
peu  de  chofe.  Si  celtii  qui  prête  ne  peutcher- 
oher  que  fa  fimple  indemnité,  &  s'il  ne  lui 
eft  pas  permis  de  retirer  le  moindre  profit  de 
fonprét,*  fi  d'ailleurs  il  ne  peut  prendre  dans 
le  deflein  même  de  fe  dédommager  plus  d'in- 
térêt que  ce  que  les  loix  lui  permettent,  com- 
me en  efïet  ce  dernier  point  doitpafler  pour 
iiKonteftable,  fi,  dis- je,  tout  cela  eft  cer- 
tain ,  il  ne  l'eft  pas  moins  qu'il  n'y  aura  que 
que  les  perfonnes  charitables  qui  prêtent  aux 
povres,  &  par  confeqùent  que  \qs  povres  î^- 
ront  réduits  aux  dernières  extrémités. 

Ainû  l'intérêt  compenfatif  ne  fuflSfantpas^ 
il  faut  voir  fi  le  lucratif  n'efl  pas  légitime. 


Je  l'Intérêt.  in 

C'èft  ce  qu'il  importe  d'examiner  avec  d'au- 
tant plus  de  foin,  que  û  on  peut  faire  voir 
qu'il  reft>  d'un  côté  on  levé  les  fcrupules  de 
ceux  qui  n'ofent,  ni  ftipuler  cet  intérêt,  ai 
le  prendre,  &  de  l'autre  on  tire  tant  ceux 
qui  ont  de  l'argent  contant,  que  les  povresj 
de  l'embarras  où  Ton  vient  de  voir  qu'ils  font 
fans  cela.  C'eft  àquoi  l'on  va  s'appliquer  dans 
les  chapitres  fuivans* 


CHAPITRE    IX. 

De  Hnierét  Itératif.  S* il  efl  permis*  Premk^ 
re  voie  pour  prouver  qtiil  l*eft, 

"ai  déjà  dit  que  l'intérêt  lucratif  eft  celui 
[qui  non  feulement compenfe toutes  \ts 
.Certes  &  tous  les  dommages,  que  le  prés 
caufe  au  creancie^^  mais  outre  cela  lui 
donne  quelque  profit.  On  demande  fi  un  tel 
intérêt  eft  légitime,  non  à  la  vérité  en  toute 
forte  de  cas,  mais  en  quelques  uns.  C'eft  ce 
que  prefque  tous  les  Théologiens  de  la  com- 
munion Romaine,  &  plufieurs  des  nôtres> 
nient  fortement.  Mais  plufieurs  auflS  tien- 
nent le  contraire. 

Pour  moi  je  fuis  perfuadé  que  cet  intérêt 
peut  être  juilc  &  légitime  moyennant  cinq 
conditions,  quejecroi  toutes  neceflaires.  La 
première  que  le  créancier  ne  foit  pas  tenu  de 
prêter  gratuitemen  t.  La  féconde  que  le  débi- 
teur, s'obligei  volont^mexiyp  à  pay^  un  tel 


HZ  Traite 

intérêt.    La  troifiéme  que  le  débiteur  doive 
vraifemblablement  profiter  du  prêt  qu'on  lui 
fiait.  La  quatrième  que  l'intérêt  qu'il  s'oblige: 
de  payer  n'excède  pas  le  profit  qu'il  efpere  de- 
retirer  du  prêt  qu'on  lui  fait.   La  cinquième 
qu'il  n'excède  pas  le  pié  fixé  par  les  loix. 

On  efpere  de  faire  voir  dans  la  fuite  la  ne- 
ceffité  &  la  juftice  de  ces  conditions.  Ici  oni 
fe  contente  de  dire  qu'on  croit  jufle  &  légi- 
time l'intérêt  auquel  il  n'en  manque  aucune. 
C'eft  ce  qu'on  peut  prouver  en  deux  maniè- 
res, l'une  plus  courte,  mais  indirede,  l'au- 
tre direâ:e,  mais  un  peu  longue.  Je  commen- 
ce par  la  première. 

Comme  il  dépend  du  créancier  de  prêter,, 
ou  de  ne  pas  prêter,  il  dépend  de  lui,    pofé: 
qu'il  le  falTe,  de  prêter  pour  plufieurs  années,) 
pour  une  année,  pour  un  mois  pour  une  fe- 
maine,  pour  un  jour  même.  Imaginons  nous 
donc  que  pouvant  ne  prêter  que  pour  un  jour, 
ou  unefemaine,  ilconfenteàpréter  pourun, 
ou  deux  ans,  s'obligeant  expreflèment  à  ne 
pas  repeter  pluftôt  ce  qu'il  a  prêté.     Peut  on 
nier  que  cette  renonciation  dépendant  de  lui, 
&  pouvant  être  utile  au  débiteur ,  on  ne  puif- 
fe  la  mettre  à  prix,  ce  qui  ne  fera  en  rien  dif- 
férent de  ce  qu'on  appelle  intérêt  ? 

Lors  qu'on  a  un  droit  de  fervitude  fur  une 
maifon  ou  fur  un  champ,  on  peut  y  renon- 
cer pour  un  temps,  ou  pour  tousjours,  & 
mettre  cette  renonciation  à  prix.  On  peut  fai- 
re la  même  chofe  à  l'égard  des  hommages  & 
des  redevances.  Pourquoi  ne  le  pourroit  on 
pas  à  l'égard  du  droit  ^u'on  a  deîfe  faire  payer 
ce  ^u'on  prête?  "       C'cft 


deTlnUrét.  115 

Ceft  à  quoi  quelques  Cafuiftes  répondcnc 
que  fi  ce  titre  eft  diftind  du  profit  ceflant  & 
du  dommage  émergent  il  n'eft  nullement  légi- 
time. Car,  difcnt-ils,ou  vousretireriésquel^ 
que  profit,  &  fériés  quelque  ufage  de  cet  ar- 
gent que  vous  prêtés,  pendant  tout  le  temps 
pour  lequel  vous  le  prêtés,  ou  il  vous  ferqit 
inutile.  Si  c'eft  le  premier,  il  vous  eft  per- 
mis de  prendre  intérêt,  mais  ce  n'eft  que  par- 
ce que  vous  perdes  ce  profit  que  vous  pouviés 
efperer,  ce  qui  revient  à  ce  qu'on  appelle 
frop  celfant.  Mais  fi  cette  fommedevoit  vous 
être  inutile,  vous  n'avés  aucun  droit  de  faire 
âchetteràvôtre  prochain  l'utilité  qu'il  en  pour- 
ra retirer.  Vous  devés  la  lui  laifler  gratuite- 
ment, &  ne  lui  pas  envier  le  profit  qui  lui 
en  reviendra. 

Mais  en  cflFct  rien  n'eft  plus  foiblequecet^ 
te  réponfe.  Elle  fuppofe  deux  chofes  égale-- 
ment  fauffes.  L'une  que  dans  les  traités  que 
nous  faifons  avec  nos  prochains  il  ne  nouseiîl: 
permis  de  chercher  que  nôtre  fimple  indem- 
nité. L'autre,  qui  eft  une  fiiitede  la  premiè- 
re, que  nous  fommes  tenus  de  faire  gratui- 
tement pour  nos  prochains  tout  ce  que  nous 
pouvons  faire  fans  rien  perdre. 

Si  la  première  avoit  lieu  le  commerce  fe^ 
roit  eflentiellement  injufte,  car  il  ne  confif- 
te  qu'à  tâcher  de  profiter  fur  ce  que  l'on  vend. 
Mais  en  effet  pourveu  que  le  profit  qu'on  fait 
n'ait  rien  de  contraire»  ni  à  la  charité»  ni  à 
la  juftice,  ce  qui  n'cft  pas  impoffible,  il  eft 
I  permis  de  le  rechercher. 

Si  la  féconde  étoit  véritable  il  faudroit  con- 

dam-i 


214  Traité 

damner  cent  chofes  qu'on  fait  tous  lès  jourj^il 
ôc  où  l'on  n'a  jamais  trouvé  rien  à  dire.  Par  ! 
exemple  j'ai  deux  maifonS)  dont  Tune  m'eft 
inutile,  m'eft  même  à  charge,  parce  qu'en  , 
effet  perfonne  n'y  habitant  elle  dépérit.  Qtti 
tout  le  monde  convient  qu'une  maifon  inha-i 
bitée  le  ruine  plus  en  quatre  ans,  qu'elle  ne  : 
fe  ruineroit  en  fix  s'il  y  avoit  quelqu'un  qui  y  ! 
habitât.  J'ai  deux  exemplaires  d'un  même  li-jj 
vre,  dont  l'un  m'eft  très  inutile.  Senfuit  ilr 
de  là  que  je  ne  puis,  ni"  vendre,  ni  donnera 
à  louage,  foit  cette  maifon ,  foit  ce  livre? 

Ne  voit  on  pas  tous  les  jours  que  dans  lâs 
grandes  villes  on  loue  les  fenêtres  d'où  l'oHi 
peut  voir  comnaodement  quelque  fpedàclci! 
ou  l'entrée  de  quelque  Ambafladeur>  ou  de 
quelque  Prince,  quoi  que  le  maître  delà  mar^i 
fon  n'y  perde  rien  y  &  n'en  fouffr e  aucune  in-i 
commodité  ?  Ne  fait  on  pas  même  payer  M 
veuë  de  certaines  curioûtés  de  l'art  ou  de  IftI 
nature,  quoi  que  cette  veuë  ne  les  altère  pasi 
tant  loit  peu  >  j 

Trouve- 1-  on  mauvais  qu'un  Marchand  veMl 
rier,  ou  Fayencier,  donne  à  louage  dansded 
occafions  extraordinaires, des vafes  decriftâl|i| 
ou  de  porcelaine ,  quoi  que  ces  deux  efpeces: 
de  marchandife  ne  fe  détériorent  pas  le  moins 
du  monde  par  leur  ufage  ?  Je  dis  la  même  cho- 
ie d'un  Jouaillier  >  à  qui  on  permet  de  louer. 
fes  bijoux. 

On  ne  trouve  pas  mauvais  que  des  Prince^ji 
desî  Seigneurs,  des  particuliers,  fe  faflèiiti 
payer  la  permiffion  dechaflerôc  de  pécher  ea; 
de  certaine  endroits  qui  dépendent  d'eux  >  6c 

d'r' 


à€  Tinter  et,  iif 

d'y  prendre,  foit  desjoifeaux  de  paflage,  foit 
Ats  poiffons  qui  ne  paroiffent  qu'en  de  cer- 
tains temps  >  quoi  qu'il  ne  perdent  rien  en 
le^permettant. 

En  un  mot  il  y  a  une  infinité  d'oecafîons- 
oû  perfonne  ne  trouve  mauvais  qu'on  vende^ 
foie  la  propriété ,  foit  l'ufage,  de  certaines 
chofes  qui  Qe  coûtent  rien  >  &qui  étoientauf- 
ii  inutiles  à  ceux  qui  les  vendent  qu'utiles  à 
ceux  qui  les  achettent.  Pourquoi  ceci  fe  fai- 
fant  fi  innocemment  par  tout  ailleurs >  ne 
pourroit  on  le  faire  fans  injufiice  dans  nôtre 
•iujet?- 

Pcur  moi  je  fuis  perfuadé  que  puis  que  k 

renonciation   que   le  créancier  fait  au  droit 

^qu'il  auroit  de  fe  faire  payer  fur  le  champ,  ou 

du  moins  quelque  temps  après,    eftavanta- 

geufe  au  débiteur,  &  que  d'ailleurs  le  crean- 

kier  a  auffi  bien  le  droit  de  ne  l'a  pas  faire  que 

^de  la  faire,    il  dépend  de  lui  de  la  faire  gra- 

'tuitement,  ou  de  la  mettre  à  un  prix  raifoa- 

nable,  &  quel  que  ce  foit  de  ces  deux  partis- 

qu'il  prenne,  il  ne  fera  aucun  tort  à  qui  que 

\  «^  foit. 


\ 
\ 

C  M  A* 


ii6  Ttét/ft 


CHAPITRE     X. 

S^onde  manière  deprofiver  lajuftice  de  Hn' 
terét  lucratif, 

MAis  laifTons  ces  détours  à  part,  & 
confiderons  la  chofe  en  elle  même.; 
11  fufBt,  ce  me  femble,  que  le  cre-: 
ancier  permette  au  débiteur  de  fefervir  decc< 
qu'il  lui  prête,  pour  lui  donner  le  droit  de< 
s'en  faire  payer  l'ufage.  En  effet  fi  on  peutu 
innocemment  donner  à  louage  une  maifon,  j 
un  cheval,  des  boeufs,  des  outils,  &  centi 
autres  chofes  de  même  nature,  fi  on  peuti 
s'en  referver  la  propriété,  &  s'en  faire  payer  i 
l'ufage,  pourquoi  ne  pourroit  on  pas  fairelaa 
même  chofe  de  l'argent,  &  généralement  dee 
tout  ce  qui  entre  dans  le  commerce  ? 

O"  répond  qu'il  n'y  a  point  deconfequen- 
ce  à  tirer  du  contra<5t  de  louage,  à  celui  qui  i 
contient  flipulation  d'intérêt,  parce  qu'on  i 
prétend  qu'il  y  a  trois  différences  confidera-  ■ 
blés,  qui  font  voir  clairement  que  tout  au-- 
tant  que  le  contrad  de  louage  eft  jufte  &  in-  - 
nocent,  tout  autant  celui  de  l'intérêt  eftt 
injufte. 

La  première  que  la  matière  du  contraâde  i 
louage  eft  une  chofe  utile  &  frudueufe,    au 
lieu  que  le  condrad  d'intérêt  roule  fur  des  ; 
chofes  fteriles,  &  qui  ne  fauroient  porter  au- 
cun fruit  :  D'où  Ton  conclut  qu'encore  qu'on 

puiflè 


de  P Intérêt.  i  if 

puifle  vendre  les  fruits  des  premières ,  il  ne 
s'enfuit  pas  qu'on  puilTe  vendre  les  fruits  des 
fécondes,  qui  n'en  ont  aucun. 

La  féconde  que  les  chofes  qu'on  loue  font 
des  chofes  qui  durent,  &  qui fubfiftent après 
même  qu'on  s'en  eft  fervi ,  ce  qui  fait  qu'on 
peut  en  céder  l'ufage,  fans  en  abandonner  la 
propriété.  Mais  l'argent  fe  confume  par  fon 
propre  ufage,  &  onnefauroits'en  fervirfans 
ie  depenfer.  Ainfi  il  eft  impoffible  d'en  céder 
f  ufage  fans  en  abandonner  la  propriété. 
î    La  troiûéme  que  les  chofes  qu'on  loue  ap- 
■partiennent  tousjours  au  locateur,  &  jamais 
au  locataire.  Ainfi  le  locateur  peut  s'en  refer- 
mer la  propriété,  &  en  vendre  l'ufage.    Mais 
il  n'en  eft  pas  de  même  de  l'argent  qu'on  prê- 
te, &  généralement  de  tout  ce  qui  eft  la  ma- 
tière de  cette  efpece  de  prêt,  qu'on  nomme 
en  Latin  mutuumy  on  dit  que  les  chofes  prê- 
tées de  cette  manière  appartiennent  en  pro- 
pre, non  à  celui  qui  les  a  prêtées,  mais  à  ce- 
lui à  qui  on  les  a  prêtées.     C'eft  ce  qu'oa 
prouve  par  trois  confîderations. 

La  première  qu'il  paroit  bien  que  la  chofe 
prêtée  eft  au  débiteur,  puis  qu'il  peut  en  fai- 
re ce  qu'il  lui  plait,  ce  qui  n'a  lieu ,  ni  dans 
cette  efpece  de  prêt,  qu'on  nomme  commoda^ 
tuwy  ni  dans  le  contrad  de  louage.  En  effet, 
.  ni  le  commodataire ,  ni  le  locataire,  ne  peu- 
vent pa5  faire  ce  qu'il  leur  plait  de  ce  qu'on 
leur  a  prêté  ou  loué.  Ils  n'en  peuvent  retirer 
que  le  feul  ufage  qu'on  leur  a  permis,  &  dont 
on  eft  demeuré  d'accord  avec  eux.  Ainfi  le 
débiteur  pouvant  faire  ce  qu'il  lui  plait  de 

ce 


iï8  TVait^ 

ce  qu'on  lui  a  prêté,  il  paroit  qu'il  en  eft  le 

maître,    &  qu'ainfi  le  prêt  lui  en  a  donné  k 

propriété. 

IL  Martinon  prétend  qu'il  eft  évident  que 
la  chofe  prêtée  eft ,  non  au  créancier ,  mais 
au  débiteur.  Car>  dit  il,  fi  elle  fe  perd ,  quoi 
que  ce  foit  par  un  cas  fortuit,  ôc  fans  qu'il y^ 
ait  de  la  faute  du  débiteur,  la  perte  ne  laïifei 
pas  de  tomber  fur  lui,  ce  qui  n'arrive,  nii 
dans  le  cemmodatum ,  ni  dans  le  louage.  £ni 
cftet  fi  la  chofe  prêtée  de  cette  façon,  comme; 
data  y  ou  louée,  vient  à  périr  par  un  cas  for- 
tuit, par  exemple  par  le  feu  du  ciel,  elle  fc 
perd,  non  pour  le  conte  du  commodataire , 
ou  du  locataire,  mais  pour  celui  du  proprié- 
taire. Cette  railbn  eft  affes  fpecieule,  &  jç 
fuis  furpris  de  ne  voir  que  Martinon  feul  quii 
s'en  foit  fervi. 

III.  Gn  fait  valoir  Tetymologie  du  mo- 
hatin  TnutuuM.  On  dit  qu'il  vient  decechan*! 
gement  de  domaine  qui  en  eft  l'effet ,  &  qu'on 
l'appelle  «?«/»»7w,  quafi  exweo  îuum. 

Mais  il  n'y  a  rien  en  tout  cela  qui  doive 
hous  arrêter.  Il  feroit  premièrement  à  fouhait«t 
ter  que  ceux  qui  foûtiennent  que  l'argent  efll 
fteriîe  de  fa  nature,  s'expliquaffcnt  un  peu 
plus  diftinétemént  qu'ils  ne  font.  Comment 
entendent  ils  ce  qu'ils  difent  ?  Prennent  lîi 
■cette  expreffion  à  la  lettre?  &  veulent  ilsdi 
re  que  Fargent  ne  produit  rien  phyfîquementil 
Si  on  l'entend  de  la  forte  j'en  conviendrai 
mais  en  même  temps  je  demanderai  ce  que 
produit  un  navire,  unemaifon,  uncarrofl^ 
^5u'oa  prend  à  louage. 

SI 


de  r  Intérêt  A  M^ 

Si  en  entend  que  Targent  ne  produit  rien 
moralement ,  &  qu'on  n'en  tire  point  d'avan- 
tage, je  demanderai  comment  on  peut  le  pré- 
tendre, puis  que  le  contraire  eft  fi  évident. 
Qui  ne  voit  les  utilités,  qu'on  retire  de  l'ar- 
gent, foit  lors  qu'on  s'en  fert  à  achetter  des 
maifons,  àQs  terres,  &  d'autres  chofes  fem- 
blâbles,  foit  lôrs  qu'on  le  fait  valoir  dans  le 
commerce  ?  Ainfi  cette  raifon  n'eft  appuyée 
que  fur  une miferable équivoque,  &  parcon- 
fequent  ne  doit  pafîer  que  pour  un  fophifmc 
affés  puérile. 

[   On  répond  qu'à  la  vérité  on  trouve  le  moyen 
!Je  faire  valoir  l'argent,  mais  que  c'efti'in- 
^iuftrie  de  ceux  qui  l'ont  entre  les  mains  qui 
Fait  cet  effet,   d'où   l'on  conclut  que  ce  font 
!^ux  feuls  qui  doivent  eh  profiter.   Mais  il  efl: 
stonnant  qu'on  fe  paye  d^e  fi  peu  de  chofe. 
j'avoue  en  effet  que  l'induftrie  du  débiteur 
;ft  l'une  des  caufes  du  profit  que  l'argent  ap- 
porte. Mais  je  foûtiens  que  cette  caufe  n'efi: 
Sas  la  feule.  L'argent  y  contribue  auffidefon 
:ôté.  Car  comme  l'argent  fans  induftric  ne 
ionneroit  point  de  profita  l'induftrie  fan  s  ar- 
gent n'en  donneroitpas  davantage.  Il  eft  donc 
ufte  d'imputer  une  partie  de  ce  profit  à  l'ar- 
»cnt,   &  une  autre  à  TinduArie  de  celui  qui 
e  fait  valoir. 

C'eft  ce  qu'on  ?ôit  dans  quelques  contrats 
ie  louage.  Un  champ  ne  rapporte  rien  s'il 
l'eft  cultivé.  Dts  outils  qu'on  loue  à  ûqs  ar- 
:izans  ne  feront  rien,  non  feulement  fi  on  ne 
^en  fert,  mais  encore  fi  on  ne  fait  l'art  de 
j/cn  firvir.    Tout  cela  pourtâgat  n'empêche 

pas 


iao  Traité 

pas  qu'on  ne  puiffe  fe  faire  payer.  Toit  Ici 
fruits  de  ce  champ,  foit  rufagede  ces  outils, 
Pourquoi  donc  nepourroit  on  pas  faire  la  mê- 
me chofe  de  l'argent ,  &  des  autres  chofcj 
femblables  ? 

Rien  donc  n'eft  plus  foible  que  cette  pre-!, 
miere  raifon  La  féconde  n'eft  pas  meilleure  [ 
On  dit  que  l'argent  fe  confume  par  fon  ufage;jj 
J'ai  déjà  fait  voir  le  contraire.  J'ai  fait  voiiil 
qu'à  la  vérité  il  y  a  bien  des  cas  où  l'ufagd 
confume  en  tout  fens  ce  qu'on  emprunte  <!| 
mais  que  ce  n'eft  pas  pour  ces  fortes  d'em-i'i 
prunts,  que  nos  Théologiens  veulent  qu'or 
paye  intérêt.  C'eft  pour  ceux  quilaiflentfubl| 
fîfter  moralement,  6c  dans  l'équivalent  toui l 
au  moins,  ce  ^u^on  emprunte. 

Une  fomme  d'argent  qu'on  prête  à  un  hom^ 
me  pour  la  mettre  dans  le  commerce  ne  f(j 
confume  pas  davantage  par  là  qu'une  pareilU 
fomme  qu'on  met  entre  les  mains  d'un  £\m\ 
pie  Commis  pour  l'employer  à  un  femblabk 
ufage,  plus  encore  qu'une  autre  fomme  qi 
Ton  confie  à  un  aflbcié,  à  qui  l'on  endonnci 
la  dire<5tion.  Ce  débiteur,  ce  Commis,  cej 
aflbcié,  s'en  défont  en  la  même  manière i 
&  dans  les  mêmes  intentions.  Quoi  qu'ilj 
«'en  défaflènt  tous?,  on  avoue  que  le  coi 
mettant,  que  celui  qui  le  met  entre  les  ms 
de  fon  aflociê,  en  demeurent  tousjours  1( 
maîtres.  Pourquoi  ne  pourroit  on  pas  dire  k{ 
même  chofe  du  Créancier  ? 

Si  le  fonds  mis  entre  les  mains  du  Commit! 
bu  de  l'afTocié  fubiifte  tousjours  dans  i'eqai 
calent»    pourquoi  un  femblable  fonds,  mi^ 

en; 


de  ï Intérêt.  "in 

entre  les  mains  du  débiteur,  &  employé  au 
même  ufage,  ne  pourroit  il  pas  fubfifter? 


CHAPITRE     XI. 

Si  le  prêt  tranfporte  la  propriété 

L  ne  me  refle  plus  à  examiner  que  latroi- 
fiéme  raifon  des  Cafuiftes.  Comme  elle 
eft  beaucoup  plus  fpecieufe  que  les  deux 
autres ,  je  m'y  arrêterai  un  peu  davantage. 
On  dit  que  l'argent  qu'on  prête  appartient  en 
propre  à  cekii  àquionlepréte,  &  on  en  con- 
clut que  puis  que  cet  argent  cft  à  lui,  Tufage 
lui  en  appartient,  &  qu'ainfi  on  ne  peut  l'o- 
bliger à  payer  cet  ufage  fans  lui  faire  tort. 

La  confequence  eft  neceflaire,  &  on  ne 
peut  le  nier  fi  on  en  admet  le  principe  dans 
toute  fon  étendue,  je  veux  dire  fi  on  avoue 
que  l'argent  prêté  appartient  tousjours  à  ce- 
llui  à  qui  on  le  prête.  Mais  auffi  je  ne  con- 
viens pas  de  ce  principe.  Je  ne  dis  pas  à  la 
vérité  qu'il  eft  tousjours  faux.  Je  me  réduis 
à  deux  chofes.  L'une  que  s'il  eftvraiilnel'eft 
îqu'en  de  certains  cas,  &  à  l'égard  de  quel- 
igues  efpeces  particulières  de  prêt  :  L'autre  que 
des  trois  raifons,  par  lefquelles  on  s'imagine 
de  le  prouver,  les  deux  font  vaines  &fophif- 
tiques,  &  l'autre  n'a  lieu  tout  au  plus  qu'en 
de  certains  cas  très  diftinds  de  ceux  qui  font 
te  fujet  de  cette  queftion. 
^   Premièrement  la  raifon  prife  del'etymolo- 


122  Traité 

gie  du  mutumn  eft  ridicule.  Saumaife  a  fait 
voir  par  l'autorité  de  Varron  que  ce  terme 
vient  du  Sicilien  iab^-td^  y  qui  fignifie  une  grati- 
fication, une  reconnoiflance ,  ôcunerecom- 
penfe.  Voyés  ce  qu'il  en  a  dit  dans  fon  traité 
dé  ujuris  chap.  I.  On  feroit  bien  mieux  fon- 
dé à  dire  que  les  Romains  appelloient  lesdeb- 
tes  as  alienumy  &  faifoient  entendre  par  là 2 
que  félon  eux  les  fommes  empruntées  appar- ■ 
tenoient,  non  au  débiteur,  mais  au  cre»; 
ancier. 

La  raifon  de  Martinon  eft  affés  frappan-i 
te ,  mais  n'eft  pas  folide.  Il  dit  que  fi  Targenti 
prêté  de  cette  manière  vient  à  fe  perdre 
par  un  cas  fortuit ,  la  perte  tombe  fur  le  debi-i 
teur.  Cequ'ilditeft  vraij&Juftinien  le  de^ 
cide  formellement  dans  le  troifiéme  livre  de( 
fes  Inftitutes ,  Tit.  15.  Mais  il  ne  s'enfuir  pasi 
de  là  que  le  débiteur  foit  maître  de  ce  qu'il 
doit. 

La  raifon  en  eft  qu'il  y  a  plulîeurs  casdansi 
lefquels  la  perte  caufée  par  un  accident  for- 
tuit ne  tombe  pas  fur  le  propriétaire,  mai» 
fur  quelque  autre.  C'eft  ce  qui  arrive  feloni 
tous  les  Jurifconfultes  dans  lé  dépôt,  danslei 
prêt  qu'on  appelle  commodatumy  &  dans  lei 
contraâ:  de  louage  ,  non  à  la  vérité  tousj ours," 
mais  toutes  les  fois  queledepofitaire,  lecom- 
modataire,  &  le  locataire  s'y  obligent  expref-: 
fement  &  formellement.  C'eft  encore  ce  qui 
arrive  dans  les  contrats  d'afleurance,  où  c'eft 
i'affeureur  feul  qui  court  les  rifques,  quoique 
la  propriété  demeure  tousjpurs  au  Marchand 
qui  a  fait  affeurer. 

Ainfî 


tlerinterê.  iz% 

Ainfi  la  règle  de  Martinon  ne  peut  fubfif- 
ler  qu'en  y  ajoutant  cette  exception,  Amoins 
it[u'on  nen  ait  convenu  autrement.     \^^s  quatre 
exemples  que  je   viens  de  produire  font  voir 
clairement  que  cette  exception  eftneceflaire> 
comme  de    mon   côté  je  ne  nie  point  que 
,  pourveu  qu'on  rajoute  la  règle  ne  foit  certain 
iie  &  infaillible.  On  voit  cependant  que  nous 
fommes  dans  le  cas  de  l'exception,  puis  que 
lors  qu'on  prête  à  intérêt  le  débiteur  prend 
i  volontairement  les  rifques  fur  foi,   &  s'obli- 
ge, quoi  qu'il  puifTe  arriver,  à  rendre  la  fom- 
jOie  qu'on  lui  a  prêtée. 

;  La  première  raifon  n'ell  pas  dans  le  fond 
iplus  folide  que  les  deux  autres.  Elle  roule  fur 
tUne  fuppoflrion,  qui  n'eft  véritable  qu'en  de 
certains  cas.  On  dit  que  le  débiteur  peut  faire 
ce  qu'il  lui  plait  de  ce  qu'on  lui  prête.  J'avoue 
l^u'il  le  peut  quelquefois,  mais  je  foûtiens 
iqu'il  ne  le  peut  pas  tousjours.  Il  y  a  des  oc- 
cafions  où  on  le  lui  permet.  Mais  fouvent 
auflî  on  fait  le  contraire,  &  on  lui  prefcric 
H'empJoi  particulier  qu'on  entend  qu'il  donne 
>à  la  matière  du  prêt. 

j  Par  exemple  lors  qu'on  met  un  fonds  en- 
tre les  mains  d'un  Marchand  pour  le  faire  va- 
loi''  dans  le  commerce,  on  ne  lui  permet  pas 
de  le  jouer,  de  le  diflîper,  de  le  donner  àfes 
lenfans.  On  l'oblige  à  l'employer  dans  le  né- 
goce, &  on  ne  lui  permet  d'en  faire  ijue  ce 
feul  ufage. 

Quelquefois  même  on  lie  davantage  le  dé- 
biteur. On  ne  lui  prête  qu'à  condition  qu'il 
eipploiera  ce  qu'on  lui  prête  à  un  ufage  par- 

F  2  fô» 


^2  4  Traité 

ticulier  &  déterminé,  en  forte  qu'an  fuit  ce 
qu'on  prête,  Ôc  qu'on  ne  s'en  deflTaiiit  que 
lors  que  l'emploi  (c  fait.  Par  exemple  lors 
qu'on  prête  une  fomme,  pour  en  payer  une 
autre  à  un  créancier  antérieur  6c  privilégié, 
en  la  place  duquel  on  eft  fubrOgé.  Par  exem- 
ple encore  lors  qu'on  prête  pour  achetter  des 
biens  meubles  ou  immeubles  >  furlefquelson 
fe  referve  une  hypothèque  particulière. 

Dans  ces  occafîons,  ôc  dans  quelques  au- 
tres femblables  ,  dira  t-on  que  le  débiteur  a 
droit  de  faire  ce  qu'il  lui  plaitde  ce  qu'on  lui 
prête  ?  Dira-t-on  par  confequent  qu'il  en  eft 
le  maître?  Les  Jurifconfultes  conviennent  que 
la  propriété  coniifte  à  pouvoir  difpofer  com- 
me on  voudra  de  ce  qu'on  poflede,  c'eft  à 
dire  à  pouvoir,  non  feulement  s'en  fervir, 
non  feulement  le  confumer,  mais  le  donner, 
le  vendre,  l'engager,  &c.  C'efl  par  là  qu'ils 
la  defîniflent,  diiant  avec  Bartole  que  D<?- 
minium  efi  jus  perfeciè  dijponendi  de  re  càrporali, 
nifi  hge  prohibeatur.  Ainfi  le  débiteur  dont'i 
nous  parlons  n'ayant  pas  un  tel  droit,  &  net 
pouvant  faire  de  ce  qu'on  lui  prête  que  de 
certains  ufages  particuliers,  qui  lui  font  pref- 
crits ,  il  eil  clair  qu'il  n'en  eft  pas  le  proprié- 
taire. 

11  eft  étonnant  que  les  Théologiens  de  la 
communion  Romaine  conteftent  ceci ,  puisi 
qu'ils  favent,  non  feulement  le  dire  ,  mais'le 
prelîer ,  ôc  le  faire  extrêmement  valoir  dans 
les  occaûons.  Perfonne  n'ignore  la  célèbre 
difpute  du  Pape  Jean  XXII.  contre  les  Cor-i 
deiiers.    Le  Pape  pretendoit  que  les  Corde- . 

liers' 


de  V Intérêt'  125 

îîers  étoient  maîtres  du  pain  qu'ik  mangeoienc, 
&  le  proUvoit  par""cctte  raifon,  que  (i  ce  pain 
n'cîoit  pas  à  eux?  ils  commettoient  une  in- 
juftice  en  le  mangeant  puis  qu'ils  mangeoient 
ce  qui  ne  leur  apparrenoit  pas.  Les  Corde- 
Hers  au  contraire  foûtenoient  dés  lors,  &foû- 
ticnnent  encore  aujourd'hui,  avec  tous  les 
autres  Docteurs  de  la  communion  Romaine, 
particulièrement  avec  Bellarmin  ,  Leflîus, 
Martinon,  Maimbourg,  quece  n'eftpasune 
confequence.  Ils  difent  qu'il  ne  fuffit  pas  de 
pouvoir  confumer  le  pain  pour  en  être  maî- 
tre, qu'il  faut  en  pouvoir  faire  tout  autre  ufa- 
ge  qu'on  voudra ,  le  donner,  le  vendre,  l'en- 
gager, -&C.  D'où  ils  concluent  quelesCorde- 
[liers  n'ayant  pas  ce  droit,  ils  ne  font  pas  maî- 
i  très  de  ce  qu'ils  mangent. 
^^  'C'eft  ce  qu'ils  éclairciflent  par  cet  exemple, 
qu'ils  ne  manquent  jamais  d'alléguer.  Danà 
un  feftin  chaque  invité  peut  manger  ce  qui 
lui  eil  fervi,  mais  il  ne  peut  l'emporter,  ou 
'l'envoyer  chés  lui  fans  une  permifïion  parti- 
jeuliere  du  maître.  Il  ajoutent  que  les  Corde- 
'liers  ont  le  même  droit  êc  rien  au  delà. 

Si  tout  cela  eft  vrai ,  comment  peut  on  àx- 
're  que  les  débiteurs  dont  nous  parlons  ont  la 
propriété  de  ce  qu'on  leur  prête,  puis  qu'ils 
ont  encore  moins  de  liberté  que  les  Corde- 
liers,  n'ayant  pas  le  pouvoir  de  confucrcrÔC' 
de  dépenfer  ce  qu'on  leur  confie.^ 

Ceci  feul  fait  voir  la  fciblefie  d'une  raifon 
dont  Thomas  d'Aquin ,  &  plufieursautres,  fe 
font  fervis.  Ils  difent  qu'on  nefauroit  céder  l'u- 
fage  d'une  chofe  que  cet  ufage  doit  confumer, 

F  3  fans 


126  Traité 

fans  en  céder  la  propriété.  Si  cela  eft  les  Cor- 
deliers  ont  perdu  leur  procès,  &  il  faut  mal- 
gré eux  qu'ils  foienc  les  maîtres  du  pain  qu'ils 
mangent,  puis  qu'on  leur  permet  de  le  man- 
ger, &  de  le  confumer  en  le  mangeant. 

Ces  mêmes  Théologiens  font  encore  une 
antre  remarque,  qui  eft  confiderable.  Ils  d'i- 
fent  qu'une  dQs  choies  qui  font  voir  que  ni  les 
Cordeliers,  ni  les  autres  Moines j  ne  font 
pas  les  maîtres  du  pain  qu'ils  mangent,  c' eft 
qu'après  même  que  le  Supérieur  leleur  a  don- 
né, il  peut  le  leur  ôter  fans  leur  faire  tort.  Us 
concluent  de  là  que  ce  pain  n'eft  pas  vérita- 
blement à  ces  Moines,  puis  que  s'il  l'étoit 
perfonne  n'auroit  droit  de  le  leur  ôrer.  Si  cet- 
te raifon  eft  bonne,  qui  peut  m'empécher 
d'ea  faire  l'application;  à  nôtre  fujet?  En  ef- 
fet le  débiteur  eft  fi  peu  maître  de  ce  qu'il 
a  emprunté,  que  le  créancier  peut  le  contrain- 
dre de  le  lui  rendre,  &  ne  lui  fait  aucun  tort  t 
en  l'y  contraignant,  au  contraire  le  débiteur  r 
fait  tort  au  créancier  s'il  le  refufe. 

Il  eft  donc  vrai  que  les  raifons  par  lefquel-  • 
les  on  prétend  prouver  que  le  mutuum  tranff  • 
porte  tousjours  le  domaine  &  la  propriété  ne 
le  prouvent  point.  Neantmoinscommelesju- 
r/fconfultes  anciens  &  modernes  l'afleurent 
tous  d'une  voix,  &  que  leur  autorité  eft  d'un 
très  grand  poids  fur  des  matières  de  la  narure 
de  celle  ci,  que  d'ailleurs  tout  cela  ne  fait  rien 
pour  la  decifion  de  cette  queftion ,  je  ne  m'op- 
pofe  pas  à  ce  qu'on  le  croie. 

Je  veux  donc  que  le  w»/»»wtranfportc  tous- 
jours  le  domaine  &  la  propriété.  Ques'enfui- 

vra- 


de  ffnteréi,  127 

^'ra-til?  Eft  ce  qu'on  ne  peut  i*e  referver  le 
domaine  &  la  propriété  des  chofes  qui  font 
la  DFiatiere  ordinaire  du  mutuumXox^  qu'on  en 
iccorde  Tufage?  Point  du  tout.  11  s'enfuivra 
feulement  que  fi  on  le  fait,  le  contrad  par 
lequel  on  le  fera,  ne  fera  pas  un  mutiàum. 

C'eft  ce  qu'on  peut  éciaircir  par  un  exem- 
ple fort  approchant.  Tous  les  Théologiens  & 
cous  les  Jurifconfultes  conviennent  qu'il  efl 
eflentiel  au  commodatum  d'être  gratuit.  Mais 
s'enfuir  il  de  là  qu'on  ne  puiiTe  fe  faire  payer 
l'ufage  des  chofes  qui  font  la  matière  ordinai- 
re de  cette  elpecede  prêt  ?  Qui  oferoit  le  dire  ? 
Tout  ce  qu'il  eft  permis  d'en  conclurre,  c'eft 
que  \oxt>  qu'on  le  fait  ce  n'efl  plus  un  prêt,  mais 
un  contrat  de  louage. 

Encore  de  même  qu'il  foit  efîentiel  au  mu* 
tuum  de  tranfporter  le  domaine  &  la  proprie- 
ré,  il  n'eft  pas  à  dire  qu'on  ne  puifle  fe  refer- 
ver le  domaine  &  la  propriété  des  chofes^qui 
font  la  maûere  ordinaire  du  mutuum.  Il  s'en- 
fuit feulement  que  f]  on  le  fait  >  ce  n'eft  pas  un 
mutuumj  mais  un  contrad  d'une  efpece  par- 
ticulière, auquel  il  faudra  donner  un  au- 
tre nom,  &  l'appelller,  oucollocation,  ou 
action,  ou  rente,  ou  ce  qu'on  voudra, 
i  Qu'on  dîftingue  donc  deux  queftions,  qUi 
ifonc  en  effet  très  différentes  l'une  de  l'autre. 
L'une  fi  on  peut  fe  referver  la  propriété  de 
l'argent  qu'on  prête,  l'autre  fi  lors  qu'on  le 
fait,  c'eft  cette  efpece  de  prêt  qu'on  nomme 
en  Latin  mutuum.  Qu'on  prononce  ce  qu'on 
voudra  fur  la  féconde  de  ces  queftions.  C'eft 
iquoi  je  prends  d'autant.moins  d'intérêt ,  que-^ 

F  4  je 


128^  Tfaitê' 

je  fuis  perfuadé  que  c'eft  une  pure  queftion  de 
mots.  Mais  qu'on  n'en  tire  point  de  confe- 
quencepour  la  première,  qui  demeure  enco- 
re indecife ,  &  que  j'efpere  de  décider  dans 
le  chapitre  fuivanc 


CHAPITRE     XII. 

R  éponfe  k  Hne  objiBion,. 

ON  dira  peutétre  que  ce  que  je  viens  de 
dire  fait  voir  clairement  qu'on  peut  fe 
referver  la  propriété  des  chofes  dont 
on  accorde  Tufage ,  mais  que  cette  propriété 
ne  fauroit  durer  que  tout  autant  que  ces  cho- 
fes fubfifteront,  6c  que  dés  que  Tufage  qu'ont 
permet  d'en  faire  les  aura  détruites,  le  droit 
qu'on  y  avoit  le  fera  de  même,  le  droit  en 
gênerai,  ôc  celui  de  propriété  en  particulier, 
demandant  neceflàirement  un  objet  a<5tuelle- 
ment  fubûftant.  Comme  donc  nous  préten- 
dons que  la  propriété  que  le  créancier  fe  re* 
ferve  fur  ce  qu'il  prête,  fubfifte  après  même 
que  ce  qu'il  a  prêté  n'exifte  plus,  il  femble, 
non  feulement  que  toutes  nos  preuves  font 
détruites  par  cette  feule  conlîderation,  mais 
encore  que  nôtre  pretenfion  eft  abfurdeÔçin- 
lûtenable. 

Pour  lever  cette  difficulté,  qui  n'cft  pas 
petite,  il  faut  I.  diftinguer  deux  chofes  dans 
ces  fortes  de  biens ,  qu'on  prétend  qui  fccon- 
ument  par  leur  ufage ,  ce  qu'il  y  a  de  phyû-  - 

quC't 


de  V Intérêt.  isp 

.que  &  de  matériel,  &  ce  qu'il  y  a  de  morali 
d'un  côté  les  eipeces,  &  de  l'autre  la  valeur 
,à  laquelle  ces  efpeces  font  appréciées.  La  va- 
leur peut  être  la  même  quoi  que  les  efpeces 
foient  différentes.  Par  exemple  un  certain 
nombre  de  Louis  d'or,  de  piitoles,  de  Gui- 
nées,  deSequins,  de  Ducats,  deDucatons, 
de  RixtaJlers,  ou  d'autres  efpeces  de  monnoie 
quelles  qu'elles  foienti  fera  également  une 
fomme  fixe  &  déterminée  ,  comme  de  vingt, 
-pu  de-trente  mille  francs,  ôc  celui  qui  ayant 
cette  fommç  en  Louis  d'or,  changeroit  ces 
Louis  d'or'en  piftoles,  ou  en  Guinées,  au- 
roic  tousjours  la  même  fomme  quoi  qu'il  n'eue 
plus  les  mêmes  efpeceS'  D'un  autre  côté  la  va»- 
ieur  peut  changer  quoi  que  les  efpeces  demeu- 
rent les  mêmes.  C'eft  ce  qui  arrrive  lors  qu'on- 
hauffe  ou  qu'on  bai ffe  la  mounoie. 

H.  Il  faut  remarquer  que  cettevaîeur,  cet- 
te fomme  de  vingt,  ou  de  trente  mille  francs 
par  exemple,   n'cft  pas  feulement  attachée  à 
l'or,  ou  à  l'argent monnoyé,  maisauffiàune 
!  infinité  d'autres  chofes,  furtout  à  celles  qu'il 
efî:  facile  de  vendre,  &  qui  ont^  ou  un  prix 
iîxe,  &   arrêté,  comme  l'or  &  largent  non 
■  monnoyé >.  ou  du   moins   un  prix  courant, 
:  comme   la  pluspart  à^&z  marchandifes.     Sur 
;  ce  fondement  perfonne  ne  faitfcrupulededi^ 
1  re  qu'un  Marchand  a  cent  mille  francs,  qu'il 
!  eft  riche  de  cent  mille  frâncs,qu'ilâ  un  fonds' 
\  de  cent  mille  francs,  fans  entendre  qu'il  ai€' 
tout  cela^en  argent  contant  ^  mais  feulement 
qu'il  râ,  ou-en  argent;  ou  enniArch^ndifes» ^ 
jieTqueilesil-retirerok  cette  fomme  >  s'il  les  ex- 
l^toit  en  Ventç,  F  *  5  î  î  P- 


îlo  Traite 

J 1 1.  Il  faut  remarquer  que  les  chofes  fe  con* 
fument  en  deux  façons,  phyfiquemem  j  & 
moralement.  Elles  fe  confument  phyfiquc- 
ment,  lorsqu'elles  ne  fubriftent  plus  nulle 
part.  C'eft  ainfi  que  les  vivres  fe  confument 
par  leur  ufage.  Elles  fe  confument  morale- 
ment, lors  qu'on  cefle  de  les  pofleder,  quoi 
qu'elles  fubfiftent  ailleurs.  De  cette  manière 
on  confume  l'argent  lors  qu'on  le  dépenfe. 
Car  quoi  que  cet  argent  change  feulement  de 
maître ,  il  ne  laiffe  pas  de  périr  moralement 
pour  celui  qui  le  dépenfe^  puis  qu'il  n'en  eft 
pas  moins  privé  que  s*i4  ëtoit  abfolûment  dé- 
truit &  anéanti. 

IV.  Il  faut  remarquer  que  hs  chofes  mé*- 
îBcs  qui  ne  fé  confument  que  moralement 
peuvent  fe  confumer  en  deux  manières.  Pre* 
mierement  en  forte  que  les  feules  efpeces  fe 
confument ,  &  que  la  valeur  fubfifte  :  En  deu- 
xième lieu  en  forte  qu'on  fe  défaffe  de  tout* 
&  qu'on  n'ait  plus  ni  valeur,  mi  efpeces.  Ce 
dernier  a  lieu  lors  qu'on  donne,  qu'on  joue., 
qu'on  dépenfe.  Mais  on  voit  le  premier  lors 
qu'on  donne  la  monnoi^  d'une  efpece  pour 
celle  d'une  autre  efpece  >  lors  qu'on  achettc 
des  marchandifes  fujr  lefquelles  on  efpere  de 
ne  rien  perdre,  ou  même  d'y  profiter,  lors 
qu'on  aehette  des  maifons ,  des  terres,  &c. 
Car  quoi  qu'on  fe  défaffe  alors  des  efpeces, 
■on  retient  tousjours  la  valeuf ,  &  on  n'en  eft 
pas  plus  povre  qu'auparavant. 

V.  Il  faut  remarquer  que  lors  qu'on  prête, 
on  peut  fe  refervej  quatre  chofes.  I.  Le  droit 
4q  répéter  ce  qu'on  prête,  de  celui  à  qui  oà  \ 

^'^ "#  ;      ■  •  k  • 


de  Y  Intérêt.  13 1 

le  prête.  If.  Une  hypothèque  parflcuIiere,foic 
fur  la  chofe  précée,  foit  fur  celle  qui  fera  aqui- 
fe  par  le  moyen  de  celle  qu'on  prête.  III. 
La  propriété  des  efpeces  mêmes  qu'on  prête> 
comme  lors  qu'on  prête  une  fomme  d'or,  ou 
^d'argenc  pour  en  faire  montre.  I V.  La  pro- 
priété, non  Aq^  efpeces,  mais  de  la  valeur, 
à  laquelle  ces  efpeces  montent. 

Tout  cela  pofé  de  la  forte,  perfonne  ne 
nie  qu'en  prêtant  une  fomrae  d'argent  on  ne 
paiflfe  fe  referver  les  trois  premiers  de  ces 
droits.  C'eft  ce  qui  ne  foufFre  point  de  diffi- 
culté. C'eft  le  quatrième  feul  qu'on  nous 
contefte. 

De  mon  côté  je  ne  nie  pas  premièrement 
ique  dans  les  prêts  ordinaires ,  on  netranfpor- 
i  te  le  domaine  &  la  propriété  des  efpeces,  ôc 
c'eft  là  peut  être  tout  ce  que  les  Jurifconful- 
tes  entendent  lors  qu'ils  difent  que  le  rnutuum 
aliène  la  propriété.  En  deuxième  lieu  je  ne  nie 
pas  que  lors  qu'on  prête  une  fomme  à  quel- 
■qu'un  qui  l'emprunte  pour  la  dépenfer ,  on 
n'en  tranfporte  la  propriété,  tant  à  l'égard 
des  efpeces,  qu'à  l'égard  de  la  valeur»  fe  re- 
fervant  feulement  une  acftion  perfonnelie  fur 
le  débiteur,  qui  n'eft  autre  chofe  que  le  droit 
de  repeter  fur  lui  la  fomme  qu'on  lui  a  prêtée. 
C'eft  ce  que  je  ne  veux  pas  nier,  mais  c'eft 
aufli  ce  que  je  n'oferois  affirmer,  parce  qu'en 
efîet  la  chofe  n'eft  pas  fans  difficulté. 

Tout  ce  que  je  prétends  c'eft  que  lors  qu'on 

prête  ane  fomme  pour  l'employer  utilement, 

foit  dans  le  commerce,  foit  autrement,    on 

fe  referve?  ou  du  mgins  on  peut  fe  referver, 

F  é  le 


1^2  Traité 

Iç  domaine  &  la  propriété,  non  des  efpecer;, 
mais  de  la  valeur,  en  forte  qu'en  quelque  par- 
tie   éts   biens  du   débiteur   que  cette  valeur 
exifle,  ellefoit,  non  au  débiteur,  mais  au 
creançier.r 

On  ne  peut  nier  quecèqueje  disnefepuif- 
fe.  C'eft  ce  qui  paroit  par  l'exemple  des  com- 
miffions.   Un  Commis  fait  ce  qu'il  veut  des 
cfpeces.  Il  les  change,    il  en  fait  des  achats, 
il  fait  même  tel  achat  qu'il  veut,  il  prend  des  ^ 
étoffes,  du  vin,  de  l'huile,  &c.  Mais  il  n'eft 
pas  le  maître  de  la  valeun  llnepeutniladon-  - 
ner,  ni  la  diffiper.  SeigTieur^    ton  marc  a  fait- 
dix  autres  marcs  y  dit  le  ferviteurde  laparabo-. 
le.  Ion  marc  ^  dit  il-,  &  non  pas  le  mien,  re- 
connoiffant   par    là  que  le   marc  appartenoic»- 
tousjours  à  Ton  maître,  quoi  qu'il  fe  fût  défait  a 
d'abord  des  elpeces. 

Pourquoi  ne  pourroit  on  pas  fe  referver  la^ 
fîmple  valeur  de  ce  que  l'on -prête,  puisqu'on 
peut  fe  referver  beaucoup  davantage!,  je  veux- 
dire  tout  ce  que  ce  qu'on  prête  pourra  gagner?, 
Dans  la  parabole ,  dont  je  viens  de  rapporter 
une  partie,  &  le  marc  que  l& maître  avoit 
confié  à  fon  ferviteur,  &  les  dix  que  le  pre* 
s^er  avoit  produits ,  étoient  tous  lu  maître; 
Pourquoi  n'auroit  il  pas  peu  fe  referver  ia  pro-i 
prieté  dei'un,  en  abandonnant  les  autres  a* 
îerviteur. 

Enfin  le  tranfport  de -la  propriété  ne  fau- 
îQitfe  faire  que  par  un  aâ:e  de  la  volonté  du  i 
propriétaire ,  qui  y  renonce*  s'en  dépouille»  > 
éè^n  inveftjt  le  debiteurv  Sidoncle  proprie^ 
a^H^neiaic-pas  çe^C  g^e:^  /J.ç^renoocepas  j 


de  V Intérêt.  i%% 

à  la  propriété  de  ce  quieft  à  lui,  s'ilveutpo^ 
fitivement  le  contraire ,  s'il  fe  rcferve  cette 
propriété,  qui  ne  voit  que  la  chofe  doit  ne- 
ceffairement  demeurer  à  fon  piremier  maître? 
Ainii  demander  fi  le  créancier  peut  fe  refer- 
ver  la  proprietéde  ce  qu'il  prête,  c'efldeman* 
der  s'il  peut  vouloir  qu'elle  lui  demeure,  c'eft: 
demander  s'il  eft  libre,  &  maître  de  fes 
adions. 

Il  eft  donc  certain  que  ce  que  je  pofe  n'eft 
pas  impolBble.  Ainfi  tout  le  réduira  favoir  ; 
il  cela  fe  fait.  Or  c'eft  ce  qu'il  n'eft  pas  diffi- 
cile de  décider.  La  valeur  de  ce  qui  a  été  pré- 
té  fubfifte  tousjours.  On  fait  où  elle  eft.  Oq 
fait  qu'elle  eft  entre  les  mains  du  débiteur. 
Qui  peut  douter  qu'elle  n'appartienne  à  quel- 
qu'un }  Mais  à  qui  eft  ce  qu'elle  appartient } 
Ce  n'eft  pas  au  débiteur.  Si  le  débiteur  en 
étoit  le  maître,  il  pourroit  e»  difpofer  com- 
me il  lui  plairoit.  Il  pourroit  la  donner,  la 
ûiiïiper,  la  jouer,  ce  qu'il  eft  certain  qu'il  ne 
peut.  Il  faut  donc  necelfairement  qu'elle  ap- 
partienne au  créancier,  &  ceci  eft  d'autant 
plus  inconteftable,  que  le  créancier  peut  en 
difpofer  comme  il  lui  plaira,  &  qu'on  vient 
de  voir  que  le  débiteur  ne  le  peut.  Il  peut  ea 
faire  prefent  au  débiteur  même,  ou  à  quelque 
autre-.  H  peut.le  la  faire.rendre.  Il  peut  la 
céder  ,  la  dépenfer,  &c. 

Qu'on  ne  me  dife  donc  plusquelapropric'^ 

té  eefle ,  &  s'anéantit  dés  que  la  chofe  poflc- 

dée  ne  fubfifte  plus.    Elle  ceffe,   je  l'avoue;, 

&  s'anéantit,  fila  chofe  ne fubûftee» aucun 

<  iensA  ;  qL  ea  elle  jnéine>   ni  dans  ik  valeur. 


1 34  Traité 

Mais  ù.  les  efpeccs  étant  détruites  ou  aliénées, 
la  valeur  fubiafte,  fi  on  fait  où  elle  eft,  y  a-t 
t-il  quelque  chofe  d'abfurde  à  dire  qu'elle  ap- 
partient à  quelqu'un?  Et  fi  elle  appartient  à 
quelqu'tin  pourquoi  ne  fera  ce  pas  à  celui  qui 
«n  étoit  maître  avant  le  prêt,  &  qui  n'a  pas 
prétendu  s'en  dépouiller  en  prêtant-? 


C  H  A  P  I  T  R  E^     XIIL 

RecapitHtation  d^  ce  quona  feu  vmrdamhs 
€hapstr^s  precedens, 

IL  eft  donc  certain  que  nôtre  preuve  fubfisf-( 
te>  &  que  les  objeâions  des  Cafijiftes  nt( 
la  détruifenr,  ni  nerafFoibliffcnt.  L'inté- 
rêt reffemble  trop  au  louage  pour  lailTer  croi- 
re à  ceux  qui  y  feront  quelque  attention,  que 
le  premier  foit  criminel  fi  le  fécond  eft  jufte 
&  innocent.    Neantmoins  pour  mettre  cette  t 
vérité  dans  un  plus  grand  jour  je  vaila  redui-i 
duire  à  un  certain  nombre  de  propofifions, 
«n   partie  évidentes,  &  en  partie  prouvées 
dans  les  chapitres  precedens. 

I.  On  peut  fe  faire  payer  lUifage  d'une  chofe  . 
utile  y  éf  dont  on  fe  referije  la  propriété.  Cette  c 
propofition   eft  évidente,   &  le  contrad  de 
louage  n'a  que  ce  feul  fondement,  il  feroitin- 
jufte,  fi  cette  propofition  étoit  faufle. 

II.  On  feut  employer  r argent  à  de t^h  uJageSy 
que  ^QÏ  qu'm  s^endefajfei  la  valeur^  ou  l^equi- 


de  r Intérêt,  3^5 

valant  y  fuhjifte  tousjours ,  ^  demeure  entre  tes 

mains  de  celui  qui  en  fait  cet  ufage.    Cette  pro-] 

\  pofition  n'eft  pai5  moins  évidente  que  la  pre- 

rmiere,  &  le  commerce  en  cft  une  preuve  fen- 

\  fible  &  demonftrative. 

,  1 1 1 .  O»  peut  prêter  fin  argent  fius  <ette  con^ 
\  dit  ion  exprefe,  que  celui  à  qui  on  le  prête  l*£m^ 
'  ploie  à  l'un  de  ces  ufages  qui  le  laijfent  fuhfifier 
''  dans  l'équivalent.  C'eft  ce  qui  fe  fait  tout  les 
I  jours,  &  perfonne  ne  le  condamne. 
I  IV-  En  prêtant  fin  argent  de  cette  manière  ^ 
j  ^  fius  cette  condition ,  on  peut  fi  refirver  lapro* 

iprietéje  ne  dis  pas  des  efpeces^  mais  délavaient 
de  ces  efpeces.  C'eft    ce  que  j'ai  fait  voir  dans 
I  le  chapitre  précèdent. 

V.     On  peut  fi  faire  affeurer  <e  qu^an  fe  rejer^ 
nje  5  fans  en  perdre  la  propriété.  En  effet  le  trai- 
té d'aflaurance  tranfporte  fî  peu  la  propriété, 
qu'on  ne  fait  affeurer  ordinairement  que  les 
i  chofcs  qu'on  veut  conferver,    &  qu'on  ap- 
préhende de  perdre. 
I      V  L  I^^  débiteur  peut  auffibienqu*un  autre  afi 
Ifeurer  ce  qu'on  lui  prête.  Ceci  eft  évident.  Car 
I  pourquoi  celui  qui  a  la  chofe  entre  les  mains, 
I  ne  pourroit  il  pas  l'afleurer,   auflî  bien   que 
I  celui  qui  ne  l'a  pas?  D'ailleurs  le depofitaire, 
le  locataire,  le^ommodataire,  le  font  quel- 
I  quefois.   C'eft  même  ce  qui  fe  fait  tousjours 
\  ^ans  le  mutuum.  Pourquoi  ne  le  pourroit  on 
)  pas  dans  les  prêts  de  la  nature  de  celui  dont 
.  nous  parlons? 

VIL  Cet  équivalent  de  ta  Comme  prêtée^  qui 
demeure  entre  les  mains  du  débiteur  -^  peut  lui  étr^ 
mUe\  en  fme  qu'il  profite  de  Fujage  que  k  prêt 


.  1-^6  .  Traité- 

iùi  donne  le  moyen  cC en  faire.  C'eft  ici  eîTcoie 
une  chof^  qu'on  voit  tous  les  jours,  ôc  le 
commerce  en  eflj  non  feulement  un  exem- 

''plè ,  'ipais  une  preuve ,  à  la^iieile il  eft  icopoï"- 
fible  de  fériilrer.  ' 

Y 1  II .  C^^  uj^g? peut,  être  mis  à  prix.  Pour- 
quoi" ne  îê  poufroit  il  pas,  "  puis  que  le  refte 
dQS  diofes  utiles  y  efl  mis  cous  les  jours,  quoi 
qu'il  y  en  ait  un  grand  nombre  qui  ne  font 
pas  moins  incertaines  que  celle  ci  ? 

IX.  JLe  créancier  peut  exiger  jufiement  ce  prix. 
Pourquoi  ne  le  pourroit  il  pas  ,  s'il  eft  vrai  î. 
"qu'on  peuîTeiaire  payer  i'ufage  d'une  chofe 

utile,  (^  dont  on  s'eft  refervé  la  propriété, 
comme  on  le  peut  par  la  L  propoficion  ;  s'il 
eft  vrai  il.  que  ie  créancier  s'eft  refervé  la 
propriété  de  ce  qu'il  prête,  comme  il  paroic 
par  la  IV.  prop.oiitiôn  ^  s'il  eu  vrai  enfin  que 
cet  ufage  eà  utile  au  débiteur^  &  peut  être 
mis  à  prix ,  comme  il  paroic  par  les  propor- 
tions V  II '&  VI I F     ;v    .  ^ 

X.  Ce  prix  n'eft  autre  choje  que  Tinter  et.  QtX:- 
té  proportion  encore  eft  inconteftable,  car 
elle  n'eft  autre  chofe  que  la  définition  de  l'in- 
térêt, &  cette  définition  étant  un£  définition 
du  mot ,  efl  abiuraire.  .    ,  I. 

XI.  J>onc  on  peut  exiger  rinterét.  Cette  con- 
séquence eft:  neceflaire ,  &  on  ne  peut  la  nier 
en  admettant  les  propofitions  qui  la  pré- 
cèdent. 

Il  faut  feulement  ajouter  deux  chofes.  La 
première  que  quoi  jen'aye  parlé  que  de  l'ar- 
gent ?  je  n*ai  pas  prétendu  exclurrele  refte 
4es  cj^ofcs  C[iij  fe  coûfunjent  en,  qycïgue  forte 


de  f Intérêt,  1,37^ 

par  leur  ufage ,  le  blé ,  le  vin  a  Th  uil'e ,  les  épice- 
ries,Ies  étoffes ,  &c.Je  mets  tout  dans  un  même 
rang ,  pourveu  feulement  qu'on  prête  ces  cho- 
fes,  non  pour  les  confumer,  mais  pour  lès 
mettre  dans  le  commerce.  J'avoue  en  effet 
qu'on  ne  peurftipulei  un  intérêt  lucratif  du 
préc  qu'on  fait^  par  exemple  du  blé  qu'on 
n'emprunte  que  pour  s'en  nourrir.  Maisfion 
l'emprunte  pour  le  revendre,  &  y  profiter,, 
on  le  peut  de  même  que  de  l'argent,  pour-i. 
veu  que  d'ailleurs  on  nelemette  pas  à  un  trop. 
haut  prix. 

L'autre  chofe  que  j'ajoute,  c'eft  qu'on  ne 
doit  pas  s'imaginer  qu'il  ne  foit  permis  de 
prendre  intérêt,  que  de  ce  qu'on  peut  mettre 
dans  le  commerce.  On  le  peut  aufS-de  tout 
ce  qui  donne  au  débiteur  le  moyen  défaire 
quelque  profit,  de  quelque  nature  qu'il  foit. 
Par  exemple  lors  qu'on  achette  une  maifon, 
une  terre,  un  champ,  une  vigne,  &c.  On 
profite  de  ces  differens  achats.  On  habite  dans 
la  maifon ,  on  jouit  d^s  revenus  de  la^  terre, 
on  recueille  les  fruits  de  la  vigne,  ou  du 
champ,  ôcainfîdu  refte.  Par  confequent  fi 
I  on  fait  ces  achats  de  l'argent  qu'on  a  em« 
!  prunté,  cet  argent  a  un  ufage  utile,  &  quiii 
demande  même  moins  de  foins ,  &  eâ  expo* 
fé  à  moins  derifquesquele  commerce.  Airiff 
il  n'y  a  point  de  doute  que  celui  qui  a  prê- 
té cet  argent,  ne  puiffe  s'en  faire  payer 
|!^interêt. 

Je  dis  la  même  chofe  du  blé  qu'on  prête; 
pour  le  femer,    de  ce  qu'on  prête  à  un.  artir 
TAU  pour    achetter  d^s  outils >  &  generale-- 

mc9t-- 


15S  TraîPi 

ment  de  tout  ce  qui  donne  au  débiteur  le 
moyen  de  gagner&  de  profiter.  Ainfi  la  gran- 
de régie  qu'on  doit  fuivre  pour  favoir  quand 
c'eft  qu'on  peut  prendre  un  intérêt  lucratif, 
c'eft  de  voir  quand  c'eft  que  le  débiteur  pro* 
fite  du  prêt  qu'on  lui  fait.  S'il  n'en  profite 
point,  cet  intérêt eftfnjufte,  &  ufuraire.  S'il 
€n  profite,  il  peut  être  permis  &  innocent, 
j!)OurVéu  qu*il  ne  manque  pas  des  autres  con- 
ditions que  j'ai  indiquées,  &  que  j'explique* 
rai  dans  la  fuite. 


eHAPITRE  XIV. 

Oh  ?Qn  confirme  te  quon   vknt  de  dire  par 
la  conjîderarton  de  ce  i^H* an  appelle  leçon* 
jraSi  des  trois  contra6is, 

0)k  n'aura  aucune  pêne  à  convenir  de  ce 
que  je  viens  de  dire,  û  l'on  confidere 
que  le  traité  que  je  propofe  n'cft  pas  dans 
le  fond  plus  injufte  qu'un  autre,  que  la  plus- 
part  des  Cafuiftes  de  la  communion  Romai- 
ne regardent  comme  IegiriïT>e ,  &  qui  l'eft,. 
ce  me  femble  (ans  difficulté  C'efl:  celui  qu'on 
appelle  le  contraâ  des  trois  contrâ<Sts.  Voici 
ce  que  c'eft. 

J'ai  de  l'argent  contant,  que  je  ferois bien 
âife  de  faire  valoir.  Je  n'entends  pas  le  com- 
merce, mais  je  m'adrefleàunnegotiant,  qui 
a  la  r'Cputati^n  de  l'entendre.    Je  lui  remets 

moo 


de  r Intérêt.  139 

argent  entre  les  mains,  à  condition  que  nous 
partagerons  également  le  profit  qui  en  pourra 
revenir.  Ce  premier  contrat  eft  jufte>  &  il 
n'y  a  perfonne  qui  le  condamne. 

Quelque  temps   après  nous  en  fiiifons  un 
fécond.  Ce  Négociant  eft  bien  aife  de  n*étre 
pas  obligé  à  me  découvrir  le  lecrct  de  fon  com- 
merce, &  le  véritable  état  de  Tes  aâFaires.   Il 
m'oâre  de  me  fiaîre  parti  de  ce  profit  incer- 
tain que  je  puis  retirer  du  fonds ,    que  je  lui 
\  «i  mis  entre  les  mains.  lien  prend  les  rifques 
fur  foi,  &  s'obligea  me  rendre  annuellement 
dix  pour   cent.    Ce  fécond  traité  n*eft  pas 
i  moins  innocent  que  le  premier,  &  je  ne  vois 
I  pas  ce  qu'on  y  pôurrôit  trouver  à  redire. 

D^nsce  fécond  traité  le  Negotiant  n*eft 

que  mpn  Commis.  Il  fait  feulenàent  valoirle 

fonds  que  je  lui  ai  confié.  Ainû  fi  ce  fonds  fe 

!  perd  c'eft  pour  mon  conte.  Cela  me  fait  quel- 

I  que  pêne.    Je  propofe  à  ce  Commis,    qui  à 

;  ce  fonds  entre  les  mains ,  &  qui  doit  favoir  ce 

qu'il  en  fait,  de    me  l'aïïèurer.  Il  y  confenjc 

j  moyennant  cinq  pour  cent  >  queje  lui  donné 

:  par  an.       Ce  troifiéme  traire  eil  encore  très 

i  innocent,  &  il  eft  malaifé  de  dire  ce  qui  peut 

I  ie  rendre  fufpe<5t. 

-"  Ces  trois  contrats  ainfi  faits  il  me  refte 
cinq  pour  cent  fixes  &  arrêtés ,  qu'on  peut 
appeller  intérêt,  profit,  revenant  bon,  ou 
ce  qu'on  voudra. 

On  demande  maintenant  pourquoi  faifant 
innocemment  ces  trois  contrants  en  divers 
temps,  &  les  uns  après  les  autres,  on  n« 
pourroit  pas  les  faire  tous  à  la  fois.    On  de 

maa- 


î*4P  Traité^  ^ 

mande  pourquoi  ce  Marchand  &  mornepott?-. 
vons  pas  traiter  d'abord,  &  fans  circuit  fouf  i 
ces  conditions  ,  que  je  lui  métrai  cette  fom»  • 
me  entre  les  mains  pour  la  faire  valoir  dam  - 
le  commerce,  qu'il  me  i'afleurera  contre  tous 
les  riiqu es  auxquels  elle  va  être  expofée,    ôt 
que  cette  affeurance   déduite  il  me  donnera 
cinq  pour  cent  pour  tout  le  profit  que  j'^n  puis 
prétendre.    On  demande,  ,dis-je,  ce  que  ce 
contraâ-peur  avoir  de  plus  criminel  que  lei  tj 
trois  dont  j'ai  parlé  faits  en  divers  temps.  J'a-  ! 
voue  que  quelque  effort  que  j'y  fafle  je  n'y 
puis  rien  appercevoir  où  je  voie  la  plus  legc- 
,re  pmhre  d'injuftice.  ^  -.,;  ;   -jr  r-   . .  ;  .1: 

On  peut  confirmer  tout  ceci  par  cette  cou* 
fideration,  qu'après  avoir  fait  le  prejnier  trai- 
te ivec  celui  à^qui  j'ai  confié  monargeRt^  je 
puis  faire  les  deux  autres  avec  un  tiers,  n'y 
ayant  point  de  doute  que  ce  tiers  ne  p.uifle  d'un 
coté  m'affeurer  le  fonds ,  c'eft  à  dire  caution- 
ner, tiion  débiteur,  Si  de  i'autre  me  faire  par- 
ti du  pirofît.  Et  fi  un  tiers  Je  peut ,  pourquoi 
rafTocié  lui  même  ne  le  pcHirroit  il  pas  ?       ■ 

Je  fai  ce  que  Soto  oppofe  à  ceci.  Il  dit  qu'à 
la  vérité  on  peut  faire,  les  deuxderniers  traités 
après  le  premier,  mais  que  fi  on  les  fait  le 
f^remier  ne  fubfiâe  plus.  Ce  n'eft  plus  une 
îociQtéy  comme  au  commencement ,  cgr, 
dit  il ,  il  efi:  efîentiel  à  la  focieté  que  le  péril 
foi t  égal  pour  Tun  &  pour  l'autre  des  aflbciés^ 
&  ici.  il  eft  tout  d'-un  -coté. - 

Mais  Soto  fe  trompe  fans  doute  lors  qu'il 

^aÇTeure  qu'il  eft  eflentiel  au  contrat  de  focie- 

f.é  quc.ie  péril  foie  égal  pour  les  affociés.   Le 

droit 


de  r Intérêt.  141 

'iroit  Romain  décide  formellement  le  contrai- 
re. Voici  les  propres  termes  de  la  loi  29.  ff. 
fro  focîo.  lîacoirifocietatempoffe^  uinulliuspar^ 
•tem  damni  alter  Jentiat  y  lucrum  vero  commune 
pt ,  CaJJtus  putat ,  quodita  demum  valehit  (  ut  ^ 
iSabinus  fcribit  )  fi  tanti  fit  a^era^  quanti  ', dam" 
num  éfiy  c^(f . 

J'ajoute  que  quand  même  ce  queSotopre-i 
tend  feroit  véritable,  il  s'enfuivroit  tout  au 
plus  que  ce  ne  feroit  pas  ici  un  contraâ:   de 
îbcieté,  mais  il  ne  s'enfuivroit  pas  que  le  cofi- 
trad  fût  injuile.     Cependant  il  importe  peu 
!  quel  nom.  on  lui  donne  pourveu  qu'on  le  laifTe 
tj  fubfifter,  &  qu'on  avoue,  ce  qu'en  effet  on 
Il  i;îe  peut  nier ,  qu'il  cft  innocent. 
!      Soto  ajoure  une  féconde  raifon,  maiscom- 
(I  me  je  l'ai  détruite  dans  l'un  des  cîiapitres  pré- 
flcedens,  il  n'eit  pas  nece0aire  de  s'y  arrêter. 
I  Je  dirai  feulement  que  û  ce  contradt  efl  pér- 
il mis^   je  ne  voi  pas  ce  qu'il  y  peut  avoir   de 
j  criminel  dans  celui  qui  porte  flipulationd'in- 
ti  terét.   Car  ou  ces  deux  contrats  ne  font  dif^ 
i  ferens  que    de    nom,   ou  s'il    y    a  quelque 
;,  diftinûion,    l'un  n'ellï|>as  moins  jufte  que 
^  l'autre.  Ill^ 

.  Toute  la  différence  qu'il  y  a  c'efl  que  l'un 
eft  fondé  fur  Tufage  que  le  débiteur  fait  de 
ce  qu'on  lui  prête,  &  l'autre  fur  le  profit 
qu'il  efpere  d'en  retirer.  Mais  comme  il  ne 
peut  retirer  ce  profit  que  par  le  moyen  de  Tu- 
îage,  &  que  je  ne  propofe  de  faire  payer  cet 
ufage,  que  parce  que  je  prefuppofe qu'il  peut 
donner  du  profit ,  on  peut  dire  que  la  diffé- 
rence conûfle  plus  dans  les  termes  que  dans  le 
Ïq#  de  la  chofe  même.  Fi- 


14*  TV^iié 

Figurons  nous  pourtant  qu'il  y  en  ait  quel- 
qu'une. Qi^elle  injuftice  y  peut  il  avoir  à  re- 
tirer quelque  chofe  d'un  ufage  qui  doit  don- 
ner du  profi*:,  s'il  n'y  en  a  point  à  prendre 
une  partie  du  profit  qui  doit  revenir  de  cet 
ufage?  Commenr  pourja-t-on,  je  ne  dirai  pas 
prouver  loli^ement,  mais  comprendre,  que 
n'y  ayant  point  d'injuftice  dans  le  fécond  >  il 
y  en  ait  quelqu'une  dans  le  premier  ? 


C  H  API  THE    XV. 

Que  ce  ^»'o«  enfeigne  touchant  lesrentescofjfi^ 
tUnées  confirme  la  même  chofi» 


/^N  peut  encore  confirmer  tout  ce  que  je  ; 
^^ viens  de  dire   par  l'exemple  de  ce  qu'orfi 
appelle   rentes  conftituées.     Voici    ce   que'! 
c'eft.   Un  homme  qui  a  un  bien  immeuble, 
abefoin  d'une  femme,  par  exemple  de  cent 
écus.   Pour  les  avoir  il  s'adreffe  à  quelqu'un 
qui  a  de  l'argent,    &|I0Î  offre  de  lui  érablir 
fur  ce  bienimmeubje  qu'il  poffede,  une  ren- 
te annuelle  de  cinq  écus,  qu'il  s'obligedelui 
payer  ,^  pourveu  que  l'autre  lui  conte  prefen- 
tement  cent  écus. 

Toute  l'Eglife  Romaine  approuve  ces  for- 
tes de  eonftitutions.  Le  droit  Canonique  les 
autorife,  &  les  Cafuiftes  les  plus  rigides  leà 
recommandent ,  6t  fouhaittent  qu'on  les  fubf- 
tituë  à  tout  ce  qu'ils  appellent  contradyifu- 


de  rinttrét.  143 

raires.  Mats  il  importe  abfolûment  de  favoir 
qu'ils  ne  les  permettent  qu*avec  de  certaines 
refervesa  qui  en  rendent  Tufage  affés  limité. 
Ils  en  content  jufqu'à  quatorze,  dont  les 
principales  font  I.  Que  ces  rentes  foient  éta- 
blies fur  des  biens  immeubles,  c'eft  pourquoi 
ils  condamnent  les  rentes  purement  perlbn^ 
nelles,  &  celles  qu'on  établit  f^Jr  l'argent  ex- 
pofé  au  commerce,  II.  Q^ecebien  immeu- 
ble, fur  lequel  on  met  cette  rente,  donne 
efFeâiivement  le  moyen  de  la  payer.  III.  Que 
le  bien  immeuble  venant  à  périr  par  un  cas 
fortuit ,  la  rente  s'éteigne  d'elle  même  ^  <é* 
ipjo  faùio  con.me  on  parle.  IV  Qu'il  foitau 
pouvoir  du  débiteur  d'amortir  la  rente  tou- 
tes les  fois  qu'il  lui  piaira,  en  rendant  le  prix 
qu'il  en  a  reçu ,  fans  que  le  créancier  ait  le 
même  droit. 

.  Gn  regarde  toutes  ces  conditions  comme 
ueceflaires,  ôcPieV  a  défendu  exprelîement 
d'en  omettre  aucune.  Mais  il  y  a  deuxchofes 
à  remarquer  là  defTus.  L'une  que  la  Confti- 
tution  de  Pie  V.  n'eft  reçue,  ni  en  France, 
ni  en  Allemagne,  ni  aux  Pais  bas,  nimém* 
en  Sicile.  L'autre  qu'on  ne  croit,  ni  en  ai^^ 
cun  de  ces  endroits  ni  ailleurs,  que  lanecct 
fité  de  ces  conditions  vienne  du  droit  natu- 
rel, mais  feulement  du  droit  pofitif  &  Ec;-^ 
clefiallique. 

On  tient  en  premier  lieu  que  félon  le  droit 
naturel  un  Marchand  &  un  artizan  peuvent 
auffi  bien  conftituer  une  rente,  l'un  fur  fon 
commerce,  &  l'autre  fur  fon  travail,  qu'un 
bourgeois  fur  fa  métairie ,  ou  fur  fa  maifon. 

Ef 


:I44  Traité 

Et  en  effet  fi  ce  Marchand  &  cet  artîzan  en- 
trant dans  la  focieté  civile  ont  peu  affujettnr 
ce  même  commerce,  &  ce  même  travail,  aux 
impofitions,  dont  le  Souverain  ,  quel  qu'il 
foit,  les  pourra  charger  dans  les  occafions, 
pourquoi  ne  pourroienr  ilspas  les  affujettirau 
payement  d'une  rente,  dontil  neleur  eftpass 
impoflSble  de  s'affidAchir?  * 

Je  dis  la  m/me  ^hoiè  des  rentes  purement 
perfonnelles.  Si  ^es  Princes  peuvent  iropoferi 
des  tributs  perfonnels,  files  fujets  ont  peu  s'y) 
foûmettre  fans  violer  la  loi  naturelle,  fi  mê- 
me cette  loi  ne  df::feHd  pas  à  un  homme  libre( 
de  fe  rendre  efclave ,  comme'  tout  le  mondè( 
en  convient,  ne  faut  ilpasneceflairementres-' 
conoître  que  les  rentes  perfonnelles  n'ont 
rien  d'injafte,  &  de  contraire  au  droit 
naturel? 

On  peut  encore  confirmer  ceci  par  cettei 
confideration.  On  convient  que  les  DireCr 
teurs  des  Monts  de  pieté»  qui  manquent  de( 
fonds  pour  fournir,  foit  aux  frais  necefiaire*,i 
foit  même  aux  prêts,  pour  lefquels  on  les 
a  établis ,  peuvent  en  prendre  en  érsbîifîant  de^i 
rentes  fur  les  Monts  mêmes.  C'efi;  ce  qui  fëi 
pratique  par  tout.  Voyês  FlateL  part.  3.  cap 
4.  ».  657.  ^\  658.  Mais  qui  efl:  ce  qui payé( 
ces  rentes,  que  les  povres,  qui  emprunteriti 
de  ces  Monts  à  gros  intérêt.^  Et  ces  povrés^i 
que  peuvent  ils  obliger  que  leur  travail ,  oui 
pour  mieux  dire  queïeur  mifere? 

On  ne  peut  donc  foûtenir  qu'il  y  ait  quel* 
que  chofe  d'injufte,  daris  les  rentes  établiei' 
foit  fur  les  perfonnes^  foit  âir  le  travail  j 

aindl 


iel4 

I 


dsV  Intérêt,  145 

ainfi  il  eft  évident  que  c'eft  le  feul  droit  Ca- 
nonique &  Ecclefiaftique  qui  les  condamne. 
Je  dis  la  même  chofe  de  la  permiflion  qu'on 
donne  au  débiteur ,  &  qu'on  refufe  au  créan- 
cier, d'amortir  la  rente  toutes  les  fois  qu'il  lui 
plaira.Cette  dirpofition  eft  vifiblementdudrcit 
pofitif.  Le  droit^naturel  n'a  rien  qui  empêche 
I.  Que  les  rentes  ne  puiffent  être  perpétuelles, 
pourveu  que  les  parties  en  conviennent.  Il 
Que  quand  même  elles  feront  perpétuelles 
•dans  leur  établiffemenc  le  même  confente- 
ment  qui  les  a  établies  ne  les  amortifTe.  III. 
^Qu'on  ne  puifîe  les  établir  pour  un  certain 
temps  fixé  &  déterminé,  par  exemple  pour 
dix  ouvingtans.  IV.  Qu'on  ne  puifle  les  éta- 
blir pour  tout  le  temps  qu'une  perfonne  vivra. 
C'eft  ce  qu'on  appelle  rtf»/«i;/rf^ffw.  V.  Que 
le  débiteur  ne  pulSe  fe  referver  la  liberté  de 
les  éteindre,  même  fans  le  confentement  du 
Créancier.  VI.  Que  le  créancier  ne  puiiïe  fe 
faire  la  même  referve. 

Tout  cela  eft  également  conforme  au  droit 
naturel ,  &  fi  on  en  convient  volontairement, 
le  traité  qu'on  en  fait  eft  fans  difficulté  valide 
&  obligatoire.  Mais  cela  pofé  je  demande  fi 
la  rente  conftituée,  telle  que  la  loi  naturelle 
la  permet,  a  quelque  chofe,  foit  de  plusjuf- 
te,  foit  même  de  plus  doux,  &  de  plus  fa- 
vorable pour  le  débiteur ,  que  le  contraét  d'in- 
térêt. N'a-  t-elle  pas  même  quelque  chofede 
de  bien  plus  dur  ?  En  effet  nous  ne  permet- 
tons de  prendre  intérêt  que  de  l'argent  qii'oa 
frète  afin  qu'il  foit  employé  à  des  ufages  uti- 
les ôc  lucratifs  ^  &  on  permet  d'âchetter  des 

G  rentes 


1^6  Traité 

rentes  fans  s'informer  de  Tufage  que  le  ven- 
deur fera  du  prix  de  la  rente  dont  il  fe  char- 
ge. Ainfi  la  rente  eft  bien  plus  propre  àachç- 
ver  d'abîmer  les  miferables,  que  l'intérêt. 

Je  ne  fai  même  fi  on  ne  pourroit  pas  foû- 
tenir  que  la  rente,  telle  que  les  Cafuiftes 
avouent  que  la  loi  naturelle  la  permet ,  n'ert 
autre  choie  qu'un  intérêt  affranchi  des  limi-| 
rations  &  des  reftridions  que  nous  y  ajoû- 1 
tons.  En  effet  l'intérêt  n'efl autre  chofe qu'u- 
ne rente,  qui  peut  être  éteinte  lors  qu'il  plai- 
ra à  l'une  ou  à  l'autre  des  deux  parties,*  ou 
s'il  y  a  quelque  différence,  elle  efl  fi  mince 
&  fi  déliée,  qu'on  ne  la  voit  point. 


CHAPITRE  XVI. 

Ouelqties  conjideratiom  qui  confirment  la  mê- 
me chofi' 


ON  peut  ajouter  encore  quelques  refle- 
xions, qui  peuvent  donner  du  jour  à  ce 
que  j'ai  dit.  La  première  fe  prend  de  cet 
endroit  de  la  loi ,  qui  comme  on  l'a  déjà, 
veu,  permettoit  aux  Ifraelitcs  de  prendre  in^ 
terét  des  étrangers  riches ,  &  accommodés. 
Il  n'y  a  point  de  doute  que  cet  intérêt  que 
Dieu  permettoit,  ne  fût  un  intérêt  lucratif^ 
car  il  n'eft  pas  -concevable  qu'il  défendît  je 
compenfatif ,  ni  à  l'égard  des  étrangers  po- 
yres,  ni  à  l'égard  des  Ifraelitcs  riches.    S'il 

mm 


i  âe  l^ Intérêt.  147 

.  l'eût  défendu,  il  auroic  autoriféles  injufl:ices> 
n'y  ayant  rien  de  plus  injufle  que  de  profiter 
aux  dépens  d'autrui.  Mais  fi  Dieu  permettoit 
l'intérêt   lucratif  à  Tégard  de  quelques  uns, 
s.n'â-t-on  pas  lieu  d'en  conclurre  qu'il  n'a  rien 
:  d'injufte  enfoi,  &  qu'on  peut  innocemment, 
[  foit  le  prendre,  foit  le  ftipuler? 
\-    II.  Il  eft  difficile  de  dire  quelle  in juflice  il 
y  peut  avoir  dans  un  prêt  à  intérêt,   tel  que 
;  Calvin   le   propofe  dans  une  de  fes  Epiftres. 
|.I1  faut  fereprefenter  deux  hommes,  dontî'un 
\  foit  incomparablement  plus  riche  que  l'autre, 
i  mais  avec  cette  différence,  que  le  premier 
;  ayant  tout  (on  bien  en  fonds  de  terre,   le  fe- 
\  cond  ait  le  fien  en  argent  contant.     Le  pre- 
mier trouve  roccaûon  de  faire  une  acquifition 
confiderable,  qui  eft  fort  à  fa  bien  feance, 
l  mais  qui  n'accommode  poit  le  fécond.     Le 
i  premier  prie  le  fécond  de  lui  prêter  le  prix  de 
;  îa  terre  qu'il  veut  achetter,  &  promet  de  lui 
en  payer  un  intérêt  qui  n'excède  pas  le  revenu 
de  ce  qu'ilachette.  Cela  s'exécute,  &  de  cet- 
te manière  le  riche  jouît  pendant  un  certain 
;temps  de  fa  terre,  &  en  paye  l'intérêt  à  l'au- 
tre. Je  demande  ce  qu'il  y  peut  avoir  d'injuf- 
jdans  ce  taité.  Ote  t-on  au^  riche  quoique  ce 
foit  qui  lui  appartienne?  Bien  loin  de  le  faire 
on  lui  donne  le  moyen  d'aquerir  ce  qu'il  n'a- 
îVoit  pas.  On  ne  lui  fait  donc  point  de  tort, 
tj&  ainfi  ce  traité  ne  fauroit  être  criminel. 
!5    Je  dis  la  mémechofedes  Marchands.  Qu'on 
s'en  figure  un   qui  entend  admirablement  le 
commerce,  mais  qui  n'a  point  du  tout  de 
fonds  pour  s'y  appliquer.   Quel  tort  lui  faic 

G  2  oa 


14^  Traité 

un  en  lui  prêtant  une  fomme,  qu'il  pourra 
faire  valoir  de  telle  forte,  qu'il  en  retirer* 
trois  ou  quatre  fois  plus  qu'il  ne  payera  d'in- 
tcrét  ?  Combien  n'en  voit  on  pas  qui  bien 
loin  de  fe  ruiner  par  là  s'enrichiffent-?  Qui 
ne  voit  même  que  le  commerce  ne  fauroit 
iubfifter  Tans  ce  fccours  ? 

II I.  Perfonne  ne  condamne  le  cautionne- 
ment* &  perfonne  ne  s'avife  de  foûcenir  qu'il  î 
y  ait  de  i'injuftice,  foit  à  l'exiger,  foit  à  l'ad* 
cepter.  Il  eft  pourtant  vrai  qu'à  confiderer  las 
chofe  en  elle  même  il  a  quelque  chofe  de  biear 
plus  dur,  &  de  bien  plus  choquant ,  quel'ifii- 
terét.  L'intérêt  ne  confifle  qu'à  faire  part  dm 
.profit  que  le  prêt  a  donné  le  moyen  de  faire, 
il  ne  confifle,  dis-je,  qa  à  en  faire  part  à  celui 
de  qui  on  a  reçu  ce  fccours ,  ce  qui  efl  fi  vi^ 
fiblement  raifonnable,  que  la  fimple  reco-) 
,  noiffance  devroit  y  porter,  &  qu'en  efifetil 
faut  être  extrêmement  interefle  pour  ne  lei 
pas  faire  de  foi  même,  ôc  de fon propre mom 
yement. 

Par  le  cautionnement  au  contraire  on  pay«) 
ce  qu'on  n'a  point  emprunté.  Un  autre  en  a 
fait  fes  ufâges,  bons  ou  mauvais.  Il  l'a  diffi- 
pé,  il  s'en  eft  entretenu ,  &  en  a  entretenu  fî 
famille.  Mais  pour  lui,  qui  ne  s'en  eftjamtii 
prévalu  le  moins  du  monde ,  il  faut  qu'il  l 
rende,  il  faut  que  pour  expier rimprudenc 
&  la  mauvaife  condui^:e  d'un  autre  il  tomb 
d^ns  la  mifere  ôc  dans  l'indigence,  lui  ôc  f( 
enfans.  Peut  on  nier  quececineparoiflfetoi 
autrement  oppofé  à  l'équité  naturelle,  qi 
l'intérêt?  Cependant  perfonne  ne  IccondaD 


de  r Intérêt,  14^ 

ne,  &  tout  le  monde  fe  déchainccontrerin- 
tèrét.  Peut  on  nier  que  le  préjugé  n'ait  plus  de 
part  d^îs  ce  procédé ,  que  la  lumière  ? 

IV*.  Enfin  tous  les  Cafuiftes  trouvent  bon 
qu'un  homtne,  qa'un  autre  prie  de  le  caution- 
tionner,  fe  falTe  payer  pour  le  faire.  Ils  di- 
fent  que  le  danger  auquel  la  caution  s'expofi 
de  payepour  le  débiteur  peut  être  mis  à  prixe- 
comme  le  relie  des  chofes,  &  qu'ainfî  il  n'y 
aérien  d'injufte,  foit  à  exiger  ce  prix,  foit  à 
le  prendre.  Mais  fi  cela  eft  vrai,  comme  il 
l'en  fans  doute,  quel  mal  y  peut  il  avoir  à 
prendre  intérêt  d'un  homme  à  qui  on  prête 
fans  caution  ?  Ne  peut  on  pas  lui  faire  le  mé- 
jiie  parti  que  la  caution  lui  feroit?  Ne  peut 
on  pas  prendre  pour  foi  ce  qu^il  donneroic 
^àr  cette  caution? 

I  Tout  cela  me  paroit  certain,  &  je  ne 
jvoi  pas  fur  quoi  on  fe  pourroit  fonder  fi^  on 
{entreprenoit  de  le  contefter.  Ainfi  je  ne  m'y 
[arrêterai  pas  davantage. 


G  3  C  H  A^ 


15*0  Traite 


CHAPITRE     XVir. 

Si  lors   que    la  chofe  prêtée  vient  à  fe perdre 
cette  perte  doit  tomber  tiniqttement  fur  le 

créancier, 

AVant  que  de  paiïer  à  la  confiderâtion 
du  dernier  titre  fur  lequel  on  peut  fon- 
der la  juftice  de  l'intérêt,  il  n'y  aura 
point  de  mal  à  dire  un  mot  fur  une  quefttôn 
qui  nait  de  ce  que  je  viensde  dire.  J'ai  parlé 
jurqu'ici  de  ce  qu'on  met  entre  les  mains  des 
Negotians ,  pour  le  faire  valoir  dans  le  com- 
merce.   Il  eft  ordinaire  de  voir  que  ces  Ne-^ 
gotians  bien  loin  de  le  faire   valoir,  comme: 
lis  i'efperentj  viennent  à  le  perdre.  Le  vaijp- 
feau   fur  lequel  ils  mettent  leurs  marchandi-  ■ 
îtSi  fera  naufrage,   ou  fera  pris  par  des  Cor- 
faires  pendant  la  paix,  ou  par  des  Armateurs 
en  temps  de  guerre.     S'il  arrive  à  bon  port,i 
l'infidélité  d'un  CommilTionaire,  ou  la  ban-' 
qaeroure  d'un   Marchand,   qui  aura  achetté : 
ces  marchandifes,  empêchera  qu'on  n'enfoiti 
payé.  Si  on  l'eft  on  fera  du  prix  de  ces  mar-  ■ 
chandifes  un  autre  achat,  qui  deviendra  mau- 
vais par  quelqu'un  à^s  accidens  que  j'ai  indi- 
qués.   En  un   mot  il  y  a  mille  voies  par  lef  ' 
quelles  ce  qu'on  mer  dans  le  commerce  peut  t 
fe  perdre,  &  fe   perd  même   tous  les  jours. 
Lors  que  cela  arrive  on  demande  fur  qui  c'ell  \ 
que  cette  perte  doit  tomber. 

Quel-I 


de  V Intérêt.  151 

Quelques  uns  de  nos  Théologiens  veulent 
qu'elle  tombe  uniquement  fur  le  créancier, 
&  iis  croient  qu'il  y  a  de  l'injuftice  à  préten- 
dre que  le  débiteur  foit  obligé  de  payer,  foit 
les  intérêts,  foit  même  le  capital,  lorsqu'il 
n'en  profite  point.  Mais  il  leroit  à  fouhaittçr 
que  ces  Auteurs  fe  fûfTent  expliqués  un  peu 
davantage.  Pofons  que  leur  fentiment  foie 
univerfellement  reçu,  &pa{ïeenforced6loï, 
en  forte  que  lors  qu'on  prête  à  desNegotians 
on  ne  puife  leur  rien  demander,  fi  c^qu'on 
leur  prête  vient  à  périr.  Daas^cette;  fiippofi- 
tion  veut  on  que  le  créancier  ne  puifîe  ftipu- 
ler  que  l'intérêt  ordinaire  de  cinq,  ou  defix 
pour  cent.^  Ou  permet  on  de  le  proportion  < 
ner  aux  rifques  auxquels  on  &'expofe,  ce  qui 
pourra  faire  monter  cet  intérêt  jufqu'à  vingt 
cinq  &  trente  pour  cent? 

Sï  c'eft  le  premier  il  efl;  certain  que  dire 
ceci,  &  défendre  abfolûment  de  prêter  à 
ides  Negotians  c'eft  la  même  chofe.  Car  en- 
fin il  faudroit  qu'un  homme  qui  a  de  l'argent 
à  prêter  eût  perdu  le  fens,  s'il  s'avifoit  de  le 
colloquer  à  un  intérêt  de  cinq  ou  de  fix  pour 
cent,  en  prén-ant fur  foi  tousies  rifquesdont 
j'ai  parlé,  &  tous  les  autres  femblabies  qu'on 
y  pourroit  ajourer. 

iVIais  imaginons  nous  qu'il  Te  trouve  àts 

créanciers  afifés  imprudens  pour  faire  un  tel 

prêt.  Y  a  t-il  de  la  juftice,  ni  à  le  propofer, 

nia  y  confsntir.?  Cinq  ou  fix  pour  centd'in- 

kterét  égalent  ils  dans  une  jufte  eftimation  les 

r  rifques  auxquels  on  s'expofe?  Mais  il  femble 

que  la  plufpart  des  Théologiens  ne  content^ 

G  4.  pour^ 


I5'2  Traiié 

pour  rien  rinjuftice,  pourveu  que  ce  foit  le 
CFeancier  qui  la  foufFre*  Ils  ne  font  effrayés 
que  de  celle  qui  tombe  fur  le  débiteur:  Au 
lieu  qu'il  faudroit  tcHir  la  balance  droite,  & 
ne  favorifer^  ni  le  créancier  pour  faire  tort 
au  débiteur,  ni  le  débiteur  pour  faire  tort  au 
créancier. 

Que  fi  on  permet  de  proportionner  l'inté- 
rêt aux  rifques,  coofime  on  fait  dans  lescon- 
traâs  de  groiïe  aventure,  j'avouerai  que  le 
tr^aité  qu'on  propofe  n'a  rien  d'injufte.  Mais 
je  foûriendrai  en  premier  lieu  qu'il  eft  très  in- 
commode, &  pour  le  débiteur,  &  pour  le 
créancier.  Il  l'eft  pour  le  débiteur,  parce  pre- 
mièrement qu'il  e&  rare  que  le  commerce  puif- 
fefupporter  un  tel  intérêt,  Le  profit  n'y  eftl 
pas  fi  grand  qu'il  puifle  refîer  quelque  chofej 
pour  le  Marchand  après  qu'il  aura  payé  vingt; 
cinq  ou  trente  pour  cent  d'intérêt..  D'ailleurs: 
comme  il  ne  feroit  pas  jufte  que  le  créancier; 
ignorât  l'emploi  que  le  débiteur  donne  à  foai 
argent,  il  faudroit  que  le  débiteur  lui  découH 
vrit  le  fecret  de  fes  affaires,  à  quoi  peu  de  Nc< 
gotians  voudroient  fefoû mettre,  parce qu'eni 
effet  l'ame  du  commerce  c'eft  le  fecret. 

Ceci  encore  feroit  bien  incommode  poiœi 
les  créanciers.  Ils  devroient  examiner  tout>' 
&  veiller  fur  tout.  Il  faudroit  même  qu'iW 
entendiCTent  le  fin  du  commerce  de  quoipww 
de  gens  peuvent  fe  vanter.  : , 

iVîais  j'ajoute  en  deuxième  lieu  que  dim 
cette  fuppofition  onevalueroit  les  rifquesquei 
le  créancier  prend  fur  foi,  &  on  les  compen^ 
feroit  par  le  pie  de  rimerét  qu'on  lui  permet-j 

troi^ 


de  r Intérêt.  15Î 

!fôit  de  prendre.  Mais  fi  on  peut  évaluer  ces 
rifques,  &  les  compenfer  par  l'intérêt ,  lors 
que  c'eft  le  créancier  qui  s'en  charge,  pour- 
quoi ne  peut  on  pas  faire  la  nîéme  chôfe  pour 
le  débiteur?  Pourquoi  ne  peut  il  pas  prendre 
ces  rifques  fur  Toi,  &  s'en  dédommager  par 
la  modicité  de  TinceTét  auquel  il  s'oblige? 

Imaginons  nous  par  exemple  que  dans  le- 
premier  de  ces  traités  l'intérêt  foit  de  trente 
pour  cent,  en  forte  qu'on  impute  les  cinq 
au  profit  ceflanr,  au  dommage  émergent,  ôc^ 
au  profit  que  le  débiteur  peut  rerirer  du  prêt 
qu'on  lui  fait,  &  les  vingt  cinq  aux  rifques 
que  le  crearrcieT  prend  fur  foi.  Je  demander 
pourquoi  le  débiteur  ne  peut  pas  fe  charger 
de  ces  mêmes  rifques*  en  épargnant  ces  vingt 
cinq  pour  cent  qu'il  devrjoit  payer  à  fon  créan- 
cier, s'il  faifoit  le  premier  traité,  &  ne  lui- 
en  donnant  que  cinq. 

Si  le  premier  fe  peut,  je  demande  pour- 
quoi le  fécond  ne  fe  pourroit  pas.  Je  deman- 
de même  fi  le  fécond  n'eft  pas  beau ccJup  plu s^ 
naturel  que  le  premier.  Car  enfin  qui-  peut 
mieux  fe  châfgeT  des  rifques ,  que  celui  qui 
à  l'adminiftration  de  la  chofe  qui  y  efl  expo- 
fée?  C'eft  le  débiteur  qui  dilpofe  de  ce  qu'il 
emprunte,  &  qui  en  fait  les  ufages qu'il  trou- 
ve à  propos.  Rien  n'eft  plus  raifonnable  que 
de  lui  en  imputer  le  fuccés.  Il  l'eftau  moins 
îaeaucoup  plus  que  de  l'imputer  au-cr^ancier, 
qui  peut  n'y  avoir  point  de  part,  &  qui  quoi- 
qu'il en  foity  en  a  d'ordinaire  beaucoup  moins 
que  le  débiteur^ 

Pdur  moi  je  ne  voudrois  adftreindre  per-  - 
Qr-f-  fonne^- 


S54  Traite 

fonne  ni  à  l'un,  nia  l'autre  de  ces  traités.  Je 
les  croi  tous  deux  également  juftes,  quoi 
qu'inégalement  commodes.  Ainfi  j'en  laiffe- 
rois  le  choix  à  ceux  qui  doivent  les  faire,  ôç 
leur  permettrois  de  prendre  celui  des  deuxv: 
qui  leur  paroîtroit  plus  avantageux.  >; 

Au  refte  le  traité  étant  fait^  la  juftice  per-i 
met  au  créancier  de  fe  le  faire  tenir  dans  toute 
fon  étendue.    Mais  ceci  n'empêche  pas  que 
la  charité  ne  puiiïe  l'obliger  à  quelque    relâ- 
chement, plus  ou  moins  grand,  félon  l'état 
<ie  fes  affaires ,  &  de  celles  du  débiteur.  - 


CHAPITRE     XVIir. 

Si  le  profit  négatif  efi  nn  fondement  faffijaftt- 
foHT  prendre  intérêt,  ■ 


TOut  ce  que  j'ai  dit  jufqu'ici  tendoit  ai 
faire  voir  qu'il  n'y  a  rien  d'injufte  a; 
prendre  un  intérêt  modéré  des  prérs^; 
que  l'on  fait,  lors  que  celui  à  qiii  on  les  faiçr: 
en  doit  profiter,  acquérant  par  ce  moyen  ce  : 
qu'il  n'acquerrôit  point  autrement.  Mais  il'l 
y  a  une  autre  efpece  de  profit,  qu'on  peut  : 
appeller  «^^^a-///,  &  qui  confifte,  non  à  ga-' 
gner  ce  qu'on  n'a  pas,  mais  à  ne  pas  perdre'; 
ce  qu'on  a  déjà ,  ou  même  ce  qu'on  peut  avoit- ': 
dans  la  fuite,  non  à  devenir  plus  riche,  mai^^i 
à  s'empêcher  d'être  plus  povre.  Les  prêts?*'! 
^u'çn  fait  n'ont  fort  fou  vent  que  ee  feul  ufa-  • 


de  r Intérêt.  155 

ge ,   6c   la  chofe  arrive  en  pîufîeurs  façons". 

Par  exemple  un  homme  doit  une  fomme 
conliderabie,  donc  il  ne  fàuroic  fe décharger, 
éc  dont  il  eft  contraint  de  payer  l'incerécàfix 
pour  cent.  Je  lui  prête  cette  Ibmme  à  quatre 
pour  cent.  Ainlî  il  ne  gagne  rien  à  la  vérité, 
mais  il  épargne  annuellement  deux  pour  cent 
qu'il  payeroit  fans  moi  à  Ton  premier  cré- 
ancier. 

\3^  autre  eft  pourfuivi  par  un  créancier 
impitoyable  ,  qui  va  le  mettre  fur  le  carreau 
s'il  ne  trouve  le  moyen  de  le  fatisfaire.  On 
îui  prête  ce  qu'il  doit,  ôc  de  cette  manière  il 
demeure  en  poffeffion  de  fon  bien  qu'il  al- 
•loit  perdre  fans  ce  fecours. 

Un  t roifiéme  a  befoin  d'argent,  ôc  n'en  trou- 
vant point  eft  contraint  de  vendre  à  vil  prix 
des  marchandifes  qu'il  eft  feur  de  vendre  plus 
chèrement  quelque  temps  après.  Lui  prêtant 
cet  argent  dont  il  a  befoin,  &  dont  il  ne 
j>eut  fe  pafTer  ,  on  lui  épargne  ce  qu'il  alloic 
perdre  fur  ces  marchandifes  qu'il  étoit  obligé 
de  vendre. 

On  demafide  fi  danscesoccafionsj  &dans 
les  autres  femblables,  il  y  a  de  Tinjuftice  à 
prendre  intérêt.  Pour  moi  il  me  fembie  qu'il 
n'y  en  a  point.  En  effet  fi  on  peut  prendre 
intérêt  par  cette  raifon  que  le  prêt  qu'on  fait 
donne  le  moyen  de  Faire  un  gain  poGtif ,  je 
ne  voi  pas  pourquoi  on  ne  le  pourroit  lors 
qu'on  peut  donner  le  moyen  de  ne  pas  per- 
dre. Car  enfin  empêcher  de  perdre  n'eft  pas 
rendre  un  moins  bon  office  que  d'aider  à  ga- 
gaer.  Ainû  je  ne  doute  pas  qu'on  ne  puilîe 

G  6  ap- 


15^  Traité 

appliquer  ici  tout  ce  que  j'ai  dit  dans  les  cha<- 
pitres  precedens ,  &-  que  je  ne  répète  pas  pour 
«'être  pas  long. 

D'ailleurs  c*eft  ici ,  ou  Tuaique ,  ou  du 
moins  le  principal  fondement  de  Tinteréc 
qu'on  paye  aux  Monts  de  pieté,  comme j'ef- 
père  de  le  faire  voir  dans  la  fuite.  Ainfi  à 
moins  que  d'admettre  ce  titre  il  faut  abolit 
ces  établiffemens  fi  utiles ,  &  fi  commodes 
aux  miferables.- 

Je  ne  m'arrêterai  pas  davantage  fur  ce  fujet,^ 
qui  en  eflFec  ne  peut  avoir  rien  de  difficile 
après  les  reflexions  que  j'ai  déjà  faites.  j€  re« 
marquerai  feulement  que  quoy  que  cette  efpe- 
ce  d'intérêt  foit  auffi  peu  contraire  à  la  jufti- 
ce  que  la  précédente  ,  elle  eft  d'ordinaire  : 
bea^uçoup  plus  oppofée  à  la  charité,  Le„be-. 
foin  que  celui  à  qui  on  prête  a  da  fecours 
qu'oa  lui  donne,  eft  tel  fort  fouvent>  qu'il 
oblige  ,  ou  à  prêter  fans  intérêt  >  ou  à  fe 
cotttemer  de  l'intérêt  compenfatif  >  ce  qui 
n'a  pas  lieu  auffi  fouvent  dans  les  prétsi 
qu'on  fait  à  ceux  qui  n'empruntent  que. 
^our  profiter.    Mais  ceci  n'eft  pas  de  _  nette  i 


emm 


^  Tînteréf,  iff 

C  H  A  P  I  TRE     XIX* 


Quand  cejl  que  l* intérêt  eji  injufte.  Condition 
necejfaires  four  empêcher  qttil  ne  lefeit»  ^ 


N  dira  peut  être  que  fi  tout  ce  que  je 
viens  de  dire  eft  permis,  il  ne  reftera 
^  point  de  cas  où  l'intérêt  Toit  inju{le,& 
par  confequent  criminel.  Mais  c'eft  là  rnie 
confequence  que  je  n'ai  garde  d'admettre. 
Car  outre  que  l'intérêt  peut  être  criminel  fans 
étie  injufte>  comme  j'efpere  de  le  faire  voir 
dans  la  fuite,  il  eft  certain  qu'il  n'arrive  que 
trop  fouvent  qu'il  efl  oppofé  aux  loix  mêmes 
de  la  juftice. 

Pour  le  voir  plus  diftinûement  il  faut  fe 
rcfïbuveair  de  la  diilinâion  que  nous  avons 
faite,  qui  nous  fert  de  guide  dans  tout  ce 
traité.  Il  y  a  un  double  intérêt,  je  compenjkt 
tffôc  Je  lucratif.  On  peut  mêrae  y  en  ajoû^ 
ter  un  troiiiême,  qu'on  nommera  mixte.  Ù eu 
celui  qui  refulte  de  l'union  des  deux,  &  qui 
tend  d'un  côte  à  reparer  les  dommages  cau- 
fés  par  le  prêt,  &de  l'autce  à  donner  au  cre» 
ancier  le  moyen  de  profiter  de  fon  prêt.  Ce 
dernier  eft  le  plus  ordinaire  des  trois. 

L'intérêt  compenfatif  eft  injufte  lors^qu'il 
excède  le  moins  du  monde  les  dommages 
qu*il  doit  compenfer.  En  eflfet  toutes  les  fois 
fue  rayant  reçu  on  a  un  fol  de  plus  qu'on 


i^%  Traité 

n'auroit  fi  on  n'avoit  point  prêté,  on  peut 
s'affeurer  qu'il  eilexceffîf,  &  par  confequent 
ufuraire.  D'où  il  efl;  aifé  de  conclurre  qu'il  y 
a  de  la  contradidtion  à  vouloir  profirer  des 
prêts  que  Ton  tait ,  &  à  s'imaginer  qu'on  ne 
prend  qu'un  fimple  intérêt  compenfatif.  Ce 
n'eft  pas  tout.  Quand  même  on  ne  fe  propo-) 
feroit  pas  de  profiter  d'un  fol ,  fi  on  fe  pro 
pofe,  ou  d'alTeurer  par  ce  moyen  ce  qu'oni 
préce,  ou  de  s'épargner  de  la  pêne  &  del'ei 
barras  j  on  tombera  dans  la  même  contradi^ 
,tion,  tous  ces  avantagea  pouvant  être  mis  } 
prix,  ôc  devant  encrer  en  conûderation  lori 
qu'il 's'agic  de  fixer  le  pié  de  cet  interércequj 
demande  une  parfaite  égalisé,  toutes  chofei 
coniîderées  de  part  ôc  d'autre. 

Il  y  a  encore  une  autre  c!>ofe  à  obferverfuu 
'  ce  fujet.  C'eft  qu'il  faut  lâifiTer  au  débiteur  li^! 
choix  des  compenfations  qu'il  peut  faire,  Û 
que  pourveu  que  celles  qu'il  offre  foient  boosi 
nés  &  fuffifantes,  il  eft  jufcede  s'en  contea<i 
ter,  &  il  y  a  de  la  barbarie  à  les  refufer.  Pau 
exemple  s'il  oftre  «les  gages,  il  ne  faut  pàç 
lui  demander  des  cautions.  S'il  offre  des  cau^ 
tions  j  il  ne  lui  faut  pas  demander  des  gages^ 
&  ainfi  du  refte.  "^; 

Mais  les  précautions  ks  plus  necefîairéf 
font  celles  qui  ont  pour  objet,  foie  rinteref 
lucratif,  foit  le  mixte,  car  les  mêmes  foni 
neceflaires  pour  tous  les  deux.  J'ai  touché 
dans  un  autre  endroit  les  conditions  fanslef- 
q-uelles  je  ne  penfe  pas  qu'un  tel  intérêt  foit 
légitime.  Mais  comme  je  ne  les  ai,  niprou-j 
vêes>  ni  même  êclaircies,  il  nY  aura  poiilt 
de  mal  à  le  faire  i^i* 


de  P Intérêt,  I^^ 

La  première  elt  qu'on  ne  foit  pas  tenu  de 

prêter   gratuitement,    comme  il  eft  certain 
\  qu'on  peut  l'être  en  plufieurs  façons.  On  peut 

l'avoir  promis,   &  les  promeiïes  engagent, 

comme  je  l'ai  fait  voir  dans  mon  traité  de  la 
iConfcience.  On  peut  avoir  reçu  un  pareil 
I  office  de  celui  qui  l'exige  àfon  tour  ,  &  alors 
Ion  doit  le  lui  rendre,  au  moins  par  un  prin- 
.  cipe  de  reconoiflance.  Celui  qui  emprunte 
:  peut  fe  trouver  dans  une  neceffité  extrême 
jd'un  prêt  gratuit.  Plulîeurs  encore  prétendent 
I  qu'on  eft  tenu  deprérer  gratuitement  à  fespro- 
iches,  qui  fe  trouvent  dans  desneceffitésfim- 
Hplcment  preiïantes,  ou  même  communes. 
I  La  féconde  condition  eft  que  le  débiteur 
!s'oblige  volontairement  à  payerl'interét  qu'on 

lui  demande.  Cette  condition  eft  très  necef- 
:  faire,  car  comme  je  l'ai  fait  voir  dans  mon 
Uraité  de  la  Confcience,  tout  contraâ:,  qui 
in'eft  pas  volontaire  eft  nul.  Ainfifion  forçoit 
Je  débiteur  à  s'obliger  malgré  lui,  cette  obli- 
igation  n'auroit  point  d'effet,  &  l'intérêt  qu'oïl 
Iprendroit  de  cette  manière  feroit  injufte. 
;j  La  troifiéme  condition  eft  que  le  débiteur 
idoive  vraifemblablement  profiter  du  prêt 
I  qu'on  lui  fait.  Cette  condition  exclut  du  nom- 
Jbre  des  prêts  pour  lefquels  on  peut  ftipuler 
tl'interéc,  tous  ceux  qu'on  fait  à  des  perfon- 
!nes  qui  doivent  confumer  &  dépenfer  ce 
i  qu'on  leur  préte,en  forte  qu'ils  ne  confervent, 
[ni  la  chofe  même  qu'on  leur  prête,  nil'cqui- 
'  valent.    C'eft  ce  qu'on  prouve  par  plufieurs 

râifons>  les  unes  fâufTes»  les  autres  obfcures. 

^ais 


t4o  Tr^té 

Mais  il  me  femble  qu'on  peut  le  démontrer: 

par  celle  ci. 

On  ne  peut  fonder  la  juftice  de  l'intérêt  lu- 
cratif que  fur  l'ufage  que  le  débiteur  fait  de  : 
ce  qu'on  lui  a  prêté,  &    en  effet  cet  ufage: 
ôté  il  ne  refte  point  de  titre  en  vertu  duquell 
on  puifle  exiger  aucune  autre  chofe  que  le  ca- 
pital. Deux  chofes  pourtant  font  voir  qu'il  y 
auroit  de  rinjuftice  à  fe  faire  payer  l'ufa- 
ge d'un    argent  qu'on  a  xonfumé  en.  s'en 
(ervant. 

La  première  qu'un  argent  confumé  n'a  plus>s 
d'ufage.  Comment  feroit  il  pofllble  de  s'en  fer-- 
vir  lors  qu'on  ne  l'a  plus  entre  les  mains*  ni-i 
phyfiquement ,  ni  moralement,  ni  en  foi , , 
ni  en  fa  valeur  ?  Par  confequenc  faire  payer  r 
un  tel  ufage>  c'eft  faire  payer  un  pur  néant. . 

Imaginons  nous  que  le  débiteur  ne  rende^: 
lé  capital  que  dix  ans  après  l'avoir  dépenfé.,. 
Imaginons  aous  que  pendant  ces  dix  ans  ilvl 
paye  régulièrement  l'intérêt.    Que  paye-t-il  I 
par  cet  intérêt  ?  Eft  ce  l'ufage  qu'il  retire  de  : 
ce  qu'il  a  emprunté?  Et  quelufage  en  retire-- 
t-il,  puis  qu'il  ne  l'a  plus  enaucun  fens> 
L'ayant  confumé  un  moment  après  l'avoir  em- 
prunté ?  Il  eft  donc  vifiblement  lefè ,    &  le 
traité  par  lequel  il  s'eft  obligé  à  ce  payement 
étoit  injufîè. 

Ceci  peut  être  éclairci  par  la  comparaifon-^ 
du  louage,  &  cet  exemple  eft  d'autant  plus  i 
juite  que  qui  quecefoitne  prétend  que  le 
prêt  à  intérêt  ait  plus  de  privilège  que  le  loua- 
glL.  On  fe  contente  poufveu  qu'on  fafleîe  mé^ 
5^e  |ug$!^<^j^^  à^^  ces  deuk  contrats,  Xmagi» 


de  rinterét.  1&%, 

iikons  nous  donc  qu'une  chofe  donnée  à  loua- 
ge, vienne  àfe  perdre,  foitpar  un  cas  fortuit, 
foie  par  la  faute  du  locataire.  Imaginons  nous, 
iqu'une  maifon  louée  foit  confuméepar  unîn- 
jcendie,  ou  qu'un  cheval  meure.     Le  louage 
\  cefle  dés  que  la  cbofe  louée  périr,  &  le  locateur. 
ipeut  bien  dans  de  certains  cas  fe  faire  payer 
ce  qu'il  a  loué>  mais  il  ne  peut  plus  exiger  de 
louage  dés  le  moment  que  ce  qu'il  a  loué  cefle. 
d'exifter.  Comment  donc  pourroit  on  fe  faire 
payer  l'intérêt,  c'eft  à  dire,  le  louage,  d'un 
argent  confumé,  &  que  le   débiteur  n'a 
plus? 

La  féconde  confideration  quijuftifie  lamé*î 
me  chofe,  c'eft  que   pour  pouvoir  fe  faire - 
i  payer  i'ufage  d'une  chofe  qu'en  a  prêtée,  il. 
i  faut  de  toute  neceflîcé  qu'on  s'en  foii  refervé 
,  la  propriété.  Car  fi  on  en  a  perdu  la  proprie- 
té  onn'eft  pas  en  droit  de  s'^n  faire  payet 
l'ufage.  Par  exemple  (à  après  avoir  donné  un 
cheval  à  louage,  &  avant  qu'on  mel'aitren* 
du,  je  le  vends,  ou  en  fais  prefent,  foit  au 
locataire,  foit  à  quelque  autre,  dés  ce  mo- 
ment la  le  louage  cq^q-,  &  je  perds  le  droit 
de  me  le  faire  payer. 

Il  etl  pourtant  vrai  que  le  creanciernefau-* 
roit  fe  referver  la  propriété  d'un  argent  qu'il 
confent  qu'on  emploie  à  un  ufage  quile  con- 
fumé. Car  outre  que  dans  cette  fuppofition 
le  débiteur  en  devient  le  maître,  pouvant  en 
difpofer  abfolûment  %  &  com  me  il  lui  plait  » 
outre  cela,  dis-je,  là  propriété  fuppofe  une 
chofe  qui  en  eft  l'objet,  &  dés  qu'une  chofe 
cefle  d'cxifter,  elle  n'âpparticnc  plus  à  qui 

que 


î62  Traité 

que  ce  foit.'  Ainfî  l'argent  prêté  de  cette  ma- 
nière nefubfiftantplus,  on  ne  peut  s'en  faire 
payer  l'ufage. 

Mais,  dira-t-on>  n'efl  ce  pas  profiter, 
que  de  conferverfavie,  &  celle  defesenfans? 
On  peut  donc  prendre  intérêt  de  ceux  qui 
n'empruntent,  que  pour  s'empêcher  de  mou- 
rir de  faim.  Je  n'admets  point  cette  confe- 
quence.  Ceux  qui  empruntent  pour  ne  pas 
mourir  de  faim  font  dans  une  neceflîté  extrê- 
me du  prêt  qu'on  leur  fait,  ôcainfi  bien  loin 
qu'on  puifTe  leur  demander  l'intérêt,  on  ne 
doit  pas  même  exiger  d'eux  qu'ils  rendent  le 
capital.  D'ailleurs  la  vie  n'eft  pas  une  chofe 
qui  entre  dans  le  commerce.  C'eft  un  bien 
trop  grand  6c  tropèxcellcnt  pour  pouvoir  être 
rriis  àprix. 


CHAPITRE    XX. 

Des  deux  dernières  conditions  necejfaîresfour 
faire  un  tnieréî  jtifte  ^  légitime* 


LA  quatrième  condition  eft  que  l'intérêt 
qu'on  exige  n'excède  pas  le  profit  que 
le  débiteur  efpere  de  retirer  du  prêt  qu'on 
lui  fait.  Car  û  l'intérêt  devoit  excéder  le  pro- 
fit, le  traité  feroit  defavantageux  au  débiteur, 
6c  parconfequent  injufte. 

Enfin  la  dernière  de  ces  conditions  eft  que 
DUS  quelque  prétexte  que  ce  foit>  &  de  quel- 
que 


de  V  Intérêt.  163 

^ue  nature  que  foit  Tinterét,  qu'on  prend, 
:ompenratif,  lucratif,  ou  mixte,  onnepafTe 
iamais  tant  foit  peu  les  bornes  marquées  par 
les  loix,  ôc  par  confequent  qu'on  ne  prenne 
rien  dans  les  lieux  où  les  loix  le  défendent, 
&  que  dans  ceux  où  elles  le  permettent,  on 
n'excède  pas  le  pié  qu'elles  ont  fixé.  Car 
comme  on  Ta  prouvé  ailleurs,  quelque pofi- 
rives,  &  quelque  arbitraires,  que  les  loix  ci- 
bles foient  de  leur  nature,  la  confcience  veut 
gu'on  les  obferve,  &  qu'on  s'abftienne de  fai- 
re ce  qu'elles  condamnent. 
;  Quelqu'un  peut  être  s'imaginera,  que  ni 
Icette  dernière  condition ,  ni  les  deux  précé- 
dentes, ne  font  nullement  necefîaires,  & 
que  la  féconde  fuffi t.  C'eft  alTés,  dira-t-on, 
que  le  débiteur  s'oblige  volontairement  à  payer 
l'intérêt  de  ce  qu'il  emprunte,  pour  faire  que 
le  créancier  puifle  le  recevoir  légitimement, 
parce  qu'en  efiFet  chacun  eft  maître  de  fon 
propre  bien ,  &  peut  en  faire  ce  qu'il  lui  plait. 
Ainû  le  débiteur  difpofant  en  faveur diefon 
créancier  de  l'intérêt  qu'il  s'oblige  de  lui  payer, 
celui  ci  en  devient  maître  légitime,  &  le  dé- 
biteur qui  s'y  foûmet  volontairement  ne  peut 
fe  plaindre  qu'on  lui  fafletort,  n'y  ayant  rien 
de  plus  confiant  que  la  maxime  du  droit  qui 
porte  qu'on  ne  fait  point  de  tort  à  ceux  qui 
confentent.  Volenti  non  ft  injuria.  Il  n'y  aura 
donc  point  de  cas,  où  il  ne  ioit  permis  de 
prendre  intérêt. 

^  Ce  n'eft  pas  tout.  Il  n'y  aura  point  d'inté- 
rêt Il  hautj  &  fi  exorbitant  qu'on  ne  puifle 
prendre.  Car  puis  que  les  loix  civiles  ne  m'em- 
pêchent 


1^4  Traité' 

pèchent  pas  de  donner  mon  bien  à  qui  il  m© 
plait>  pourquoi  ne  pourrois- je  pas  payer  à 
mon  créancier  tel  intérêt  que  je  voudrai?  Ce 
que  je  lui  conterai  au  de  ia  du  pié  fixé  par 
lesloix,  ne  fera- 1- il  pas  à  lui,  fi  non  pas 
comme  une  chofe  deuë  en  juftice>  aumoinn 
comme  une  chofe  donnée,  ôcparconfequent 
acquife  légitimement  ?  Car  on  convient  qu'il 
n*y  a  point  d'acquifition  plus  légitime,  que 
celle  qui  eft  l'effet  d'une  donation. 

On  concevra  peut  être  plus  diftindtement 
tout  ceci  en  difant  qu'à  la  vérité  les  loix,  foili 
civiles,  foit  naturelles,  donnent  au debiteuii 
le  droit  de  ne  payer  l'intérêt  qu'en  de  certain* 
cas>  6c  dans  une  certaine  quantité,  mais  que 
rien  n'cmpéche  que  ce  débiteur  ne  renonce 
volontairement  à  ce  droit ,  coçime  on  renoa-i 
ce  tous  les  jours  aux  autres»-  oc  que  s'illefaiii 
celui  en  faveur  de  qui  iï  y  renonce^  ne  lui 
fait  point  de  tort  en  acceptant  fa  rcnon-i 
eiation. 

Pour  répondre  à  cette  objedion  il  faut  fël 
refïouvenir  de  ce  que  j'ai  dit  dés  l'entrée  dai 
traité  de  la  Reftitution  que  la  maxime  qu'on 
aous  oppofe  n'eft  pas  û  univerfellement  ve*î 
ritable,  qu'il  n'y  ait  bien  des  cas  où  elle  (é 
trouve  fauflTe.  Elle  ne  peut  fubfifter  qu'aveo 
yn  grand  nombre  de  l'imitations  &  de  reftrie-; 
tioûi ,  qui  ne  font  pas  de  ce  lieu.  Je  n'entou»^ 
cherai  qu'une  feule ,  parce  qu'il  n'en  faut  pas» 
davantage  pour  refoudre  cette  objection. 

On  convient  que  cette  maxime  n'eft  véri- 
table, que  lors  que  le  confentement  qu'ellei< 
pafe  eil  tout  à  fait  libre  >  &  on  convient  en  i 

ffîémei 


de  V Intérêt.  1(^5 

«léme  temps  qu'il  ne  Teft  pas  lors  qu'il  y  a 
de  l'ignorance,  ou  delà  contrainte.  On  con- 
vient qu'un  homme,  qui  ne  confent  à  quel- 
que chofe  que  par  l'un  ou  l'autre  de  ces  prin- 
cipes, n'y  confent  pas  librement,  Ôcqu'ainfi 
fon  confcntement  n'eft  conté  pour  rien. 

Il  eft  pourtant  vrai  que  celui  qui  s'obligea 
payer  cet  intérêt  injufte  ou  exceflif ,  eft  ordi- 
nairement dans  l'un,  ou  dans  l'autre  de  az^ 
deux  cas  ou  il  ignore  le  tore  qu'on  lui  fait, 
I  ou  il  eft  forcé  de  le  fouffrir,  n'ayant  point 
|<i'autre  voie  pour  trouver  ce  qu'il  emprunte, 
I  &  dont  il  ne  croit  pas  pouvoir  fepafler-  Ain- 
I  il  fon  confentement  eft  nul ,  &  ne  juftifie 
\  pas  ce  qu'il  (buftre. 

i;      Mais,  dira- 1- on,  n'eft  il  pas  certain  que 
\  la  contrainte  n'invalide  les  contrads  que  lors 
qu'elle  vient  de  celui  avec  qui  on  traite,  Ôc 
qu'elle  ne  fait  pas  le  même  eflPet  fi  elle  vient 
d'ailleurs  ?  Par  exemple  fi  je  promets  une  grof- 
:fe  fomme  à  un  voleur,    qui  me  tient  is  poi- 
gnard à  la  gorge ,  c'eft  le  voleur  même  qui 
m'y  contraint,  &  ainlî  le  contraâ;  eft  nul. 
Mais  fi  je  vends  à  vil  prix  des  marchandifes 
que  j'ai  fur  un  vaifleau  agité  par  la  tempête, 
Je  contrad  eft  bon ,  parce  qu'eneore  que  je 
fois  forcé  à  le  faire  par  la  crainte  que  j'ai  que 
ces  marchandifes  periflent ,  cette  crainte  ne 
-vient  pas  de  l'acheteur,  qui  n'eft  pas  la  cau- 
-fe  de  la  tempête.  Encore  de  même  que  celui 
.qui  emprunte  foit  forcé  par  fa  neceffitéàs'o- 
,bliger  à  un  intérêt  injufte,  il  n'eft  pas  à  dire 
,que  fon  confentement  ne  foit  auffi  bon  que 
5'il  étoit  ^biblûment  libre,  puis  que  ce  n'eft 

pas 


- 

l66  Traité 

pas  celui  qui  lui  prête  qui  i*a  jette  dans  cett< 

neceffité. 

Mais  il  eil  aifé  de  répondre  que  celui  qu: 
emprunte  n'eft  pas  feulement  forcé  à  promet- 
tre rinterét  injufte,  par  le  befoin  qu'il  a  de 
ce  qu'il  emprunte.  Il  Teft  encore  par  le  refus 
que  celui  à  qui  il  emprunte  lui  fait  de  lui  prê- 
ter qu'à  cette  condition.  Ceci  iuffit  pour  in«i 
valider  le  confentement  qu'il  extorque  de  cet-t 
te  manière,  &  pour  lui  ôter  le  droit  de( 
s'en  prévaloir. 

Si  ce  que  je  dis  n'étoit  véritable,  bien  des 
aâions  que  toute  la  terre  condamne  feroient 
innocentes.  Dan»  un  temps  de  famine  les  ri- 
ches pourroient  achetter  pour  rien  les  hérita- 
ges des  povres.  Les  Marchands  pourroient  i 
vendre  leurs  marchandifes  à  un  prix  exceffif.r 
Les  monopoles  mêmes n'auroient  riendecri-i 
minel.  Qui  empécheroit  par  exemple  les  Apo- 
thicaires, les  boulengers 5  les  bouchers,  oui 
les  brafleurs  d'une  ville,  de  s'aflembler,  Ôa. 
de  convenir  d'un  prix  exceflif ,  auquel  ils? 
mettroient,  les  uns  leurs  medicamens,  les: 
autres  leur  pain,  &  ainfi  du  refte  .^  Ils  ne  for- - 
ceroient  perfonne  à  en  achetter.  Ils  ne  feroient  i 
pas  d'ailleurs  les  caufes  du  befoin  que  chacun  i 
a  de  ce  qu'ils  débitent.  Ainfî  ils  feroient  dans 
le  cas  de  l'objedion.  Touveroit  on  bon  ce- 
pendant qu'ils  fiflent  un  tel  monopole?  Et 
s'ils  le  faifoient,  le  Magiftratîefouffriroitil?  ' 

Croit  on  de  même  qu'un  Chirurgien,  qui 
paflànt  dans  une  forêt  y  trouveroit  un  voyageur 
percé  de  coups,  &  prêt  à  expirer,  peut  fans 
injuftice  lui  refufer  de  bander  fcs  plaies,   s'il 

ne 


de  flvurù.  i6i 

ne  lui  fignoit  une  donation  de  tout  Ton  bien? 
Etya-c-ilun  tribunal  dans  le  monde,  où 
i  une  telle  donation  ne  fût  caflTée?  :..>.■. 
;  Il  ne  fuffi:  donc  pas  pour  faire  un  contrat 
.valide  que  la  contrainte  qui  porte  à  le  faire 
'Vienne  d'ailleurs  que  de  l'un  des  contradans. 
Il  faut  encore  que  celui  ci  ne  fe  prevaille  pas 
de  rétat  où  l'autre  fe  trouve,  leforçant  à  trai- 
ter fous  des  conditions  injufles,  parle  refus 
qu'il  lui  fait  d'en  accepter  de  plus  raifon- 
-nables. 

C'eftlà  pourtant  ce  que  fait  celui  qui  re- 
'fufe  de  prêter  qu'en  ftipulant  un  intérêt  in- 
'jufte  ou  exceffif-  11  fe  prévaut  de  la  neceffiré 
[OÙ  celui  qui  lui  emprunte  3  fe  trouve  de  fefoû- 
^mettre  à  toute  forte  de  conditions.  Il  le  force 
■à  confentir  à  celles  qu'il  lui  prefcrit,  par  le 
refus  qu'il  lui  fait  d'en  accepter  d'autres.  Aiflli 
ce  confentement  n'étant  pas  abfolûment  li- 
jbre,  il  nefert  de  rien. 
!  Mais,  dira  t-  on ,  efl  il  impoffible  que  le  de- 
fbiteur  conoifTe  parfaitement  tout  fon  droit  ? 
iEft  il  impoiSble  que  le  conoifTantil  y  renon- 
ce volontairement  en  faveur  de  fon  créancier, 
qui  peut  être  fera  plus  povre  que  lui,  &  que 
fans  y  être  forcé  par  quoi  que  ce  foit  il  lui 
donne  plus  d'intérêt  qu'il  ne  devroit  donner 
en  juitice?  Dans  cette  fuppofition  le  créan- 
cier peut  il  le  recevoir  fans  pécher  ? 

Je  réponds  que  ceci  n'a  point  de  difficulté. 
Chacun  peut  faire  de  fon  bien  ce  qu'il  lui 
plait,  &  comme  on  peut  le  donner  à  ceux 
de  qui  on  ne  reçoit  rien,  onpeutauffiendif- 
pofcr  en  faveur  de  ceux  de  qui  on  à  reçu 

quelque 


t6i  Traire 

quelque  chofe.  Tout  confifteà  favoir  û  cette 
donation  eft  véritablement  &  abfolûment  lî- 
bre.  Si  elle  l'cft,  il  n'y  a  rien  à  dire.  Mail 
pour  peu  qu'il  y  air,  foit  d^ignorancc, 
foitde  contrainte  >  elle  efl:  nulle  ^  ôc  ne  to 
de  rien. 

Rien  donc  n'eft  plus  jufte  que  les  condi- 
tions que  j'ai  marquées ,  &  il  n'y  en  a  pai. 
une  qu'on  puifle,  ni  négliger,  ni  rejetcer; 
Quelle  que  ce  foit  qui  manque,  l'intérêt  eft 
vifiblement  injufte  &  ufuraire.  Mais  il  ie  prc«< 
fente  fur  cela  diverfcs  queftions  à  examinerc 
Je  vai  les-  parcourir  en  peu  de  mots  daiîs  Ici 
chapitre  fuivant. 


CHAPITRE    XXL 

Oh  l'on  répond  k  quelques  qHtftioni- 

î.  Ç\^  demande  fi  les  conditions  qu'bfr 
^^ vient  d'indiquer  font  auffi  neeeflaires  \ 
l'intérêt  compenfacif,  qu'à  l'intérêt  lucratif; 
.&  ce  que  c'eft  qu'on  doit  oblerver,  lors  ?  pfl> 
exemple,  qu'on  prête  àtsn  humméqui  veiit 
dépenfcr  &  confumer,  ce  qu'il  emprunie.  |é, 
réponds  que  ces  conditions  ne  font  necefièi 
res  qu'à  l'intérêt  lucratif.  Le  compenfatifafcii 
fiennesque  j'ai  indiquées.  Sur  ce  foîidementr 
la  jufticene  s'oppofe  point  à  ce  qu'on  pren*: 
jie  un  intérêt  compenfatif  de  ceux  la  mémci' 
qui  n'empruntent  que  pour  confumsr  ce  qui 
leur  fera  prêté.  Ceci  eft  certain,  &  perfoa- 
^e  ne  le  contefte.  1 1. 


de  F  Intérêt.  i6^ 

II.  On  demande  fi  cet  intérêt  compenfatif 
peut  être  auflî  haut  que  ie  lucratif.  Je  réponds 
que  pour  l'ordinaire  il  Teft  beaucoup  moins, 
mais  que  rien  n'empêche  qu'il  n'y  ait  des  cas 
dans  lefquels  il  l'eft  beaucoup  davantage.  Il 
peut  méthe  excéder  confiderablement  le  pié 
fixé  par  les  loix.  Mais  lors  même  que  ceci  ar- 
rive il  n'efl  pas  permis  de  le  prendre  tel  que 
la  juftice  rigoureufe  le  demanderoit.  Sous 
quelque  prétexte  que  ce  foi t  il  n'eft  jamais 
permis  de  violer  les  loix  Ainli  il  faut  necef- 
fairement,  ou  ne  prêter  point,  ou  fe  conte- 
nir dans  les  bornes  que  les  loix  prefcrivent, 
&  par  confequentne  pafTerjamais  le  pié  qu'el- 
les fixent  j  à  moins  que  comme  on  l'a  dit 
dans  un  autre  endroit,  on  ne  fe  contentât 
d'exiger  en  gros  que  le  débiteur  s'oblige  à  re- 
parer \qs  pertes  &  les  dommages  qui  peuvent 
être  \ts  fuites  du  prêt. 

III.  On  demande  fi  on  peut  tousjours 
prendre  l'intérêt  que  les  loix  permettent,  & 
fi  par  exemple  dans  les  lieux  où  cet  intérêt  efi: 
fixé  à  fix  pour  cent,  on  peut  ftipuler  ces  fix 
pour  cent,  fans  entrer  dans  d'autres  difcuffions. 
Ce  n'efl  nullement  ma  penfée.  En  effet  il 
peut  arriver  que  tous  les  titres  fur  lefquels  on 
fonde  la  ftipulation  de  l'intérêt,  pris  enfem- 
ble,  ne  donnent  le  droit  de  prendre  que 
^quatre  pour  cent.  Alors  il  y  auroit  fans  diffi- 
culté de  l'ufure  à  exiger  davantage.  Ainfi  il  y 
'a  bien  de  la  différence  entre  ce  que  les  loix 
défendent  &  ce  qu'elles  permettent.  Il  y  a 
tousjours  du  mal  à  faire  ce  qu'elles  défendent. 
Mais  ce  qu'elles  permettent  n'eft  pas  tous- 

H  jours 


ifo  Trahé 

jours  innocent.  Ceft  de  quoi  on  a  rendu  la 

raifon  dans  le  traité  de  la  Reftitution. 

I V.  On  demande  ce  qu'il  faut  faire  dans 
les  endroits  où  les  loix  n'ont  rien  prononcé 
fur  ce  fujet.  Je  réponds  qu'il  faut  fe  condui- 
re par  l'équité  naturelle,  &  ne  rien  exiger  au 
delà  de  ce  que  les  titres  dont  j'ai  parlé  per- 
mettent de  prendre,  fuivant  l'eftimationdcs 
perfonnes  les  plus  éclairées,  ôc  en  pefanti 
exadementles  circonftances,  ôclesconjonc 
tures  od  l'on  fe  trouve.  Sur  tout  il  faut  obfer-r 
ver  la  grande  règle  de  l'Evangile.  Toutes  htt 
chojes  que  vqus  votdés  que  les  hommes  'vous  fàj^l 
Jent^  faites  les  leur  aujji  femhlahleme'tit. 

V.  On  demande  ce  qu'il  faut  penfer  d'une 
coutume  qui  s'obferveen  quelques  endroits 
Dans  le  moment  que  le  prêt  fe  fait,  le  de-( 
biteur  paye  par  avance  l'intérêt  d'une  annéeJ 
&  de  cette  manière  fi  on  lui  a  prêté  cent  écùs 
il  n'en  emporte  que  94.  ou  95.  félon  que  1< 
pié  de  rinterét  eft  de  cinq  ou  de  fis  pour  cerîti 

{e  réponds  que  c'elt  là  une  véritable  ufure 
)e  cette  manière  on  ne  prête  à  parler  pràc 
prement  que  94.  95.  écus^  &  cependant  dk 
îe  fait  payer  dans  la  fuite  l'intérêt  de  cen'Ci 
Lors  même  que  le  débiteur  fe  décharge  iheÉ 
pour  le  capital,  non  94.  95.  écus,  maisceiî(r 
ce  qui  eH  ufuraire. 

VI.  On  demande  ce  qu'on  doit  penfer  è 
procédé  de  ceux,  qui  lors  que  le  débiteur  ri 
peut  payer  les  intérêts,  les  accumulent,  \i\ 
joignent  au  prinaipaU  &  de  cette  manière fc 
font  payer  l'intérêt  de  l'intérêt.  Je  réporià 
quç  c'eâ  là  encore  une  ufure  infupporrable' 

qu 


\ 


de  V Intérêt,  171 

qui  tie  peut  dans  quelques  années  qu'abîmer 
les  débiteurs,  cette  multiplication  allant  ex- 
trêmement loin,  fur  tout  lors  que  le  prêt  du- 
re quelque  temps.  C*eft  pourquoi  auffi  les 
loix  condamnent  prefque  par   tout  cet  abus. 

VII.  On  demande  s'il  n'eft  pas  permis  de 
prêter  fur  gages.  Je  réponds  qu'abfoiûment 
parlant  il  n'y  a  point  de  mal  à  le  faire.  J'a- 
voue qu'il  y  a  tel  gage  qu'il  n'eft  pas  permis 
de  prendre  j  par  exemple  celui  qui  confifte 
en  des  chofes  neceflaires  à  celui  qui  les  don- 
ne, comme  lors  qu'un  artizan  emprunte  fur 
fes  outils.  C'eft  ce  que  la  loi  de  Dieu  con- 
damne formellement.  Mais  lors  qu'on  n'en- 
gage que  ^Q^  chofes  non  neceflaires,  parexem- 
ple  de  l'argenterie,  oi*des  bijoux,  je  ne  croi 

îpas   qu'il   y  ait    du  mal  à  les  prendre,   6c  à 
!  prêter  là  deflus.  Pourquoi  y  en  auroit  il  da- 
l'Vantage  qu'à  demander,  ou  à  accepter  des 
cautions? 

VIII.  Mais,  dira-t-on,  la  difficulté  n'eft 
pas  à  favoir  ii  on  peut  prêter  fur  gages,  mais 
feulement  à  favoir  fi  en  recevant  Aqs  gages 
on  peut  prendre  intérêt.  En  Effet  les  gages  af-» 
feurent  le  capital,  &  il  femble  que  cela  fuffit. 
Mais  il  eft  aifê  de  répondre  que  le  rifque  au- 
quel on  s'expofe  de  perdre  ce  qu'on  prête 
u'eft  pas  le  feul  titre  qui  donne  le  droit  de 
prendre  intérêt.  I)  y  en  peut  avoir  plufieurs 
autres,  tels  que  lont  ceux  qu'on  a  indiqués 
en  divers  endroits  de  ce  traité.  Ainfi  les  au- 
tres pouvant  fubfiftcr,  quoi  que  celui  ci  man- 
que, il  eft  clair  qu'abfoiûment  parlant  il  n'y 
a  point  de  mal  à  prendre  intérêt  de  ce  qu'on 

H  2  a 


1 72  Traité 

a  prêté  fur  gages.  11  faut  feulement  remarquer 
que  cette  confideration  oblige  à  fe  contenter 
d'un  intérêt  plus  bas  que  celui  qu'on  exige- 
roit  autrement,  à  moins  qu'il  n*y  eût  d'ail- 
leurs quelque  circonftance,  qui  contrebilan- 
çâc  en  quelque  façon  celle  ci.  Ileft  certain  en 
effet  qu'il  y  en 'peut  avoir  de  telles,  comme 
on  va  le  voir  dans  le  chapitre  fuivant. 


CHAPITRE.     XXIL 

S* il  efl  permis  de  prendre  pour  le  prêt  des 
petites  fommes  un  intérêt  plus  haut ,  qtie 
celui  que  les  loix  ^nt  fixé  k  ï* égard  des 
grandes» 

Rien  n'eft  f>lus  ordinaire  aux  artizans, 
&  généralement  à  ceux  qui  vivent  au 
jour  la  journée,  que  d'avoir  un  bcfoin 
preflant  d'une  très  petite  fomme,  &  cela  en- 
core pour  fort  peu  de  temps.  Us  font  comme 
feurs  d'avoir  cette  fomme  dans  huit  ou  dis 
jours,  quelquefois  même  pluftôt.  Cependani 
ils  ne  peuvent  s'en  pafler,  foit  qu'ils  en  aient 
befoin  pour  s'entretenir,  foit  qu'ils  trouven' 
i'occafion  de  faire  de  certains  achats  à  bor 
conte,  au  lieu  que  s'ils  attendent  un  peu  da 
vantage  il  leur  faudroit  achetter  plus  cher.^  Il 
ne  trouvent  pas  à  point  nommé  àç.s  perion 
nés  qui  puiflenc,  ou  qui  veuillent  leur  prête 
gratuitement  tout  ce  qui  leur  eft  neceffairc 
Ils  n'en  trouvent  pas  même  qui  veuillent  l 

ley 


de  r Intérêt.  173 

leur  prêter  à  l'intérêt  ordinaire.  En  effet  la 
fomme  cft  fi  petite,  &  le  temps  pendant  le- 
quel ils  veulent  qu'on  la  leur  prête  eft  li  court, 
que  l'intérêt  fe  réduit  à  rien.  Par  exemple  ils 
ont  befoin  d'un  écu  pour  huit  jours.  L'inté- 
rêt à  fix  pour  cent,  qui  eft  le  pié  ordinaire 
en  bien  des  endroits,  fera  le fixiéme d'un  fou, 
c'eft  à  dire  une  quantité  û  petite,  qu'il  n'y 
a  nulle  part  aucuns  efpece  de  monnoie  pour 
la  payer:  Et  d'ailleurs  quand  même  il  y  en 
âuroit,  ce  ne  feroit  pas  la  pêne  pour  ù  peu 
de  chofe,  de  faire  un  article  fur  fon  livre,  de 
donner  un  billet  d'engagement,  de  prendre 
les  gages,  de  les  garder,  de  prendre  garde 
qu>'iîs  ne  fe  gâtent,  de  les  rendre  lors  que  le 
terme  eft  éelieu,  &c.  Qui  que  ce  foit  ne 
voudroit  fe  jetter  dans  cet  embarras  pour  un 
tel  profit. 

'  C'eft  pourquoi  dans  tous  les  lieux  où  ce- 
ci fe  fait  on  donne  pour  ces  petits  prêts  un 
1  intérêt  tout  autrement  haut  que  celui  des 
;  prêts  ordinaires  ,*  &  avec  tout  cela  c'eft  quel- 
que chofe  d'extrêmement  commode  poui  les 
ï débiteurs,  parce  qu'en  effet  bien  que  l'inte- 
i  réi  paroifle  excefSf ,  la  fomme  eft  fi  petite 
[qu'on  n'en  fauroit  être  incommodé.  Quand 
I  par  exemple  on  donnera  un  fou  pour  le  prêt 
[d'un  écu  qu'on  prend  pour  huit  jours,  on  ne 
[donnera  que  très  peu  chofe,  quoi  que  ce  peu 
I  foit  léze  fois  plus  que  1  intérêt  ordinaire. 
;  D'ailleurs  celui  qui  emprunte  épargnera  peut 
I  être  par  là  dix  ou  douze  fous  qu'il  payeroitde 
\  plus  de  ce  qu'il  eft  contraint  d'achettcr. 
On  demande  donc  fi  cela  fe  peut.  Mais 
-  H  l  cette 


1 74  Traité 

cette  queftion  peut  avoir  deux  fens.  Car  où 
l'on  demande  (i  on  peut  prendre  un  tel  inté- 
rêt dans  les  lieux  où  il  n'y  a  point  de  loipar- 
riculiere  qui  le  permette  ^  &  où  au  contraire 
il  y  a  des  loix  générales  qui  le  défendent  j  fi- 
xant Tinterét  à  un  pié  plus  bas.  Ou  bien  on 
demande  fi  la  chofe  eftinjufte  en  foi,  enfor^ 
te  que  \qs  loix  civiles  ne  puiflent  point  le  per- 
mettre. 

La  première  de  ces  deux  queftions  nefouf- 
fre  point  de  difficuhé.  Lors  que  les  loix  ont 
fixé  Tinterét  à  un  certain  pié  il  faut  s'y  tenir, 
&  il  n'y  a  aucun  prétexte  qui  donne  le  droit 
de  Texcedcr. 

A  regard  de  la  féconde,  il  feroit  fans  dou- 
te bien  à  fouhaitter  que  les  riches  euflent  af- 
[ts  de  charité  pour  donner  cefecoursauxpo- 
vres,  6c  pour  le  leur  donner  même  gratuite- 
ment, fe  contentant  de  retirer  ce  qu'ils  pré- 
tcroient,  fans  exiger  aucun  intérêt.  Mais 
comme  ceci  eft  plus  à  fouhaitter  qu'àefperer> 
il  faut  voir  lî  au  défaut  de  ce  premier,  &plus 
naturel  remède  d'un  tel  mal ,  on  n'en  trouve- 
roit  pas  quelque  autre  qui  le  diminuât,  s'il 
ne  peut  abfolûment  le  guérir.  C'eft  à  quoi 
bien  des  gens  ont  penfé  il  y  a  déjà  du  temps. 

Cloppenbourg  fouhaitte  qu'on  établifle  par 
tout  des  Monts  de  pieté,  où  les  povrespuif- 
fent  trouver  fur  gages,  mais  fans  intérêt, 
tout  ce  qui  leur  fera  necefïaire.  Il  veut  que 
dans  chaque  ville  le  Magiflrat  trouve  les  fonds 
necefTaires ,  foit  pour  la  flruâure  des  édifi- 
ces, foit  pour  faire  les  prêts,  foit  pour  payer 
les  teneurs  de  livres ,  &  autres  officiers,  qui 

doivent  ; 


de  t Intérêt,  175 

doivent  recevQir  les  gages )  les  garder,  &les 
rendre  à  ceux  qui  les  viendront  retirer. 

Ce  fouhaiteit  fans  doute  bien  raifonnable. 
Mais  il  eft  plus  aifé  de  le  faire,  que  de  fe  pro- 
mettre de  le  voir  rempli.  Il  y  a  fans  doute 
àt^  villes  riches  &  puiffantes,  quipourroient 
le  faire,  mais  il  y  en  a  beaucoup  plus  qui  ne 
le  fauroicnt.  C'eil  pourquoi  on  s'eft  conten- 
té en  divers  endroits  d'Italie  de  trouver ,  foie 
dans  le  trefor  public,  fcit  dans  \q^  contribu- 
tions àtâ  perfonnes charitables,  les  fonds ne- 
cefifaires  pour  les  prêts,  confemantàcequ'on 
prît  fur  ceux  à  qui  on  préteroit,  un  petit  in- 
térêt, duquel  on  peut  retirer  les  penfions 
qu'il  faut  neceflairemenc  donner  à  ceux  qui 
prennent  les  foins  dont  on  a  parlé. 

Lors  qu'on  commença  de  faire  de  ces  éfa- 
bliflemens,  Cajetan,  Dominique  deSoto, 
&  quelques  autres  les  condamnèrent.  Ils  fou- 
tinrent  que  quelque  petit  que  fût  l'intérêt 
qu'on  en  retiroit,  c'étoittousjours  une  ufure 
condamnée  pat  la  loi  de  Dieu.  Mais  le  Pape 
Léon  X.  décida  formellement  le  contraire 
dans  le  Concile  de  Latran,  de  forte  que  de- 
puis ce  temps  la  cet  ufage  a  paffé  par  tout 
pour  innocent  ôc  pour  légitime.  En  effet  il 
faut  porter  le  chagrin  à  un  étrange  excès, 
pour  aimer  mieux  laiflTer  les  povres  fans  aucun 
iecours,  que  de  leur  en  procurer  un  au ffi  com- 
mode que  celui  ci ,  quoi  qu'il  ne  le  foit  pas 
autant  qu'on  fouhairteroit. 

Dans  le  temps  que  TArchiduc  Albert  étoit 

maître  des  Païs  bas  il  fit  quelque  chofe  d'un 

peu  plus  fort,.  &  que  plufîeursauffi  n'approu- 

H  4  ve- 


iy6  Traité 

verent  point.  Il  avoic  trouvé  à  cet  égard  tou- 
tes chofes  dans  un  étrange  defordre.  Il  y  avoir 
dans  ces  provinces  de  certains  Ufuriers, 
qu'on  nommoit  Lombards,  quiprétoientfur 
gages  à  gros  intérêt,  &  qui  pour  le  faire  im- 
punément en  obtenoient  la  permiflîon  des 
Gouverneurs,  qui  laleurvendoient  à  un  cer- 
tain prix,  dont  ils  convenoJent  avec  eux, 
moyennant  quoi  il  leur  étoit  permis  de  pren- 
dre jufqu'à  trente  trois  pour  cent.  L'Archi- 
duc pour  remédier  à  un  tel  defordre,  reduifît 
premièrement  Finterét  que  ces  gens  la  pour- 
roient  prendre,  de  33.  pour  cent  à  22.  Mais 
ceci  même  étant  exceffif,  il  tâcha  de  faire 
quelque  chofe  encore  de  plus  utile. 

N'ayant  peu,  ni  fournir  lui  même,  ni 
trouver  dans  les  contributions  dès  perfonnes 
accommodées,  les  fond^  neceflTaires,  foit 
pour  la  conftrudion  des  maifons,  foit  pour 
les  prêts  ,  il  les  emprunta  à  l'intcréc,  &  or- 
donna que  pour  payer,  d'un  côté  ces  inté- 
rêts, 6c  de  l'autre  les  gages  des  Officiers, 
ceux  qui  feroient  des  emprunts,  payeroient 
jurqu'à  féze  pour  cent,  c'eft  à  dire  la  moitié 
de  ce  qu'ils  payoient  au  com.mencement.  Les 
deux  Archevêques  des  Païs  bas,  fix  Evêques, 
&  plufieurs  Doétcurs ,  qui  furent  confultés 
là  deflus ,  approuvèrent  cet  établiflement, 
mais  plufieurs  auffi  le  condamnèrent.  C'eft 
ce  qui  obligea  Leffius,  qui  éroit  un  des  ap- 
probateurs, à  foûtenir  ce  qu'il  avoit  fait,  & 
a  publier  là  deflus  un  petit  écrit,  qui  fe  trou- 
ve à  la  fin  de  fon  livre  cfe  Jujîitiâ  &  Juve^  au 
moins,  dans  les  dernières  éditions.  Ses  raifons 

me 


de  r Intérêt.  177 

me  pardiffent  bonnes  &  folides,  &  je  croi 
que  dans  les  lieux,  où  l'on  ne  peut  rien  faire 
de  mieux  ondoie  pluftôt  permettre  ceci,  que 
de  laifler  les  povres  Tans  aucun  fecours. 

Je  fouhaitterois  feulement  qu'on  obfervât 
une  chofe,  qui  me  parole  neteffaire.  C'eft 
qu'il  y  eût  divers  pies  pour  les  intérêts  qu'on 
exigeroitj  6c  qu'à  proportion  que  les  fommes 
qu'on  emprunceroit  feroient  grandes,  ôcque 
le  temps  pour  lequel  on  les  emprunteroir  fe- 
roic  long,  les  intérêts  fuflent  plus  petits.  En 
effet  on  comprend  fans  pêne  qu'un  intérêt  > 
qui  ne  (eroit  pas  exceffif  pour  un  écu  prêté  pour 
huit  jours,  le  feroit  pour  cent  écus  prêtés 
pour  un  an. 

-  Mais  la  principale  difficulté  confifte  à  fa- 
yoir  fi  dans  les  lieux  ou  ces  établiflemtns 
n'ont  peu  fe  faire,  il  eft  permis  aux  particuliers 
de  prêter  fur  gages,  ôc  de  fe  faire  payer  l'in- 
térêt en  la  même  manière  que  cela  s'obferve 
dans  ce  qu'on  appelle  Monts  de  pieté.  La 
pluspart  de  nos  Dodeurs  condamnent  cet 
ufage  comme  infupportable.  Mais  lors  qu'on 
examine  un  peu  ce  qu'ils  difent  on  voit  fore 
facilement  que  ce  qui  les  choque  n'eft  pas 
tant  la  chofe  même,  que  les  abus  qui  s'y  mê- 
lent. En  effet  fi  la  chofe  étoit  injuiîe  de  fa 
nature ,  elle  le  feroit  auffi  bien ,  foit  que  ce 
fût  le  Magiflrat,  ou  un  particulier  qui  le  fît. 
Et  d'ailleurs  on  voit  que  ce  qui  paroit  infup- 
portable à  cesTheologiens  c'eft  l'intérêt  exor- 
bitant que  ces  particulières  exigent  en  divers 
endroits.  De  forte  que  fi  ces  particuliers  fe 
contcntoient  d'un  intérêt  modéré,  il  y  a  lieu 
w'  >  H  5  de 


I  7S  ■  Traité 

de  croire  qu'on  ne  trouvcroit  pas  mauvais 

qu'ils  le  priffenc 

Pour  moi  je  croi  que  fi  le  Magiftrat  peut 
permettre  aux  Diredeurs  4es  Monts  de  pietc 
de  prendre  un  intérêt  qui  luffife  à  payer  les 
gages  des  Officiers,  le  louage  de  la  maifon> 
&  rinterét  des  fonds  qu'on  a  été  contraint 
d'emprunter,  comme  Leffi  us  l'a  prouvé  fore 
folidement,  ce  même  Magiftrat  peur  permet- 
tre la  même  chofe  aux  particuliers,  &  ainfi 
leur  donner  le  pouvoir  d'exiger  un  intérêt  un 
peu  plus  haut  que  celui  qu'on  retire  des  prêts 
ordinaires.  L'une  de  ces  chofes  n'eft  pas  plus 
injuftie  que  l'autre,  &d'aiileursil  femblequ'ill 
y  ait  quelque  juftice  àcompenferdecette  ma«^ 
niere  les  fatigues,  &  autres  incommodités, 
que  ces  petits  prêts  ont  accoutumé  de  caufer, 
&  qui  font  qu'on  ne  peut  gueres  vaquer  à  au- 
tre chofe.  Enfin  les  povres  ne  fouflPrent  pas 
davantage  en  payant  cet  intérêt  à  des  parti=^ 
culiers,  qu'en  le  payant  a  des  perfonncs  étOp- 
blies  par  le  Magiftrat. 

Mais  lors  qu'on  n'a  pas  là  permiffion  dH< 
Magiftrat,  il  faut  necefïairement  fe  tenir  ai 
la  loi  commune ,  &  au  pié  qu'elle  a  fixé  pour«r 
le  gênerai.  Pour  peu  qu'on  le  pafle  c'eftuné^ 
injuftice,  &  une  véritable  ufure,  dont  ottj 
sse  fauroit  obtenir  la  remiffion  qu'en  reftituaqtti 
c@  qu'on  a  mal  pris. 


de  r Intérêt.  ij^. 


C  HA  P  I  T  R  E    XXIII. 

Si  la  charité  permet  de  prendre  intérêt, 

^Ufqu'ici  nous  n'avons  examiné  l'interéç 
I. jque  par  les  règles  delà  juftice.  llfautmain- 
I  tenant  en  faire  cooîparaifon  avec  celles  de 
la  charité.  En  effet  la  charité  n'eA  pas  moins 
effentielle  à  l'enfant  de  Dieu  que  la  juftice, 
&  ce  feroit  peu  de  chofe  de  favoir  que  cette 
dernière  vertu  ne  condamne  pas  l'intérêt,  ii 
on  favoit  d'ailleurs  qu'il  ei^  oppofé  à  la  pre- 
mière. 

11  y  a  deuxchofes  qui  doivent,  cemefem- 
ble,  pafler  pour  certaines.  L'une  qu'ilyatel 
intérêt  qu'on  ne  fauroit  prendre  fans  violer 
les  règles  de  la  charité,  l'autre  qu'il  y  cnpeuc 
avoir  un  tel  >  que  cette  vertu  permet,  foit  de 
ftipuler,  foit  de  recevoir.  Ainû  toute  la  quef- 
tion  fe  réduira  favoir  quel  eit:  cet  intérêt  que 
la  charité  condamne,  &  quel  celui  qu'elle 
fouffre,  &  xju'elle  ne  condamne  points 

Peîfonne  n'ignore  que  la  charité  nous  obli- 
ge à  donner  divers  fecoucs  à  nos  frères,  lors 
que  d'un  côté  ces  fecours  leur  font  neceffai» 
res ,  &  que  de  l'autre  il  eft  en  nôtre  pouvoir 
de  les  leur  donner.  £n  effet  ces  deux  chofes 
font  neceffaires,  &  l'une  fans  l'autre  ne  fuf=- 
fît  point.  Ua  de  ces  fecours  efê  celui  quicon- 
fit^e  à  leur  faire  part  de  nos  biens,  lorsqu'ils 
fs  trouveat  dans  l'indigcace ,  ce  qui  peut  fe 

H  6        hiiQ 


1 8o  Traité 

faire  en  trois  manières,  en  leur  donnant  ce 
qui  leur  ell  necefifaire,  en  leleurprécanrgra- 
tuicement,  &  en  le  leur  prêtant  avec  ilipu- 
iation  d'interér. 

Il  y  a  des   occafions  où  la  troifiéme  fuffit» 
d'antres  où  il  faut  employer  la  féconde,   Ôc 
d'autres  enfin  où  il  faut  pratiquer  la  première. 
La   raifon  en  eft  qu'on  remédie  quelquefois 
fuffifamment   à  la  neceffité  du  prochain  en 
lui  prêtant  à   intérêt.    Quelquefois  aufïi   fon 
état  eft  tel,  que  l'obliger  à  payer  l'intérêt  de  ce  : 
qu'on  lui  prête ,  c'efl:  ne  lui  donner  que  peujou  i 
point  de  fecours.  C'efl:  lui  rendre  la  vieamere 
&  odieufe.  Et  lors  qu'il  efl  dans  ce  cas  ilfauti 
tout  au  moins  lui  prêter  gratuitement.    Quel- 
quefois même  on  prefume  qu'il  ce    fauroiti 
rendre  ce  qu'on  pourroit  lui  prêter  ,&  alors  ili 
faut,  non  le  lui  prêter,  mais  le  lui  donner. 

Lors  qu'on  remédie  fufHramment  à  fon  in- 
digence en  lui  prêtant  à  intérêt,  on  n'eftpas 
tenu  de  lui  prêter  gratuitement  i  &  lors  qu'on 
le  tire  de  faneceffité  en  lui  prêtant  gratuite-, 
ment,  on  n'eft  pas  tenu  de  lui  donner.  Celàn 
eft  clair,  &  il  n'y  a  qu'une  feule  exception  à  i 
faire.  C'eft  que  ce  qui  eft  necelTaire  à  nôtre- 
prochain  confifte  quelquefois  en  fi  peu  de 
chofe,  qu'il  y  auroit  quelque  chofe  de  bas, 
&  de  fordide,  foit  à  lui  en  faire  payer  l'inte- 
réc,  foit  même  à  le  lui  prêter  gratuitement. 
Il  faut  alors,  ou  le  lui  donner,  ou  tout  au 
moins  le  lui  prêter  fans  intérêt. 

C'efb  là  en  gênerai  le  devoir  des  enfans  de c 
Dieu.  Mais  il  importe  abfolùment  d'ajouter  i 
<|u'il  y  a  trois  conjon(3tures  particulières  danf  > 


de  rinteYÙ,  i8i 

kjfquelles  ils  font  dirpenfés  de  l'obfervation 
de  ce  devoir. 

k  La  première  lors  qu'ils  fe  trouvent  eux  mê- 
mes dans  l'indigence,  ou  que  fans  récre  ils 
ont  befoin  de  tout  ce  qu'ils  ont.  Car  on  com- 
prend fans  pêne  que  la  charité  n'oblige  à  don- 
ner, que  lors  qu'on  peut  fe  palier  de  ce  qu'on 
donne. 

La  leconde  tÇt  lors  qu'on  voit  ailleurs  àes 
povres  plus  prelïés  de  îindigence,  ou  quoi 
qu'il  en  foit  plus  dignes  de  nôtre  fe<:ours  que 
celui  qui  l'implore.  Car  qui  peut  douter  que 
donner  ou  prêter  en  cts  occafions  à  ceux  qui 
le  méritent  moins,  ou  qui  n'en  ont  pas  au- 
tant de  befoin ,  ne  foit  ôter  en  quelque  fa- 
çon aux  autres,  &  par  confequent  pécher 
contre  la  charité,  bien  loin  de  l'exercer. 

La  troifiéme  efl  lors  qu'on  fait  que  ceux 
qui  empruntent  font  des  frippons,  qui  cher- 
chent moins  à  foulager  leur  mifere ,  qu'à  fa- 
tisfaireleur  intempérance,  fans intereffer  leur 
parelTe ,  &  àdepenfer  beaucoup  en  ne  faifant 
rien.  Donner  ou  prêter  à  de  telles  gens,  c'eft 
les  confirmer  dans  leurs  vices,  &  par  confe- 
quent leur  faire  incomparablement  plus  de 
mal  qu'on  ne  fauroit  leur  faire  de  bien,  ce 
qui  eil  direâement  oppofê  à  la  charité. 

Cela  pofé  de  la  forte  il  eft  facile  de  voir 
quand  c'eft  qu'on  pèche  contre  la  charité  en 
prenant  àts  intérêts  qui  n'ont  rien  d'oppofé 
à  la  juftice.  C'eft  ce  qui  arrive  principalement 
en  ces  trois  manières. 

La  première  lors  qu'étant  riche  &  à  fon 
»ife,  on  prend  intérêt  des  povres,  au  moins 

lors 


i82  Traité 

lors  qu'en  prenant  cet  intérêt  on  les  inconfri 
modC)  ôc  on  les  prive  de  ce  qui  leur  peut 
être  neceflaire.  C'eft  ce  que  la  loi  de  Dieu 
defendoit  aux  Ifraelites,  non  feulement  kVé-i 
gard  des  povres  de  leur  nation,  mais  même; 
à  l'égard  des  étrangers,  ^uand  ton  frère  fera, 
appovri ,  ^  fu^il  tendra  Jes  mains  tremblantes 
'vers  toi ,  tu  le  foûtiendras ,  même  l" étranger  c^; 
leforain-i  afin  i^u  il  vive  avec  toi.  Tu  ne  pr en- 
dras  point  d  u jure  de  lui  ^  ni  de  fur  croit  >  matp 
tu  auras  peur  de  ton  I>îeuy  Levit.  XXV.  35.; 
36.  37  Si  on  y  regarde  de  prés,  enverrai 
que  la  pluspart  des  inventives  que  les  Prophe-» 
tes,  &  les  Pères  mêmes,  fonr  contre  l'ulurey 
ne  regardent  que  ceite  efpece  particulière, 
qui  a  en.  effet  quelque  chofe  d'infuppor«< 
table. 

IL  On  pèche  contre  la  charité  lors  qu'ai 
force  de  prêter  aux  riches,  on  s'ôtelemoyew 
de  prêter  aux  povres.  Un  homme  charitable 
doit  avoir  tousjour^  un  fonds  de  refervepoun 
affifler  les  perfonnes  incommodées,  &  poun 
s'en  fervir,  foit  à  faire  des  aumônes,  foit  à: 
prêter  fans  intérêt,  félon  que  les  loix  de  la: 
charité,  &  de  la  prudence  Chrétienne  le  de*-' 
manderont.  C'efl  là  le  but  de  ce  précepte  de 
Jefus  Chrift,  Tionneà  celui  qui  te  demande  •,  ^) 
ne  te  détourne  point  de  celui  ^ui  veut  emprunttri 
de  /o4*  Matt.  V.  42:. 

III.  On  pèche  contre  la  charité  lorsqu'uifti 
homme  qui  ne  peut  pas  paffer  pour  toutàfais  ; 
povre,  mais  qui  auffin'eft  nullement  accom* 
mode,  n'ayant  tiré  aucun  profit  de  cequ'om 
liti  a  prêtée  ou  même  y  ayant  perdu >  09  ic  1 

fiuti 


de  VlnUrèU  ^  '^3 

fait  payer  rigoureufement  l'intérêt.  II  y  a  clans 
ce  procédé  quelque  choie  de  dur>  &  de  con- 
traire à  cette  tendrelTe,  &  à  cette  fcnfibiiité, 
\  qu€  r£vangile  nous  recommande  pour  aos 
;  prochains. 

t  II  m'auroit  été  facile  d'entrer  dans  un  plus 
\  grand  détail ,  &  de  marquer  plus  diftini^e- 
\  ment  les  divers  degrés,  foit  de  neceffité  dans 
celui  qui  emprunte  ,  foit  d'abondance  dans 
celui  qui  prête >  &les  devoirs  quinaiflentdes 
diâPerentes  combinaifons  de  tous  ces  degrés. 
Mais  comme  tout  ceci  regarde  proprement 
Taumône,  dont  j'cfpere  avec  le  fecours  de 
Dieu  déparier  à  fond  dans  un  autre  ouvrage j> 
je  n'ai  pas  creu  que  je  deufle  m'y  arrêter  dft^ 
vantage  dans  celui  ci. 


CHAPITRE     XXIV. 

S'il  faut  rendre  les  intérêts  qn  on  ne  devmt 
pas  avQtr  prix». 


IL  ne  me  refte  plus  qu'une  feule  queftioia 
à  examiner.  C'eft  fi  lors  qu'on  a  pris  des 
mteréts,  qui  n'étoient  pas  deus  légitime- 
ment >  on  eft  tenu  de  les  rendre.  Rien  n'efé 
plus  important  que  cette  queâion ,  &  ce  n'eft 
que  pour  la  décider  d'une  manière  plus  feure 
que  je  fuis  entré  dans  les  difcuflions  qui  font 
îa  matière  de  ce  traité. 

Four 


iB4  Traité 

Pour  répondre  donc  precifement,  &  ea 
peu  de  mots  à  cette  queltion,  il  faut  fe  fou^i 
venir  de  la  diftinâion  que  j'ai  déjà  indiquée 
en  quelques  endroits.  Il  y  a  deux  règles  con- 
tre ferquélles  on  peut  pécher  en  prenant  in- 
térêt, la  charité  6c  la  juftke-  Lors  qu'on  ne  vio- 
le que  la  charité ,  on  pèche  fans  doute ,  car  qu'yy 
a-t-il  de  plus  faint  que  cette  vertu  ?  Mais  ave<5( 
tout  cela  pourtant  on  n'eft  pas  tenu  derelli 
tuer  ce  qu'on  ne  devoit  pas  avoir  pris.  Il  ei\i 
eft  à  peu  prés  coEnme  de  l'aumône.     Si  étant 
en  état  d'âffifter  un  povre,  qui  m'enpriej  jé( 
le  refufe,  &  lui  ferme  mes  entrailles,   com- 
me parle  l'Apôtre  S.  Jean,  je  pèche  fans  diiïï- 
culcé.  Mais  ce  que  jedevois  avoir  donné  à  ce 
povre  ne  laiiTe  pas  d'être  à  moi  a  &  je  puis  le 
retenir  fans  faire  tort  à  perfonne.  Il  en  eft  de 
même  des  intérêts  que  la  charité  feule  defen- 
doic  de  prendre.  Il  ne  faloit,  ni  les  ftipuler, 
ni  les  recevoir,  mais  il  n'etlpasneceiTairede; 
les  reftituer. 

Il  en  effc  autrement  de  ceux  qui  font  con- 
traires à  la  juftice.  Ils  n'appartiennent  point 
du  tout  à  celui  qui  les  reçoit  injuftement.  Ils 
font  à  celui  à  qui  on  les  extorque.  Ainfi  com- 
me on  pèche  en  les  recevant,  on  pèche  en 
ks  retenant,  &  on  ne  fauroit  obtenir  la  re- 
miiïîon  de  ce  péché  qu'en  s'en  repentant,  ni  i 
s'en  repentir  lincerement  qu'en  reparant  le  ; 
mal  qu'il  a  fait,  &  parconfequent  qu'en  ren- 
dant ce  qu'on  a  mal  pris. 

C'effc  ce  qui  ne  fouffre  point  de  difficulté. 
Il  y  a  feulement  quelques  queftions  particuliè- 
res qui  naifîsht  de  ce  que  ic  viens  de  dire  fur 

celle  ci. 


de  Tinter  et.  185 

.  Gclleci.  J'ai  dit  dans  le  chap.  XX.  qu'on  pè- 
che contre  la  juftice  lors  prend  des  intérêts  dé- 
fendus par  \q^  loix  des  lieux  où  Ton  vit.  On 
demande  s'il  faut  reftituer  cette  forte  d'intc- 
rérs,  auiïi  bien  que  ceux  qui  font  condamnés 
par  la  loi  divine. 

;  L'Auteur  du  XxzÀik de  la  pratique  des  billets 
entre  Us  7iegoîia?tSy  après  avoir  diftinguédeux 
fortes  d'ufuriers,  les  unsqui prennent  désin- 
térêts condamnés  par  la  loi  de  Dieu ,  &  les  au- 
tres qui  en  exigent  de  ceux  qui  ne  font  défen- 
dus que  par  les  ordonnances  des  Souverains, 
[fbûtient  qu'il  y  a  cette  grande  difiference  en- 
tre eux:  C'f/?  que  les  premiers  font  tousjoursobli' 
lés  de  refit  tuer  les  intérêts  ufur  aires  à  ceux  dt 
qui  ils  les  ont  refus ,  parce  qu'ils  fent  principale' 
ment  contre  la  juftice  y  qui  ordonne  de  rendre  à 
un  chacun  ce  qui  lui  appartietit.  Mais  les  jeconds 
ne  ] ont  obligés  en  conjcience  à  aucune  refiitutiony 
farce  qu'ils  n'ont  fait  aucune  in  juftice  à  proprement 
parler ,  fnais  ils  ont  manqué  au  regard  de  leurs 
Souverains  y  en  ne  gardant  point  leurs  or donnaU" 
ces.  Chap.IX.  L.  BailSoufpenitentierdel'E- 
glife  Cathédrale  de  Paris  dit  la  même  chofe. 
Mais  rien  ne  meparoitplusfauxquecefen- 
timent.  Car  enfin  peut  on  me  mer  que  nous 
ne  foyons  tenus  de  reflicuer  à  nos  prochains 
tout  ce  qui  leur  appartient  véritablement,  de 
quelque  manière,  &  à  quelque  titre  qu'il  leur 
appartienne?  Peut  on  me  nier  d'unautrecô- 
tê  que  ce  que  les  loix  adjugent  à  nos  prochains 
ne  foit  véritablement  à  eux?  N'eft  ce  pas  là 
une  vérité  qu  e  j'ai  prouvée  fortement  dans  le 
traité  delà  R  eflitutîon  liv.  1.  chap.  IL 

La 


iM  Traité 

La  loi  qui  partage  la  fucceffion  des  pères 
qui  meurent  ûi?  intefiat  eft  une  loi  humaine 3 
une  loi  pofitive,  Ôc  très  arbitraire.  Il  faut 
pourtant  robferver,  &  fi  après  la  mort  du  pe^ 
re  l'un  desenfans  s'approprioit,  foit  furtive- 
ment, foit  par  force,  une  portion  plus  gran- 
de que  celle  que  la  coutume,  ou  que  lesloix 
lui  adjugent ,  il  feroic  tort  à  Tes  cohéritiers  >  & 
ieroit  obligé  en  confcience  de  leur  rendre  ce 
qu'il  auroit  pris  au  delà  de  ce  qui  lui  com- 
petoit.  Pourquoi  cette  règle  qui  eft  fi  gênera-^ 
le,  n'auroit  elle  pas  lieu  à  Tégard  des  in-i 
teréts? 

On  demande  en  deuxième  lieu  quel  eft  \t 
devoir  d'un  homme,  qui  ayant  reçu  des  in^ 
teréts,  qu'il  a  creus  juftes.Ôc  légitimes  ,  ap-) 
prend  dans  là  Riite  qu'ils  ne  l'étoient  pointi 
Rien  n'eft  plus  aifé  que  de.  répondre  à  cette 
queftion.  Il  n'y  a  point  de  doute  quecethom-i 
me  dont  on  parle  ne  foit  tenu  de  rendre  ctt 
intérêts.  La  raifon  en  eft  que  Terreur  dontili 
étoit  prévenu  n'a. pasempéché quera<5lioneai 
foi  ne  fût  injuftè,  au  moins  matériellement» 
comme  on  parle,  ôé  qu'ainfi  ce  qu'il  a  reçut 
ne  foit  tousjours  à  celui  de  qui  il  l'a  reçu.  Ce-; 
ci  pofé  qui  peut  douter  qu'il  ne  foit  tenu  dei 
le  rendre.^ 

Ne  dois- je  pas  rendre  à  chacun  ce  qui  \m 
appartient,  foit  que  je  l'aye  pris  innocem«i 
ment,  on  criminellement  ?  ^enepechepointi 
en  empruntant  quelque  chofe  dont  j'ai  befoin.^ 
Je  ne  pèche  point  en  ramaftantfur  la  ruëund 
pièce  d'or  ou  d'argent  que  j'y  trouve.  Cepen»»! 
é^t  je  fuis  tenu  de  rendre  ce  que  j'ai  emprun-i 

tét 


de  Pivterét.  itj 

!é  à  celui  qui  me  Ta  prêté,  &  ce  que  j'ai  trou- 
vé à  celui  qui  l'avoir  perdu.  Pourquoi  me  fe- 
roit  il  permis  de  retenir  ce  que  je  ne  devois 
;  pas  prendre? 

I  Je  pourrois  ajouter  qu'il  cft,  ou  impoffi- 
ble,  ou  extrêmement  difficile,  que  l'erreur 
qui  fait  regarder  comme  légitime  un  intérêt 
qui  ne  l'eft  pas,  foit  invincible  &  involon- 
taire. Mais  comme  ceci  peut  avoir  fes  diifi- 
;eultés,&que  ce  que  je  viens  de  dire  luffic>  je 
ne  m'y  arrêterai  pas  prefentement. . 

Enfin  on  demande  fi  l'obligation  de  refti^ 
tuer  les  intérêts  pris  injuftement,  pafle  juf- 
qu'aux  héritiers,  qui  en  ont  cenoifîance.  C'eft 
fur  quoi  les  Cafuiftes  ne  s'arrêtent  point,  ôc 
Cfi  effet  la  chofe  n'a  point  de  difficulté.  Il 
eft  certain  que  les  héritiers  font  tenus  de  ren- 
dre ce  qu'il  favent  que  leurs  predeceffeurs  ont 
mal  pris,  ôc  ce  que  j'ai  dit  fur  la  queftio© 
précédente  a  la  même  force  fur  celle  â« 


a»^- 


l88  Traité 

CHAPITRE  XXV. 

Rèponfe  a  trois  quefiions, 

C'Eik  là  ce  que  j'avoisà  direfur  le  fujetdii 
i'interét.  Mais  avant  que  de  pafîerà  uni 
autre  matière  3  je   croi  qu'il  ne  fera  pâ^ 
inutile  de  dire  un  mot  fur  trois  queftionsqu^ 
ce  qiae  je  viens  de  dire  peut  éclaircir. 

On  demande  en  premier  Heu  fi  un  Mar* 
chand,  qui  vend  à  crédit,  ne  peut  pas  ven- 
dre plus  cher  qu'il  ne  vendroit  s'il  vendoit  cori- 
*ant.  Les  principes  que  j*ai  ppfés  fontaflés  voif 
eequ'on  doit  répondre  à  cette  queftion. 

En  un  mot  le  vendeur  peut  exiger  inno- 
cemment outre  le  prix  légitime  de  fes  mar- 
cbandiies  l'intérêt  qu'il  pourroit  retirer  d'unei 
pareille  Comme  s'il  la  prétoit  en  argent  con- 
tant. Car  pourquoi  l'argent  contant  auroit 
quelque  privilège  fur  les  marchandrfes  ?  Mais 
il  eft  vrai  auffi  qu'il  ne  lui  eil  permis  de  rieni 
prendre  au  delà  d'un  tel  intérêt,  &  en  ef- 
fet prendre  ou  exiger  au  delà,  c'eft  une  vé- 
ritable ufure. 

Pour  favoir  au  refte  la  quantité  preclfe  de( 
cet  intérêt,  il  faut  prendre  garde  à  deux  cho-' 
fes.  La  première  fi  cet  inreréc  qu'on  prends 
eft  un  intérêt  lucratif,  ou  compenfttif,  ce  qui  i 
dépend  de  favoir  l'ufage  que  l'acheteur  veut 
faire  de  ce  qu'il  acheté.  S'i\  a  deflein  de  le 
faire  valoir  dans  lé  commerce  >  onpeutpren-i 

dre 


de  rhitsYêt.  i8^ 

dre  un  intérêt  lucratif.  S'iladefleindelecon^ 
fumer,  il  faut  fe  contenter  du  compcnfatif, 
&  à  l'égard  de  l'un  &  de  l'autre  il  faut  ob/ér- 
ver  les  règles  que  j'ai  pofées  dans  les  chapitres 
precedens. 

L'autre  chofe  à  laquelle  il  importe  de  pren- 
dre garde,  c'eft  la  longueur  ou  la  brièveté  du 
temps  qu'on  prefurae  que  l'acheteur  laiCTera 
pafTer  fans  payer.  Car  chacun  comprend  làns 
difficulté  qu'il  eft  permis  de  prendre  plus  d'in- 
térêt de  ceux  qui  ne  payeront  que  dans  un  an, 
que  de  ceux  qui  payeront  dans  un  mois. 

Cela  étant  il  y  a  trois  manières  de  régler 
ceci.  La  première  5  6c  la  meilleure  à  mon  fens, 
feroit  de  vendre  les  marchandifes  au  prix  au-*, 
quel  on  les  vendroit  fi  on  vendoit  contant, 
&  de  ftipuler  outre  cela  l'intérêt  à  tant  par 
mois,  ou  par  an  >  jufqu'à  ce  que  le  capital  fût 
■payé. 

La  féconde  de  donner  un  terme  à  l'achis- 
teur,  pendant  lequel  il  s'obligeât  de  payer, 
à  condition  que  ne  le  faifant  point  il  payât  dés 
'  lors  l'intérêt.  Mais  pour  faire  ceci  innocem- 
ment, il  faudroit  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux 
chofes,  ou  ne  vendre  les  marchandifes  qu'au 
j   même  prix,   auquel  on  vendroit  contant, 
[ou  fi  on  y  ajoute  rinteréc  depuis  le  jour  delà 
I   vente  jufqu'au  terme  marqué,  il  faudroit  rab- 
I   battre  dans   la  fuite  rinteréc  de  cet  intérêt. 
1   Car  comme   on  l'a  veu  dans  l'un  à^^  chapi- 
I    très  precedens ,  l'intérêt  de  l'intérêt  eft  une 
L  ufure. 

[  ;     La  troifiême  manière  confifte  à  ne  parler 
point  d'intérêt  >  mais  à  l'ajouter  mentalement 

au 


rço  Traité 

au  prix  des  marchandifes,  le  proportionnât»! 
au  temps  qu'on  juge  probablement  que  1**. 
cheteur  laiffera  pafler  fans  payer.  Je  croi  qu< 
ceci  fe  peut  fous  deux  conditions.  L'une  qu'on 
fe^^conduife  par  la  plus  grande  probabilité^ 
-L'autre  que  fi  l'acheteur  paye  pluftôt  qu'on 
n'avoit  penfé  en  lui  deduife  l'intérêt  qui  au^ 
•roit  peu  courir  depuis  le  temps  du  payement 
aduel  jufqu'à  celui  qu'on  avoit  fixé  enfon  ef- 
prit. 

On  demande  en  deuxième  lieu  ce  qu'oo 
doit  penfer  decetteefpecedecontraâ:,  qu'on 
nomme  Bodemerie y  oMgroJJe  aventure,  &qui 
confifle  à  prêter  fous  cette  condition,  que  le 
créancier  fe  charge  des  rifques,  &  perde  & 
créance,  au  cas  que  le  vaifieau,  ou  les  mar-r 
chandifes  fur  quoi  il  prête,  viennent  à  périr.. 
Gomme  le  créancier  hazarde  beaucoup  tou- 
tes les  fois  qu'il  fait  ce  traité,  il  exige  aufS 
un  intérêt  beaucoup  plus  haut  que  l'ordinaire, 
ôc  proportionné  aux  rifques  auxquels  il  s'ex-^ 
pofe.  On  demande  fi  cela  eft  permis. 

Je  réponds  que  le  droit  civil  le  permet,  Sc'- 
il  y  en  a  un  titre  tout  entier  dans  le  Digefte, 
I>enautic9fœnore,  Pour  ce  qui  regarde  le  Droite 
naturel,  je  ne  voi  pas  ce  qu'il  peut  avoir  d'op- 
pofé  à[un  tel  traité.  Car  enfin  le  rîfque  auquel 
îe  préteur  s'expofe,  peut  être  mis  à  prix,  & 
par  confequent  il  peut,  d'un  côté  s'y  expo-» 
pofer,  moyennant  ce  prix,  &  de  l'autre  fti-i 
puler  ce  prix  de  ceux  en  faveur  de  qui  il  court 
ce  danger.  En  un  mot  ce  traité  n'a  rien  de 
plus  oppofé  à  la  juftice  que  celui  d'afîeuran- 1 
ce,  dont  on  a  parlé  dans  le  traité  de  Ja  Kef- 
tî^ution.  En- 


de  r Intérêt.  191 

Enfin  on  demande  ce  qu'on  doit  penfer  de 

ce  qu'on  appelle  <:^tf«^^.    II  y  auroit  diverfes 

reflexions  à  faire  fur  ce  fujet>  mais  pour  n'é- 

itre  pas  long  on  fe  contentera  de  direendeux 

:mots  qu'il  y  a  un  double  change,  l'un  qu'on 
nommey^f,  l'autre  qu'on  nomme  f^f/. 

Le  change  fec  eft  celui  dont  le  payement 
doit  fe  faire  dans  le  lieu  méipe  où  la  fomme 

[a été  contée.  Ainfi il  n'a  que  le  nom  de  chan- 

I  ge  ,  &  c'eft  en  effet  un  véritable  prêt  à  inté- 
rêt. Par  confequent  il  en  faut  faire  le  même 

.jugement,  &  y  obferver  les  mêmes  précau- 
tions, que  dans  les  prêts  ordinaires. 

Pour  ce  qui  regarde  le  change  réeî\  onledi- 

jvife  en  menu  &  local.  Le  menu  confifte  dans 
k  changement  des  efpeces,  donnant  par  exem- 
ple de  l'argent  pour  de  l'or,  ou  de  l'or  pour 
de  l'argent,  &  en  retirant  un  petit  profit.  On 
convient  que  celuiciefl: permis,  pourveuque 
le  profit  qu'on  en  retire  foit  modéré. 

'  Le  change  local  confifte  à  prendre  une  cer- 
taine fomme ,  pour  en  faire  conter  une  fem- 
blable  dans  un  autre  lieu.  Celui  ci  encore 
peut  être  double.  En  effet  ce  n'eft  quelque- 
fois qu'un  fimple  change ,  comme  il  arrive 
lors  que  ces  deuxfommes  font  contées  pref- 
que  en  même  temps,  &  qu'on  n'a  égard  qu'à 
l'avantage  que  l'un  des  traitans  trouve  à  avoir 
dans  une  autre  ville  une  fomme  femblable  à 
celle  qu'il  donne  au  lieu  où  il  eft.  La  juftice 
de  ce  change  ne  fouffre  aucune  difficulté. 

Mais  il  arrive  auffi  fort  fouvent  qu'on  a 
moins  d'égard  à  la  diftance  des  lieux  qu'à  cel- 
le des  temps ,  comme  il  arrive  lors  que  les 

iet- 


192 


Traité 


lettres  de  change  ne  fonr  payables  que  quelqt 
temps  après  qu'elles  feront  acceptées.  C 
traité  eft  dans  le  fond  un  véritable  prêt  5  ôcp: 
confequent  il  faut  obferver  à  Ton  égard  les  rt 
gles  qu*on  a  pofées  fur  le  fujet  des  prêts  ord 
naires. 


T  ROL 


i^S 


TROISIE'ME  TRAITE^. 

DES  JEUX  DE  HAZARD. 

X>ù  l'on  examine  ces  deux  quejlions^ 
fune  s'ils  font  criminels  deux  mé-- 
mes^  l'autre  s'il  faut  rendre  ce 
qu'on  y  a  gagné. 


\ 


CHAPITRE    I. 


'^ekUh  de  ces  deux  i^HeflionSm   Occaflon 
(jr  dejfem  de  ce  traité. 

Quelques  uns  de  nos  Théologiens  ont  dit 
qu'il  faut  neceflairetnent  reftituer  tout 
j  ce  qu'on  a  gagné  à  cette  efpece  de  jeux, 
qu'on  appelle  jeux  de  hazard)  tels  que  font 
quelques  jeux  de  cartes ,  &  celui  des  àés^ 
Voici  les  propres  termes  de  Lambert  Daneau 
Profefleur  célèbre  en  diverfes  Académies, 
5c  particulièrement  à  Lcidc,    dans  un  traité 

I  qu'il 


194  J^^^^^^ 

qu'il  a  publié  fur  cette  matière  chap.  2.  S*(S' 
^»/V  igitur  alienam  pecuniam  idcirco  apud  fereti 
net  i  quod  eam  ludendo  fit  lucratus  y  mjuflè  eai 
retinet ,  neque  meliori  conjcientia  y  quàmfurha\ 
het  rem  à  Je  furto  ablatam  . . .  Ludendo  igitt 
alienam  pecuniam  lucrart  perinde  efi  atque  fural 
ri.  ^iconque  retient  l* argent  d'un  autre  fur  cêi 
fondement  qu^il  le  lui  a  geigne  au  jeu ,  le  retient  ï 
injujiement ,  ^  avec  auffi  peu  de  bonne  confien-*- 
ce  que  s'il  le  lui  avoit  dérobé . . .  ^inf  gagner  det 
r argent  au  jeu  c*efi  la  même  chofe  que  dérober,' 
Adam  Oûander  Chancelier  de  TUniverfitédet 
Tubingue  dit  la  même  chofe.  TheoL  Cajual. 
tom.  I.  pag.  14 10. 

C'eft  ce  qu'ils  prouvent  par  deux  raifons.) 
La  première  qu'il  faut  neceffairement  refti- 
tuer  tout  ce  qu'on  a  aquis  par  des  moyens 
criminels.  Ceci  eft  certain,  &  je  Taiprouvéi 
dans  mon  traité  de  la  Reftitution  liv.  IV.' 
-^hap.  I.  Or>  difentilsj  le  jeu,  au  moins  ce- 
lui de  hazard ,  eft  criminel  de  foi  même,  ôeJ 
de  fa  nature,  car  c'eft  une  profanation  du  force 
On  ne  peut  donc  fe  difpenfer  de  rendre  cç 
qu'on  y  a  gagné. 

Leur  féconde  raifon  eft  que  le  contrad  dui 
jeu  eft  un  contraâ:  injufte,  car  d'un  côté  Id 
gain  de  l'un  des  joueurs  fait  neceflairement  lai 
perte  de  l'autre,  &  d'ailleurs  il  eft  malaiféde 
comprendre  qu'une  certaine  fomme  d'argenti 
doive  appartenir  pluftôt  à  Pierre  qu'à  Jeanjj 
par  cette  feule  raifon  qu'un  dé  vient  pluftèlî 
à  tomber  fur  une  face  que  fur  une  autre.      1 

Si  ces  deux  raifons  font  folides  il  eft  clail 

qu'il  faut  reftituer  tour  ce  qu'on  a  g«gné  I 

.  '        "    "  cettci 


Des  Jeux  de  hazAret.  i  jf 

cette  efpece  de  jeux,  &  comme  la  reftitution 
du  bien  mal  aquis  eiè  d'une  abfolue  ôc  indif- 
penfable  neceflîté,  il  eft  clair  que  dans  cette 
luppofition  tous  ceux  qui  ayant  gagné  quel- 
que chofe  à  Tun  de  ces  jeux  viennent  à  mou- 
rir, fans  le  rendre,  font  infailliblement 
damnéi. 

Mais  peut  on,  ni  admettre  cette  confe- 
quence,  ni  même  y  penfer  fans  frémir  ?  Si 
cela  éft  bien  plus  des  trois  quarts  de  ceux  donc 
la  vie  paroit  à  tout  autre  égard  la  plus  réglée, 
îeriiïent  fans  mifericorde.  Car  enfin  ceux  qui 
ont  le  moins  de  conoifTance  de  ce  qui  fe  faic 
ians  le  monde  ne  favent  ils  pas  combien  eft 
)etit  par  tout  le  nombre  de  ceux  qui  n'ont 
amais  joué,  au  prix  de  ceux  qui  ont  joué, 
k  par  confequent  gagné  quelquefois  ?  Qui 
ïe  fait  d'ailleurs  combien  il  eft  rare  de  voir 
[u'on  s'avife  de  reftituer  ce  qu'on  gagne 
u  jeu  ? 

Que  faut  il  donc  conclurre  de  tout  ceci  en 
jppofant  ce  fentiment  de  nos  Théologiens, 
k  en  admettant  les  confequencesquiennaif- 
snt  d'une  manière  fi  naturelle?  I!  faut  tenir 
»our  conftant  I.  que  la  pluspart  de  ceux  qui 
aflent  pour  gens  de  bien,  &  qui  le  font 
"îéme  à  tout  autre  égard,  font  tout  autant 
'injuftes  &  d'impenitens,  qui  ne  quittent 
i  terre  que  pour  aller  peupler  les  enfers.  IL 
Jue  ce  pechéfeul  damne  parmi  nous  plus  de 
ens  que  tous  les  autres  enfemble.  III.  Que 
;s  Prédicateurs  ont  tort  de  ne  pas  laifler  les 
atres  péchés,  pour  s'attacher  à  déraciner  ce- 
li  ci  feul  >  qui  fait  de  fi  effroyables  ravages 
I  2  dan* 


j^6  Traité 

dans  leurs  Eglifes,   &   que   s'entaifant>   on 

même  n*en  parlant  pas  aflTés  fortement  j 

ne  découvrant  pas  les  obftacles  qu'il  met  a| 

falut  de  ceux  qui  le  commettent»   ils  foi 

inexcufables    devant    Dieu    &    devant  ù 

hommes. 

Ces  reflexions  quej*ai  faites  une  infinité» 
fois  en  ma  vie  m'ont  fait  prendre  la  refoh 
tjon  d'examiner  cette  matière  avec  le  peu  41 
foin  &  d'application  dont  je  fuis  capable ,  ôî< 
de  faire  part  au  public  de  ce  que  je  pourroi»; 
découvrir  |îar  cet  examen.  Cependant  aprés! 
avoir  exécuté  la  première  partie  de  cette  refor 
lutioh,  après  avoir  examiné  la  queftion  avec 
quelque  foin  >  &  l'avoir  décidée  en  moi  mê- 
me >  j'ai  babncé  allés  long  temps  avant  quci 
de  pouvoir  me  refoudre  à  publier  cequim'eftf 
venu  dans  l'efprit. 

Une  des  principales  raifons  qui  s'y  oppo-5 
foient ,  c'cft  que  je  né  pouvois  le  faire  fami 
Epi'éloigner  dufentimentde  la  pluspart  de  nosi 
Théologiens,,  à  quoi  j'ai tousjours  eu  unere-^' 
pugnance  extrême.  Ils  tiennent  communé- 
ment que  le  jeu  de  hazard  eft  criminel  en  lu: 
même.  Comme  je  fuis  perfuadé  qu'il  eft  in- 
diffèrent en  lui  même ,  quoi  que  pernicieui 
dans  fes  fuites  &  dans  fes  effets,  j'ai  eu  bien 
de  la  pêne  à  me  refoudre  à  dire  ce  quejepenr 
fe  fur  ce  fujet.  Comme  d'ailleurs  je  regardt 
le  jeu  comme  l'une  des  plus  funélîes  inveni 
tions  de  l'efprit  malin,  &  comme  l'un  deic 
pièges  les  plus  dangereux  qu'il  tende  aux  pe  < 
cheurs,  j'ai  craint  qu'il  y  eût  plus  de  mal  ; 
découvrir  le  foiblede  quelques  unes  des  rai 

fon; 


Bes  Jeux  de  hazard.  19*7 

fons  dont  on  fe  fert  pour  en  éloigner  les 
Chrétiens,  qu'à  lailïer  pafler ces  raifons,  qui 
bien  que  fauflcs,  peuvent  produire  quelque 
bon  cflPet. 

Ces  raiforts  m'ont  retenu   tout  un    temps. 
Mais  d'autres  plus  fortes  m'ont  enfin   deter- 
Lminé  à  ce  que  je  fais.  J'ai  confideréquela  vé- 
rité n'a  pas  befoin  de  l'erreur  pour  fe  rendre 
•maîtreffe  des  efprits,   &    qu'il   y  a  aflTés  de 
i moyens,  (ans  ceux  qu'on  emploie  ordinaire^ 
'ment,   pour  éloigner  du  jeu  ceux  qui  ne  né- 
gligent pas  abfolûment  leur  falut.  j'ai  confi- 
deré  que  les  mauvaifes  raifons  font  d'ordinai- 
re un  effet  fâcheux.  Elles  font  tort  à  lâvericé> 
qu'on  prétend  appuyer  par  là.    Elles  la  ren- 
dent douteufe  &  fufpeAe,  &  l'on  voit  par 
tout  mille  gens,  à  qai  il  ne  faut  qu'alléguer 
une  mauvaife  raifon  pour  les  porter  àrejetter, 
non  feulement  cette  raifon,   mais  la  vérité 
même  qu'on  veut  leur  prouver  par  là. 

J'ai  confideré  que  les  decifions  exceflive- 
ment  rigides  font  prefque  auffi  dangereufes 
que  les  relâchées.  Comme  on  pèche  en  faifant 
ce  qu'on  croit  innocent,&  qui  ne  l'eft  pas ,  on 
pèche  en  faifant  ce  qui  eft  innocent  lors  qu'on 
le  croit  criminel.  En  particulier  un  homme 
qui  croit  le  jeu  de  hazard  mauvais  de  lui  mê- 
me, ne  pèche» pas  moins  en  ne  pas  rendant 
ce  qu'il  y  a  gagné,  que  (i  ce  jeu  étoit  eflPec- 
tivement  contraire  à  la  volonté  de  Dieu.  Pô- 
fé  donc  qu'il  ne  le  fo'it  pas  il  importe  extrê- 
mement de  defabufer  ceux  qui  s' imagine n't 
qu'il  l'eftjpuis  qu'on  leur  épargne  par  ce  moyen 
les  péchés  qu'ils  auroient  commis  en  ne  pas 
I  3  rendant 


1^8  Traité 

rendant  ce  qu'ils  n'ont  aquis  qu'en  jouant. 

Enfin  j'ai  confideré  qu'il  s'en  faut  beaucoup 
que  je  ne  fois  le  premier  qui  ayefoûtenu  que 
Jes  jeux  de  hazard  ne  font  pas  plus  criminels 
d'eux  mêmes  que  ceux   d'adrefle.     Car  fans 
parler  maintenant  des   Cafuiftes   de  la  com- 
munion Romaine,  quelques  uns  des  nôtres 
fe  font  déclarés  pour  ce  fentiment.  Tels  font  : 
Balduinus  j  &  J.  Schmidius  parmi  les  Luthé- 
riens,  &  parmi  les  nôtres  Calvin,   Perkinsf 
Gâtâker,  Burman,   &   Vittichius,  auxquels; 
on  peut  ajouter  plufieurs  Théologiens  d'An-- 
gleterre,  que  Gataker  cite  dans  un  petit  écrit 
contre  Voetius  pag.  ii6.outreSchoockius&^ 
M.  Vander  Muelen,  l'un  Médecin,  l'autre (i 
Jurifconfulte,  mais  tous  deux  fort  verfés  dans 
la  Théologie. 

Calvin  s'en  ell  expliqué  nettement  dans  la 
365.  &  dans  la  374.  de  (es  lettres.    Gataker  > 
a  compofé  fur   ce  fujet   un  traité  complet > 
que  plufieurs  allèguent,  mais  qu'il  m'a  été c 
impoiTîble   de  trouver,   ni  ici,   ni  ailleurr.! 
Perkins  en  a  parlé  dans  fes  cas  de  confciencet 
liv.   3.   chap.  4.  ^.  3.  Burman  s'eft  déclarée 
là  de&us  dans  fes  lieux  communs  liv.  I.  chap. 
44.  n.  25.  26.  27.  &  Vittichius  dansla  pre- 
mière de  Ces  exercitations  n.  85. 

Marchant  fur  les  pas  de  tous  ces  grands 
hommes  on  ne  doit  pas  m'acculêr  de  débiter 
des  paradoxes,  &  des  fentimens  particuliers. 
Tout  fe  réduit  à  favoir  fi  ce  que  je  penfe  eft 
véritable.  C'eft  ce  que  les  chapitres  fuivans, 
vont  éclaircir. 


CHA- 


Des  yeux  de  bazârd,  ipp 


CHAPITRE     IL 

Oh  l'on  commence  d'examiner  la  première 
raifonde  ceux  (]Hi  condamnent  ahfolument 
les  jeux  de  haz,ard.  S'il  efl  vrai  qne  le  fort 
fiit  dirigé  d'une  façon  fngaUere  far  la 
P  rovidence. 


J'Ai  déjà  remarqué  que  félon  la  pluspartde 
nos  Théologiens  il  y  a  une  très  grande 
différence  entre  les  jeux  d'adrefle  &  ceux 
de  hazard.  Ils  difent  que  les  premiers  peu- 
vent devenir  mauvais  par  Tabus  qu^on  en  fait, 
mais  qu'ils  font  innocens  d'eux  mêmes.  Ils 
prétendent  au  contraire  que  les  jeux  de  ha- 
zard  font  criminels  en  eux  mêmes,  &dekur 
nature,  en  forte  qu'il  n'y  a  ni  circônflance ,  ni 
précaution ,  ni  quoi  que  fefoit,  quipuiflfeles 
rendre  innocens.  Voici  la  première  raifon 
qu'ils  en  donnent. 

Ils  foûdennentquelefort  eft  conduit  d'une 
façon  finguliere  par  ia  ProvidenCe,&  ilspreten- 
dent  que  Salomon  là  décidé  nettement  lors 
]  qu'il  aditProv.  XVI.  33. 0»  jette  le  fort  dans  le 
l  fein^mais  tout  ce  quiendoit  avenir  efl  de  par  V Et er^ 
\  nel.  De  làilsconcluentque  leforteft  unevoie 
!  extraordinaire  par  laquelle  Dieu  fait  conoîrre  fa 
:  volonté,  &  ils  le  confirment  par  la  confiderati- 
;  ©n  de  ce  qui  arriva  dans  Teledion  de  Matthias. 

I  4  II 


zoo  Traité 

Il  eftoit  eflentiel  à  l'Apottolat  d'y  avoir  été^. 
appelle  immédiatement  par  nôtre  Seigneur^i 
Jefus  Chrift.  Mais  comment  obtenir  une  vo-'^ 
cation  immédiate  de  ce  grand  Sauveur?  On> 
ne  trouva  point  de  voie  plus  propre  quecei-i^ 
le  du  fort.  On  le  jetta  après  avoir  prié  Dieu/ 
de  le  diriger,  &  lui  avoir  dit,  Sgigneur^  fah 
êonohre  celui  que  tu  as  éleu. 

Le  fort  donc  étant  une  efpece  de  révélation 
immédiate ,   &  un  des  moyens  par  lefquels. 
Dieu  fait  conoîcre  fa  volonté ,  on  foûtient: 
qu'il  n'eft  pas  permis  de  remployer  dans  le 
je.u,  &   on   le  prouve  par  ces  deux  raifons. 
L'une  que  demander  à  Dieu  une  révélation 
immédiate  c'efl;  le  tenter.  L'autre  que  quand  i 
même  il  feroit  permis  de  la  demander  >  d'un 
côté  ce  ne  feroit  que  dans  àts  occafionsdela 
dernière  importance,  &  de  l'autre  il  faudroit 
accompagner  cette  demande  de  toutes  les 
demonftratiqns  pôffibles  d'un  profond  refpe<St, 
&  d'une  frayeur   religieufe ,    ce  qui  eft  bien 
éloigné  de  ce  qu'on  fait  ordinairement  dans»* 
le  jeu. 

Ce  raifonnement  roule  fur  dèuxpropofi-- 
tions ,  qu'il  eft  bon  de  confidererfeparement/ 
L'une  que  les  jeux  de  hazard  font  conduits 
d'une  façon  finguliere  par  la  Providence.  L'au- 
tre que  le  fort  eft  l'un  des  moyens  dont  Dieu 
fe  fert  pour  faire  conoître  fa  volonté. 

La  première  peut  recevoir  deux  divers  fens. 
L'un  que  la  Providence  dirige  le  fort  par  des 
foins fi  particuliers,  &  d'une  façon  fi  extra- 
ordinaire, qu'elle  ne  fait  rien  defemblableà 
l'égard  du  refte  des  evenemens  qu'on  nom- 
me 


Bes  Jeux  de  bazar d.  201 

H^e  fortuits.  L'autre  qu'à  la  vérité  la  Provi- 
dence agit  à  l'égard  du  fort  de  la  même  ma- 
nière qu'à  l'égard  des  autres  evenemens,  mais 
que  quoi  qu'il  en  foitfes  foins  s'abaiffent,  & 
ici,  &  ailleurs,  jufqu'a  ce  qu'il  jr  a  de  plus 
fingulierdans  chaque  chofé. 

D<î  ces  deux  fens  le  premier  eft  faux.  Le 
fécond  eft  vrai^  mais  inutile.  Ainfi  ni  l'un, 
ni  l'autre  ne  prouve  rien. 

Je  dis  que  le  fécond  eft  vrai,  parce  qu'en 
eftet  tous  nos  Théologiens  conviennent  qu'il 
n'y  a  point  d'événement  fi  particulier,  qui  ne 
fort  l'objet  immédiat  des  foi»s-de  la  Providen- 
ce, fuivant  ce  que  Jefus  Chrift  dit  dans  l'E- 
vangile, que  les  paÛtreaux  mêmes  ne  tombent 
pas  fans  la  volonté  de  Dieu,  Se  que  les  che- 
veux de  nôtre  i été  font  tous  contés.  Ainfi  il 
n'y  à  point  de  doute  que  les  foins,  &  la  di- 
reâionde  la  Providence,  ne  s'étendent  juf- 
ques  {lir  les  jeux  ^  foit  d'àdrefle,  fbitde  ha- 
zard,  auffi  bien  que  fur  le  refte  des  evene- 
mens. 

Mais  ce  fens  auflîeft  très  inutile  pour  la  dé"^ 
cifion  de  nôtre  queftion.  Car  fi  cette  direc- 
tion dû  la  Providence  rend  lesjetnrdehazard* 
criminels,  elle  en  rendra auiîi  cetjxd'adre£re> 
&  généralement  toutes  less€tions  indifféren- 
tes qtr'il  îious  arrive  de  faire  n'y  en  ayant  au- 
cune à  laquelle  on  ne  puifle  appliquer  tout  ce 
qu'on  dit  du  jeu  de  hazard. 

11  eft  donc  impoffible  que  ce  fécoûd  fèns 
féit  celui  de  no»  Théologiens.  Il  faut  de  ne- 
ceffité  qu'ils  enténdénrque  là  Frovidéwce  di- 
?ige<rout^atremcnt  lésjeuxdefa^zàid,  ^u-éK 


202  Traité 

le  ne  dirige,  ni  les  jeux  d'adrefle,  ni  le  reft^c 

des  cvenemens. 

Mais  premièrement  ce  fensell  peuvraifemn- 
blable.  Quelle  apparence  en  eflFet  que  lors  que 
deux  laquais,  ou  deux  crocheteursfe mettent t 
à  jouer  aux  dés,  ou  auLandsquenet>  laPro*^ 
vidence  s'applique  d'une  façon  plus  partic«H 
liere  à  diriger  tous  les  incidens  deceieu^ 
qu'elle  ne  s'applique  à  décider  le  deftin  dess 
peuples,  le  fuccés  des  batailles*  les  révolu- 
tions des  £cats,  &  cent  autres  femblables:s 
cvenemens,  quiparoiffentdetempsentempss 
dans  le  monde  ?  A  qui  perfuadera-  t-gn  de  teUs 
paradoxes  ? 

D'ailleurs  il  y  a  quelque  chofe  de  ridicule  ààl 
^'imaginer  que  lors  que  deux  hommes  jouentt 
aux  Dames,  ou  au  billard,  leur  jeu  ne  foitii 
i'objet  que  d'une  Providence  commune  ôCi 
ordinaire,  &  que  dés  que  ces  deux  hommes  s 
fe  laffant  de  ce  jeu  prendront  des  dés  ou  des 
cartes,  ce  vain  amufement  devienne  toyfit 
4'un  coup  l'objet  d'une  Providence  partin 
culiere. 

J'ajoute  en  deuxième  lieu  que  foit  que  ceci 
foit  vrai  ou  faux,  l'endroit  des  Proverbes 
^u'on  nous  oppofe  ne  le  prouve  point.  Saio- 
moii  dit  bien  que  le  fort  eft  conduit  &  diri- 
(gé  par  la  Providence ,  mais  il  ne  dit  pas  qu'el- 
le le  dirige  autrement  que  le  refte  des  evenc- 
mens.  On  peut  même  aflèurer  qu'il  dit  le 
contraire,  parce  qu'en  eflFet  il  emploie  dans 
le  même  cliapitrc,  d'un  coté  laméme  expref- 
^oa,  &  de  l'autre  desexpréiSons  cncoie  plus 
fortes^  ^om  de%ner  k§  foins  que  cette  mé- 


Des  Jeux  de  hazard.  203 

'  me  Providence  prend  de  diverfes  chofes  dil- 
!  tinâes  du  iorc>  Ôc  qui  d'ailleurs  n'ont  rien  de 
\hcxè  ou  de  furnaturel. 

r      II  dit  au  verfet  I.  Les  préparations  du  cœur 

^Jont  à  Vhomme ,    mais  le  propos  de  la  langue  eft 

'  de  par  l^Eternel.  Rien  n'eft  plus  lemblable  que 

f  cette  maxime,   &   celle  qu'on  nous  oppofe. 

'  Salomon  emploie  la  même   façon  de  parler 

dans  toutes  les  deux.  Il  dit  dans  l'une  que  le 

difcours  de  la  langue,  &  dans  l'autre  que  ce 

qui  vient  du  fort ,  eft  de  par  l'Eternel}  N'eft 

ce  pas  la  même  chofc? 

Il  dit  au  verfet  I  X.  Le  cœur  de  VhQmme  de» 
libère  de  fa  voie^  mais  l'Eternel  dirige  fes  pas. 
Ceci  n'eft  pas  moins  formel  que  le  refte. 

Il  dit  au  verfet  X.  Il  y  a  divination  dans  les 
lèvres  du  Roi  ^^  fa  bouche  ne  s'écartera  point  du 
droit.  Ceci  eft  bien  fort,  &reftfansdifficul- 
;  té  beaucoup  plus  que  tout  le  refte. 
H     II  n'eft  donc  pas  vrai  que  Salomon  attribue 
|4iu  fort  quelque  chofe  de  fingulier,  puisqu'il 
dit  la  même  ehofe  denosadtions,  de  nos  dif- 
cours, des  difcours  des  Rois. 
I     Enfin   s'il  ya  quelque  difiFerence  entre  les 
ifoins  que  la  Providence  prend  des  jeux  deha- 
fSiard  >  &-ceux  qu'elle  prend  du  refte  des  eve- 
nemens^fortuits ,  il  faut  de  toute  neceffi  té  que 
cette  différence  confifte  en  l'une  ou  en  l'autre 
de  ces  trois  chofes  j  Ou  bien  en  ce  qu'à  tout 
'autre  égard  les  foins  de  la  Providence  fe  bor- 
nent à  la  confervation  des  efpeces,   &  qu'ici 
ils  descendent  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  fingulier; 
Ou  bien  en  ce  que  dans  le  refte  des  cvene- 
Bieas>  la  Providence  fe  contente  de  faire  ob- 
16  ferver 


204  Traite 

ferver  les  loix  générales,  telles  que  fantd*ijn 
côté  celles  de  l'union  de  l'ame  avec  le  corps, 
&  de  l'autre  celles  de  la  communication  des 
mouvemens>  au  lieu  qu'ici  elle  renverfe  ces 
lôix  toutes  les  fois  qu'elles  font  obftacle  à  l'e- 
xeeution  de  fes  volontés.  Ou  bien  enfin  que 
dans  les  autres  evenemens  Dieu  fuive  quelque- 
fois ces  loix»  &  les  renverfe  auffi  quelquefois, 
mais  qu^ici  il  les  renverfe  tousjours. 

Je  fuis  feur  qu'aucun  de  nos  Théologiens 
îi'admetcra  ni  le  premier^  .ni  le  dernier  de- 
ces  fens.  Le  premier  eftdired:ement  contrai» 
reà  leurs  hypotbefes.  Ils  s'accordent  tous  à  a 
rejetter  l'erreur  d'Ariftote,  qui  a  creu  que  \z,i 
Providence  ne  fe  mêle  que  des  chofes  gene^^ 
raies  &  univerfelîes,  &  qu'elle  néglige  abfo- 
îûment  les  individus.  V 

Le  dernier  eft  abfurde  &  imcomprehenfi«* 
ble.  En  effet  oncomprend  fans  pêne  que  DieULj 
peut  renverfer  les  loix  générales  lors  qu'elles 
s'pppofent  à  fes  deflèins.  Par  exemple  Dieih, 
veut  qu'un  dé  tambe  fur  une  certaine  face^ 
parce  qu'en  eflFet  il  faut  qu'il  y  tombe  afin  que 
€e  foit  Jean  qui  gagne.  Cependant  fi  les  loix 
générales  font  ©bfervées  le  détombera  fur  une- 
autre  face,  &  de  cettemaniere  ce  ne  fera  pas 
jtmy  mais  Pierre  ,  qui  gagnera.  Il  efl  aifé 
de;C0mprendre  que  dans  cette  fuppofition, 
Dieu* qui  veut  que  ce  foit  Jean  qui  gaghe, 
fufpènde  l'obfervation  de  ces  loix^  &  faffe 
tombée  le  dé  lion  fur  la  Jace>  fur  laquelle  ces 
lois  demandest  qa'ii  ^iîoaibe  f  mais  fur  ^elle 
tq^MIbl'obiet  de  la  Felônté  de  Dieu>  Mais 
f^ttçgiioi  JÛieu  XufpeîidrQlt  il  i'obfèr^atipadc 


Dès  Jeux  de  hazard,  20f 

c«s  loix,  fi  leur  effet  eft  precifement  celui  ^ue 
Dieu  a  refolu?  Si  par  exemple  Dieu  veut  que 
le  dé  tombe  fur  une  certaine  face,  &  que  les 
loix  générales  demandent  la  même  chofe» 
comme  en  effet  ceci  eft  très  poffible,  pour- 
quoi faudra  t- il  que  Dieu  reaverfe  ces  loix? 
Il  faut  donc  de  neceffîté  fe  réduire  au  fe- 
ï  cond  de  ces  lens  >   &  dire  qu'au  lieu  qu'à  i'é- 
i  gard  des  autres  evenemens  Dieu  fe  contente 
!  de  faire  obferver  les  loix  générales  5  ici  il  les 
■renverfe  toutes  les  fois  qu'elles  s'oppofent  à 
fes  defleins.  Mais  premièrement  fi  on  l'enten- 
doit  en  ce  fensj    ôcque  jevouiuffe  admettre 
j  la  première  partie  decectepropolition*  corn» 
j  ment  me  prouveroit  on  la  féconde?    Com- 
r  ment  par  exemple  me  convaincroit  on  que 
i  l'obfervation  des  loix  générales  fuflSfe  pour 
I  faire  que  Tùn  de  ceux  qui  jouent  au  billard 
i  gagne,  &  que  l'autre  perde,   &  que  l'obfer- 
j  vation  de  ces  loix  ne  puiffe  pas  faire  la  mé^ 
f  me  chofe  dans  îe  jeu  des  dés>   ou  dans  quel* 
;  que  autre  jeu  de  hazard?  C'eft  de  quoi  il  eft 
!  impoflible  de  rendreaueune  raifon,  je  nedi^ 
f  rai  pas  folide>  mais  vraifemblable. 
f      D'ailleurs  fixe  que  Dieu  veut  que  ce  foit  fus 
i  des  joueurs  qui  gagne  lors  qu'ils  jouent  aux 
\  dés, .  le  porte  à. rcnverfer  les  loix  générales 
I  toutes  les  fois  qu'elles  ne  ppurroient  être  ob- 
j  iervées  fans  que  le  contraire  arrivât,  pourquoi 
\  ae  ferait' il  pas  la  même  chofe  lors  que  ces 
I:  deuxjotfeurs  jouent   au  billard  ?  Eff?  ce  que 
\  Dieu  ne  veut  abfoiûmenc  que  l'un  gagne,  ôç 
i  que  l'autre  perde  3  .quedanslesjeux  de  hazard  ^ 
Ou:  bien  eH:  ce.  que  .â  y oioQté  :  n'cft  pas  aufii 

infu^- 


io6  ^Traité 

infurmontable  dans  Tune  de  ces  occafîonsquc 
dansTautre?  Qui  pourroit  digérer  de  telles 
abfurdités? 

Mais  j*ajoûte  en  deuxième  lieu  que  ceci  eft 

directement  oppoie  au  fentiment  de  ceux  de 

nos  Théologiens,  qui  condamnent  les  Jeux ( 

<le  hazard.    Ils  tiennent  tous  que  Dieu  agitt 

par  des  volontés  particulières  >  non  feulement  \ 

à  regard  des  Jeux  de  hazard>  mais  à  Tégardi 

de  toute  forte  d'evenemens.    Ils  tiennent  etii 

particulier  qu'il  fufpend  afles  fou  vent  robfer- 

vation   àt^  loix  générales  ,  non  feulement  f 

dans  les  miracles,  mais  encore  dans  pluûeurs^ 

cvenemens,  qui  ne  paflent  pas  pour  miracu-- 

leux,  par  exemple  dans  la  guerifon  à^s  maia-- 

éts.     En  effet  li  les  loix   générales  étoientt 

tousjours  obfervces  dans  les  maladies,  &  fî(i 

Dieu  n'y  changeoit  jarryais  abfolument  rieiî)) 

les  malades  nedevroient  jamais  demander  àa 

Dieu   leur  guerifon,  &  il  y  auroit  quelquee 

chofe  de  téméraire,  &  de  ridicule  à  le  faire^i 

Ici  je  prie  mon   LexSteur  de  prendre  garder 

à  la  manière  en  laquelle  je  me  fuis  expliqué.'. 

Je  n'ai  pas  dit  que  Dieu   fufpend  quelquefoiiî^! 

les  loix  générales  à  l'égard  même  des  evene-»  ■ 

mens,  qui  ne  font  pas  miraculeux ,  mais  feu-- 

lement,  que  cela  arrive  dans  de  certains  eve«- 

nemens  qui  ne  pajfent  pas  pottrmiracttleux.  J'ai  i 

choifi  ce  tour  d'expreiEon  pour  ne  pas  deci-- 

^er  une  queftion,  qui  partage  nos  Theolo-- 

^iens.    On  demande  (i  lors  que  Dieu  fiechi  i 

par  les  prières  d'un  maladb  détourne  les  hu«  • 

Bieurs  qui  font  les  caufesde  iamaladie,  &leri 

fiieut  autrement  que  les  loix  f  enerale&  ne  Itf  i 

de:;- 


Des  Jeux  de  bazar d.  2©  7 

deman dolent}  ce  qu'il  faic  doit  s'appeller  un 
miracle. 

Quelques  uns  le  veulent,  &  fefondentfur 
cette  raifon,que  tout  renverfement  dQs  loix  gé- 
nérales eft  un  miracle.  D'autres  le  nient  par 
cette  raifon  que  la  matière  de  foi  eft  indiffé- 
rente à  toute  forte  de  mouvemens,  Ôcqu'ainfi 
la  déterminer  à  fc  mouvoir   pluftôt  à  droite 
qu'à  gauche,  ou  en  hautqu'embas,  n'eftpas 
\  un  miracle.  Les  premiers  répliquent  que  fi  ce- 
îla  étoit,  ni  le  chemin  que  Dieu  ouvrit  aux 
j  Ifraelites,  foit  au  travers  de  la  mer  rouge, 
I  foit  au  travers  du  Jourdain ,  ni  ce  que   Dieu 
I  fît  en  faveur   de  ces  trois  jeunes  Hébreux, 
I  qu'il  conferva  au  milieu  des  flammes  n'auroit 
î  eu  rien  de  miraculeux,  puis  que  ces  eifetsfur- 
•  prenans  ne  furent  apparemment  opérés,  lès 
lins  qu'en  déterminant  la  matière  à  fe  mou- 
!  voir  d'un  côté  pluilot  que  d'un  autre,   &  le 
(dernier  qu'en  arrêtant  le  mouvement  des  cor- 
î|3iufcules  ignées,  &  en  prévenant  de  cette  fa- 
l^on  l'impreffion  qu'il  s  étoient  capables  defai- 
re  fur  les  corps  de  ces  jeunes  hommes.  Voyés 
r  Braun.  Sj>fi.  Theol.  pag.  150. 
\,     G'eft  là  une  queftion  que  je  n'ai  pas  voulu 
^décider,  parce  qu'elle n'eft  pas  de  monfujet. 
•Je  dirai  pourtant  ea  paffant  que  je  ne  lacroî 
pas  fort  importante.     Ce  n'eft  à  mon  fens 
qu'une  difpute  de  mots.  Tout  conâfte  à  fa- 
voir  ce  que  c'eft  qu'on  entend  par  un  mira- 
cle.   Si  on  entend  par  là  tout  renverfement, 
^u  pour  mieux  dire  toute  fufpenâon,  des 
loix  générales ,  la  guerifon  du  malade,  dont 
j^ai  parlé,  le  fera.  Si  on  entend  au  contraire? 

non 


2©8  Traite- 

non  un  fimple  renVerfement  de  ces  loixi 
mais  un  renverfement  fenfibleôc  éclatant,  ce 
qui  eft  en  effet  le  fens  le  plus  ordinaire  de 
cette  expreffion>  c^t  événement,  n'aura  rien 
de  miraculeux.        -      o;  .,    '.^ 

Dieu  fufpendit  réxecution  desloix  généra- 
les dans  le  palîage  du  Jourdain  &c  de  la  merr 
rouge,  &  cettefufpeniion  fut  fenfibleôc  écla- 
tante. Chacun  peut  la  remarquer,  &  c'eftce: 
qui  fit  le  miracle.  Dieu  fait  dans  le  fond  lai 
même  chofe  lors  qu'il  guérit  un  malade,  quis 
félon  les  loix générales,  devoit  mourir,  maisi 
il  le  fait  d'une  manière  obfcure  ôc  cachée. 
G'eft  ce^qui-fait  que  ceci  ne  paffe  pas  pourr 
miraculeux.' 

Mais  je  reviens  à  mon  fujet ,  ôe  je  dis  que^ 
félontous  nos  Théologiens,   il  y  a  une  infi- 
nité d'occafions  diftinâes  du  jeu  de  hazard , 
où  Dieu  fufpend  Texecution  des  loix  généra- 
les, &  qu'il  le  fait  même  toutes  les  fois  que-? 
ces  loix  ont  quelque  chofe d'oppofé  à  fes  vo4 
iontés.    Par  conîequent  ils  ne  peuvent  diroe 
que  ce  qui  diilingue  les  jeux  de  hazard  des  au- 
tres evenemens,  c'eft  que  dans  leaautreseve- 
aemens  il  fuit  les -loix  générales,   6c  les  ren— 
verfe  dans  cette  espèce  de  jeux.    Ainfi  je  née 
feurois  deviner  quelle  eu.  leur  penfée ,  lors  queï 
pour  prouver  que  les  jeux  de  hazard  fontcrisa- 
saainels  ils  difent  que  les  jeux -de  cet  ordres 
fent  dirigés  d'une  façon  finguliere  par  la  Pro-'- 
vidence ,  cette  expreffion  n'étant  fufceptible^^ 
d'aucun  feas  qui  ne  foit,    ou  inutiletà  leur 
defleia,  ou  direâcmènt  oppofé  à  leurs  hy*^- 


Be$  Jeux  de  hazanT,  20^ 


CHAPITRE     III. 

JEn  quelfem   en  peut  dire  que  le  fort  nom 
infirmt  de  la  volonté  de  DieH^ 


l^r^EisL  fuffira  fur  le  fujétdela  première pro- 
|^^_^pofition.  Je  viens  maintenant  à  la  fécon- 
de. On  dit  que  le  fort  eft  l'un  des  moyen© 
dont  Dieu  fe  fert  pour   faire  conoître  fa  vo- 
lonté..  On  dit  que  c'eft  un  oracle,  &  une 
efpece  de   révélation  immédiate*,  de  mém® 
ordre  que  les  fonges  furnaturels^  lès  extafes> 
&  les  autres  moyens  extraordinaires  dont  Dieut 
fe   fervoit  autresfois  pour  fe  communiquer 
paux  hommes.  De  là  on  conclut  qaec'eUquel- 
ique  chofc  de  facré  qu'on  ne  peut  employer  à 
des  ufages  auffi  vils ,  &  auffi  peu  ferieux^  que 
le  jeu,  fans  le  profaner^    &  par  confequcnt 
lans  commettre  ua  très  grand  péché. 
I     Cette  confequence  eft  neceffaire ,  &  on  ne 
Ipourroit  la  contefter  fi  on  en  admettoit  ab- 
^ fol û ment  le  principe.  Mais  ce  principe  peut 
Ravoir  deux  fens,  l'un  véritable,  mais  inutile, 
;  l'autre  utile ,  mais  très  certainement  faux.  En 
effet  on  peut  entendre  en  deux  manières  ce 
t  qu'on  dit  que  le  fort  nous  inflruit  de  la  vo-^ 
lonté  de  Dieu,    l'une  qu'il  a  fervi  autrefois 
à  cet  ufage,  l'autre  qu'il  y  fert  encore  aa-< 
ijourd'hui. 

!     I^  premier  de  ces  deux  fens  eftincontefl^ 

ble* 


iio  Traité 

ble,  &  il  y  a  divers  endroits  de  TEcriturei 
^ui  font  voir  que  ■  Dieu  s^eft  expliqué  aflféî 
fouvent  par  le  fort.  Témoin  le  partage  de  U 
terre  de  Canaan,  Nomb.  XXXIIÏ.  54.  la, 
découverte  du  péché  d'Achan ,  Jof.  V 1 1 
18.  releéliondeSaul.  I.  SarUî  X.  20.  lama^ 
nifefiâtion  du  péché  de  Jonathan >  I.  Sam 
XIV.  42.  &  la  defignation  de  Matthias  pouci 
l'Apoftolat.  Ad.  1.  26. 

Rien  donc  n'eft  plus  vrai  que  ce  premier 
fens.  Le  fort  a  fervi  autrefois  à  inftruire  let 
hommes  de  la  volonté  de. Dieu.  Mais  il  no 
s'enfuit  de  là,  ni  qu'il  ait  aujourd'hui  le  méjt; 
me  ufâge,  ni  que  ne  l'ayant  plus  on  ieprof^ 
ae  en  l'employant  à  quelque  autre. 

Car  pour  le  premier  combien  n'y  a-  t-ili 
pas  de  chofes  dont  Dieu  fe  fervoit  autrefois  à 
des  ufages  furnaturels,  &  qui  n'y  fervent  pluei 
aujourd'hui .?  Dieu  fe  fervit  d'une  verge,  ôé 
à:  confirmer  la  fol  de  Moïfe,  &  à  opérer  pa» 
foa  miniftere  un  grand  nombre  de  miracles.! 
Bfe  fervit  dufondequelques  trompettes  poufi 
renverfer  les  murailles  de  Jerico.  Il  fe  ferviti 
de  l'eau  du  Jourdain  pour  guérir  Naaman  da 
fa  lèpre.  Il  fe  fervit  de  la  boue  pour  rendre  li 
veue  à  l'aveugle  né.  Il  fe  fervit  de  l'ondiom 
pour  guérir  les  malades.  Il  fe  fervit  de  l'impo^) 
fition  des  mains  des  Apôtres  pour  conférer; 
les  dons  extraordinaires  du  S.  Efprit.  Etpouu 
dire  quelque  chofe  qui  ait  plus  de  rapport  ài 
nôtre  fujet,  il  s'effc  fervi  plufîeurs  fois  desfon^i 
ges  pour  faire  conoîtrefa  volonté.  S'enfuit  iji 
de  là  qu'il  emploie  aujourd'hui  aucune  de  c< 
chofes  à  ces  ufages  ? 

Le. 


t. 


J>£s  Jeux  de  hazard.  21  ï 

Le  fort  de  même  a  peu  fervir  autrefois  à 

sùaftruire  les  hommes  des  deffeins  de  Dieu 

iàns  qu'il  fafle  aujourd'hui  le  même  effet.  J'a- 

^ joute  que  s'il  n'a  plus  cet  ufage,  comme j'ef- 

iptxt  de  faire  voir  dans  la  fuite  qu'il  ne  Ta 

point)  on  ne  doit  pas  craindre  de  le  profaner 

/en  l'employant  à  ce  qu'on  voudra.     On  ne 

profane  pas  le  fon  des  trompettes  lors  qu'on 

s'en  fert  aux  ufages  les  plus  communs.  On  ne 

\  profane  pas  l'ondtion  lors  qu'on  s'en  fert  pour 

I  rendre  le  corps  plus  agile ,  commç  on  le  fak 

*en  plufieurs  endroits.   On  ne  profane  pas  les 

fonges ,  lors  qu'on  en  tire  des  indications  pour 

conoître  le  tempérament  des  perfonneSi  ou 

les  maladies  qui  les  travaillent.  On  ne  profa- 

^ne  pas  même  l'eau,  le  pain,  &  le  vin,  quoi 

f^ue  ce  foit  encore  aujourd'trui  la  matière  de 

'nos  Sacremens,  bien  qu'on  s'en  ferve  dans 

•les  repas  ordinaires. 

Encore  donc  que  le  fort  ait  fervi  autresfois 
à  faire  conoître  la  volonté  de  Dieu,  il  ne 
1  s'enfuit  de  la  ,  ni  qu'il  ait  prefentement 
rquoi  que  ce  foit  de  facré,  ni  qu'on  le  profa- 
fne  en  l'employant  à  d'autres  ufages.  C'eft  là 
^  auffi  ce  qu'on  fait  fans  aucun  fcrupuîe  en  ai' 
^verfes  occafions.  On  fefcrt  du  fort  pour  par- 
tager les  fucceflîons,  &  généralement  tout 
ce  qui  appartient  en  commun  à  pluficurs  per- 
sonnes. On  le  jette,  non  pour  favoir  à  qui 
c'eft  que  Dieu  adjugera  la  portion  que  cha- 
cun doit  avoir,  c'eft  à  quoi  on  ne  penfe  point, 
mais  uniquement  pour  éviter,  foit  les  con- 
teftations,  foit  des  honétetés  incommodes. 
En  un  mot  c'eft  un€  adion  purement  civile. 


>i<ï  Traité 

&  qui  n'a  rien  de  religieux  >  c«  qui  fait 
aufli  qu'on  ne  s'avife  jamais  de  i'accompak 
gner  de  la  prière,  comme  il  le  faudroit  nA 
ceffâirement,  fi  on  pretendoit  que  Dieu  s'exf 
pliquât  par  une  révélation  immédiate. 

C'eft:  ce  qu'on  peut  voir  encore  dans  la  ma^ 
niere  en  laquelle  on  fait  le  Doge  à  Venife.  Oflr 
ne  le  fait,  ni  par  le  fort  feul,  comme  on  fei; 
roit,  û  on  pretendoic  que  Dieu  le  choisît  im» 
mediâtement,  ni  parla  feule  eleâion,  malji 
par  un  corapofé  des  deux,  qui  tempère  dt 
telle  façon  l'un  par  l'autre,  qu'il  foit  vrai  dtii 
dire  d'un  côté  que  le  Doge  eft  éleu ,  &  éà 
l'autre  qu'il  foit  impoffible  qu'il  le  foit  pa» 
brigue.  Voici  comment  Amelot  de  la  Houflaià 
nous  apprend  que  cela^fe  fait^ 

Tous  /&sNoi?/es^y  dit  il  y  qui  ont  trente  ans pa^l 
fis  étant  ajfemhlés  dans  le  Valais  S.  Marc  Vom 
met  dans  une  urne  autant  de  houles  qu'il  y  a  dé 
Gentils  hommes  prefen  Si  trente  defepielles  font  dé'* 
fêgSi  Ceux  à  qui  (e  fort  les  donne  en  mettent  d^r 
*vantla  Seigneurie  neuf  dorées  parmi  24.  bUmt 
€hesy  (^  les  neuf  Gentilshommes  à  qui  elléà 
*oiennnenty  font  éleveurs  de  4®^  autres  y  touà^ 
de  familles  différentes- entre  lefquels  illeurefiper^ 
mis  de  fe  comprendre  e4ix  mêmes.  Le  Jort  les  re^t 
duit  à  douze.  Ces  douze  en  élifent  25,  le  pre^' 
mier  trois ,  <^  les  onze  autres  chacun  deux.  Cér\ 
11%.  tirant  au  fort  comme  les  precedens^  fereduui 
fent  à  neuf  y  qui  en  nomment  45.  Javoir  chacun  i 
cinq,  iLw45.  reviennent  à  onze  ^par  le  Jort  yéf  ceux  ^ 
ci  en  élifent  enfin  /^i.  qui  font  les  derniers  y  ^  les 
principaux  éleàeurs  du  Duc  ,  après  qu'ils  ont  éîéu 
confirmés  par  le  grand  ConjeiL 

Amelot 


Des  Jeux  de  bazar  J.  _M3* 

Amelot  ajoute  que  ce  neft  pas  fans  fujetque 
les  Vénitiens  ont  établi  cette  bizarre  forme  d'élec^ 
tiony  car  c*e(i  par  tous  ces  divers  changemens  d*ê' 
\le6iéurs  que  fe  rompent  toutes  les  mefures  des  par- 
xticuliers  veu  que  tout  dépendant  du  choix  decems 
que  le  fort  favorije  (  ce  que  l'on  ne  peut  pas  devi' 
\ner  )  tous  les  artifices  y  ^  toutes  les  brigues  fûHt 
[inutiles.       - 

Ces  deux  exemples  font  voir  clairement 
;  qu'on  peut  recourir  au  fort  fans  le  re- 
i  garder  comme  un  oracle  ,  &  fan^  prétendre 
jque  Dieu  s'explique  immédiatement  par  là. 
[Par  confe^uent  rien  n'empêche  qae  la  même 
chofe  ne  fe  puiffe  faire  dans  le  jeu. 


C  H  A  P  I  T  R.  E     IV. 

S'il  efi  'vrai  que  le  fort  eji  un  moyen  par  le^ 
quel  Dieu  fait  tompurs  conottre.  favo*^ 

lonté^ 

*y^^  E  premier  fens  ne  prouve  donc  rien  con" 

C    jtre  nous.  Ainfî  il  faut  paflTer  au  fecond> 

&  voir  premièrement  s'il  efl  vrai  que  le 

fort  foit  encore   aujourd'hui  un  moyen   feur 

;   ôc  légitime  pour  conoître  la  volonté  de  Dieu 

t  fur  les  chofes  qu'on  en  fait  dépendre,  &  qu'on 

I  prétend  décider  par  là.     En  deuxième  lieu  tï 

rf  même  en  pofant  qu'il  Teft  il  feroit  dçfendu  de 

î  l'employer  à  aucun  autre  ufage. 

Pour  moi  je  ne  croi  ni  l'un,  ni  l'autre: 
•         •  Cai 


214  Traité 

Car  pour  le  premier  c'eft  un  faille  telle  tia^l 
ture,  quil  y  auroit  bien  de  rimprudencc 
à  fe  le  perfuader  fans  de  bonnes  preuves.  Là  | 
chofe  eft  d'elle  même  alïés  incroyable ,  ÔC; 
pour  fe  la  perfuader  il  faudroic>  non  feule- 
ment des  preuves,  mais  des  preuves  convain- 
cantes &  demonfiratives.  Cependant  je  ne: 
voi  pas  qu'on  en  produife,  ni  de  convain-- 
cantes,  ni  même  de  vraifemblables. 

II.  Ilfaudroiten  particulier  que  Dieu  fe; 
fût*  expliqué  là  deffus.  11  faudroit  qu'il  eùcc 
inilitué  îe  fort  comme  un  moyen  tousjours^ 
efficace,  &  dont  l'ufage  deût  durer  autant; 
^ue  le  monde.  Il  faudroit  un  commandement< 
exprés  de  l'employer.  Il  faudroit  une  promeffe  : 
formelle.  Voyons  nous  cependant,  ni  l'un , 
ai  l'autre?  Etnousj^roduiton  aucun  endroit 
de  l'Ecriture  où  cela  fe  trouve? 

On  nous  produit  quelques  exemples.  Mais 
outre  que  ces  exemples  ne  font  pas  des  loix, , 
ils  font  pris  d'un  temps  ou  les  révélations  im- 
médiates étoient  fort  fréquentes.  La  pluspart 
font  pris  du  Vieux  Teftament,  ce  qui  fuffit 
pour  faire  qu'on  n'en  puifferien  induire  pour 
le  nouveau.  On  en  produit  un  pris  du  nou- 
veau, qui  eft  le  fort  jette  pour  Teledion  de 
Matthias.  Mais  qui  ne  voit  la  difiFèrence  qu'il 
y  a  entre  ce  cas  particulier ,  &  l'état  où  nous 
nous  trouvons  ?  Une  révélation  immédiate! 
étoit  alors  abfolûment  neceflàire,  ce  qu'on' 
ne  peut  dire  du  temps  prefent?  Ce  furent  les 
Apôtres  qui  jetterent  alors  le  fort.  Mais  avons 
nous  les  privilèges  de  cesfaints  hommes?  Ils 
avoient  le  droit  de  confulcer  Dieu  dans  les 

occâ- 


Des  yeux  de  kazard.  215 

«ccâiîons,  âc  de  lui  demander  des  révélations 
immédiates.  Ils  les  obtenoient  tousjours  à 
point  nommé,  comme  il  paroit  par  divers 
endroits  des  écrits  facrés.  Avons  nous  le  mé^ 
me  droit,  &  pouvons  nous  faire  à  Dieu  les 
mêmes  demandes  ? 

On  produit  Tendroit  à^s  Proverbes,   au- 
quel j'ai  déjà  répondu  par  rapporta  une  autre 
queftion ,   &  je  ne  voi  pas  Tufage  qu'on  en 
peut  faire  pour  celle  ci.  En  effet  il  ne  dit  pas 
1  que  le  fort  foit  un  moyen  par  lequel  Dieu  faf- 
fe  conoître  fa  volonté.  Il  ditfeulçmentquele 
îfort  eft  dirigé  par  la  Providence.  Cependant 
I  chacun  voit  la  différence  qu'il  y  a  entre  ces 
I  deux  chofcs.  Car  tout  eft  dirigé  par  laProvi- 
I  dence,  &  il  n'y  a  que  l'Ecriture  qui  nous  inf- 
i  truife  de  la  volonté  de  Dieu.    Ainû  il   n'y  a 
point  de  confequence  à  tirer  de  l'une  de  ces' 
chofes  à  l'autre. 

III.  C'eft  donc  fans  aucune  preuve  qu'on 
prétend  que  le  fort  foit  aujourd'hui  un  moyen 
propre  à  nous  inftruirede  la  volonté  de  Dieu. 
I  Mais  outre  cela  il  fufHt  ce  me  femble  de  fa^ 
voir  que  s'il  étoit  tel  qu'on  le  dit ,  on  auroit 
par  là  des  révélations  immédiates,  cela,  dis- 
je  ,  fuifit  pour  nous  perfuader  qu'il  n'a  point 
de  lieu  fous  le  nouveau  Teftament-  Car  qui 
tie  fait  que  les  révélations  immédiates  ont  ab- 
folûment  cefleil  y  a  plufieurs  fiecles?  N'eft 
ce  pas  là  ce  que  tous  nos  Théologiens  foû  tien- 
nent.? N'eft  ce  pas  là  ce  qu'il  ont  accoûtunïé 
de  prouver  parles  premières  paroles  de  l'Epi- 
tre  aux  Hébreux,  Bieu  ayant  à plufieurs  fo'ts^ 
^  tn  phtfieun  manières  parlé  4*t^  Pères  par  les 

Frophe» 


4 


:ù,t6  Traité 

Prophètes  \  a  parlé  à  nous  en  ces  derniers  U 

par  fin  Fils. 

I V.  Si  le  Sort  étoit  un  moyen  feur  &  in 
faillible  pour  avoir  des  révélations  immedia 
tes,  on  ne  fauroit  excufer  la  négligence  dei 
Chrétiens,  qui  ayant  un  moyen  fi  aiie  pou  j 
terminer  tout  d'un  coup  toutes  leurs  difputesj 
pour  abolir  les  fchifmes  &  les  herefies,  pou  î 
finir,  &  même  pour  prévenir  les  guerres,  ô 
les  autres  malheurs  qui  nous  accablent,  ne  s'a: 
vifent  pas  de  l'employer.  Il  ne  faudroit  poui 
cela  que  faire  aflembier  quelque  part  desPle( 
nipoten titres  pour  jetterle  fort,  &  faire  pau 
tout  des  prières  publiques  pour  demander  i 
Dieu  qu'il  lui  pleut  de  le  diriger.  Cela  fait  i 
n'y  auroit  qu'à  fe  conformer  à  la  deciûon  net! 
te,  precifc»  &  formelle,  que  Dieu  en  don'i 
'  neroit>  foitpour  mettre  les  confcienceser 
repos,  foit  pour  faire  cefler  les  maux  fous  ieÇ( 
quels  le  Chriftianifme  gemic.  Quelle  feroir 
nôtre  ftupidité,  fi  pouvant  employer  un  moyer 
auili  feur  ôc  auffi  aifé  que  celui  ci,  nous  Id 
refufions:? 

V.  On  dira  peut  être  que  faire  ceci  feroii 
tenter  Dieu.  Mais  bien  loin  que  cette  répon^i 
fe  détruife  ma  preuve ,  elle  m'en  fournit  uii/fi 
nouvelle.  Car  enfin  cen'efb  nullement  tenl^ 
Dieu  que  de  recourir  à  un  moyen  qu'ilaliiÎJ 
même  inflitué  afin  que  fon  ufage  dure  autant 
que  le  monde.  On  ne  le  tentoit  pas  autres^s 
fois  lors  qu'on  confultoit  ce  que  TEcriturç 
appelle  Urim  &  Tummim.  On  ne  le  tentai 
pas  aujourd'hui  lors  qu'on  participe  à  ks  Sa-a 
çremens  pour  recevoir  les  grâces  de  fon  Ef-l 

prit.ii 


Des  yeux  de  hazar^.  ai7 

il  J&rlt.  Ce  feroit  tout  auffi  peu  le  tenter  que  de 
I recourir  au  fort,   s'il   étoit  vrai  que  le  fort 
fût  un  moyen  établi  de  Dieu  pour  conoître^ 
fa  volonté. 

VI.  Si  Dieu  s'eft  obligé  de  faire  conoître 
jrfâ  volonté  toutes  les  fois  que  les  hommes  jet- 
fteront  le  fort,  il  faut  qu'il  Tait  fait  en  l'une 
I de  ces  deux  manières ,  ou  en  forte  que  de 
^quelque  façon,  &  avec  quelque  intention 
qu'on  jette  le  fort,  il  faffe  de  fon  côté  ce 
qu'on  fuppofe  qu'il  a  prorais,  ou  en  forte 
qu'ille  fade  feulement  lors  qu'on  y  aura  re- 
'cours  comme  à  un  moyen  propre  a  nousinf? 
truire  de  fa  volonté. 

Si  c'eft  le  premier  ,  le  fort  a  de  grands 
avantages  fur  les  SacremenSf  lefquels  n'ont 
[leur  effet  que  lors  qu'on  les  célèbre  d'une  cer- 
Itainei  manière,  &  avec  de  certaines  inten^ 
tions.  En  effet  lors  qu'on  lave  un  enfant  uni- 
quement pour  le  rafraischir  ou  le  hettoyer> 
lou  qu'on  lui  donne  du  pain  &  du  vin  pour  le 
pourrir,  on  ne  lui  confère,  ni  la  remiffion 
Ides  péchés ,  ni  les  grâces  du  S.  Efprit,  que 
^e  Baptême  ôcTEucariftie  communiquent.  Le 
rrOTt  fera  tout  autrement  efficace  dans  cette 
ffuppofition.  De  quelque  manière,  &  avec 
[quelque  intention:  qu'on  le  jette,  il  produira 
^ousjoursfon  effet. 

f  D'ailleurs  ceci  paroit  incomprehenûble.  En 
jèffet  on  m'avouera  que  le  fort  ne  fait  pas  cc- 
'noître  la  volonté  de  Dieu  vaguement  &  in- 
fdeterminement.  il  apprend  tout  au  plus  quel- 
le eft  cette  volonté  par  rapport  au  fujet  parti- 
culier pour  lequel  on  y  a  recours.  Par  exem- 

K  pie 


2l3  Traifé 

pie  lors  que  les  Apôtres jetcerent  le  fort  après 
l'afcenfion  de  nôtre  Sauveur,  ils  n'apprirent 
pas  par  là  qui  devoit  être  Empereur  après  Ti- 
bère, ou  Roi  des  Parthes,  oudes  Arnaeniens 
après  Tiridate,  ou  après  Tigrane.  Ils  appri- 
rent uniquement  que  c'étoit  non  Joleph  le 
jufte,  mais  Matthias,  qui  devoit  remplir  la 
place  que  l'apoftafie  &  le  defefpoir  de  Judas 
avoit  laiflee  vuide.  L'efFet  donc  du  fort  dépend 
en  quelque  manière  de  Tintention  de  ceux  qui 
y  recourent,  &  par  confequent  on  ne  peut 
dire  que  Dieu  fe  foit  obligé  de  faire  conoître 
fa  volonté  par  le  fort  indépendamment  de 
l'intention  de  ceux  qui  le  jettent.  Et  en  effet 
quelle  volonté  de  Dieu  le  fort  fera-t-il  co- 
noître, Il  ceux  qui  le  jettent  n'ont  aucun  dcU 
fein  ?  Par  exemple  fî  étant  feul  dans  une  chamn 
bre,  &  trouvant  des  dès  fur  la  table  ^  je  les 
jette  fans  penfer  à  rien,  quelle  eft  alors  la  vo- 
lonté de  Dieu  que  le  fort  révèle  ? 

Il  faut  donc  dire  de  neceflité  que  fi  Dieui 
s'eft  obligé  de  faire  conoître  fa  volonté  par  le 
fort,  c'eft  feulement  en  fe  conformant  àl'in^ 
tention  de  ceux  qui  cherchent  à  s'inftruiret 
par  là  de  cette  volonté.  Mais  fi  cela  eft  il  s'en-i 
fuivra  que  lors  qu'on  jette  le  fort  fans  avoir 
aucun  deffein  de  s'informer  de  la  volonté  dcf( 
Dieu ,  le  fort  n'eft  plus  un  Oracle  ,  &  n'ai 
abfolûment  rien  de  facré,  rien  qui  le  diftin- 
gue  des  autres  adions ordinaires.  Ainfi  lejet-c 
ter  fans  refped,  &  fans  dévotion ,  n'eft  pas 
un  plus  grand  péché  que  jouer  de  cette  méme( 
manière  aux  dames,  ou  aux  échecs. 

Cela   pofé   on  ne  peut  nier   première 

EienDl 


T>es  Jeux  de  hazard.  219 

;  ïnent  que  ceux  qui  en  jouanc  nejouentàrien 
<  ne  lepuiflent  faire  innocemment,  puis  qu'ils 
ne  confultenc  Toracle  fur  quoi  que  ce  foie. 
En  deuxième  lieu  il  paroit  que  ceux  qui  jouanc 
;  de  l'argent  regardent  le  jeu ,  non  comme  un 
3  moyen  propre  à  faire  conoître  à  qui  c'eflque 
Dieu  veut  que  cet  argent  appartienne ,  mais 
uniquement  comme  un  moyen  propre  à  fe 
divertir,  ne  profanent  pas  lefort ,  puis  qu'a- 
[lors  le  fort  ne  fignifie  rien.  Ceci  me  fuffit, 
|câr  je  n'ai  garde  de  nier  que  ceux  qui  confide- 
[ranc  le  fort  comme  un  moyen  propre  à  co- 
inoître  la  volonté  de  Dieu  l'emploient  à  àcs 
[chofes  auffi  vaines  que  celles  qui  font  la  ma- 
nière du  jeu  >  ne  commettent  un  très  grand 
^)eché. 


CHAPITRE     V. 

Réfonfe  a  deux  ohjeBions* 

r\Uelqu'un  dira  peut  é;re  qu'il  fufBt  que  le 
p4fort  foit  de  fa  nature  un  moyen  propre  à 

faire  conoître  la  volonté  de  Dieu  pour  faire 
ju'on  ne  puifTe  l'employer  qu'àcefeul  ufage, 
)c  que  ce  foit  le  profaner  que  d'en  faire  ua 
mple  divertififement.  Mais  j'ai  deux  répon- 
;s  à  faire  à  cette  objedion.  ^ 

La  première  que  je  ne  conviens  pas  que 
î  fort  foit  aujourd'hui  un  moyen^propre  à 
pus  inftruire  de  la  volonté  de  Dieu.  Il  l'a 
té  autrefois,  je  l'a  voue,  maisil  nel'eftplus, 

K2  & 


5.2©  Traita 

&  ce  que  je  viens  de  dire  le  prouve  afles. 

Mais  j'ajoute  en  deuxième  lieu  que  quand 
même  il  pourroit  fervir  aujourd'hui  à  cetufa- 
ge  il  ne  s'enfuivroit  pas  qu'il  y  eût  du  mal  à 
l'employer  à  quelque  autre.  L'eau,  le  pain> 
(Se  le  vin  font  propres  à  célébrer  les  Sacremens 
de  la  nouvelle  alliance.  L'inftitution  de  Je- 
fus  Chrift  leur  a  donné  cette  aptitude,  ôc  la 
leur  confervera  jufqu'à  la  confommation  du 
monde.  S'enluit  il  delà  qu'on  ne  puiffe  fe  fer- 
vir dé  ces  fubftances  qu'à  ce  feul  ufage.? 

La  ledure  peut  nous  inftruire  des  vérités 
du  fâlut.  Mais  cela  fait  il  qu'on  ne  puiffelircf 
que  dans  ce  deffein  ?  Nous  pouvons  employer 
nos  biens  en  aumônes.  En  faut  il  con-i 
clurre  qu'il  ji'y  a  que  ce  feul  ufage  qui  foit 
innocent? 

Pour  faire  qu'il  y  eût  du  mal  à  fe  fervir  du 
fort  à  aucune  autre  chofe  qu'à  s'inftruiredela 
volonté  de  Dieu ,  il  faùdroit  que  Dieu  nous 
eût  défendu  expreflement  d'y  avoir  recoun 
que  dans  cette  feule  intention.  Comme  il  efl 
certain  qu'il  ne  l'a  pas  fait,  &  qu'on  ne  pro- 
duit rien  qui  tende  à  le  prouver,  il  y  aur(M!| 
de  l'imprudence  aie  croire,  &  delatemeri 
té  à-l'affeurer. 

D'autres  peut  être  diront  qu'à  la  vérité  1( 
fort  n'efl:  plus  un  moyen  qui  puifle  fervir  \ 
conoître  la  volonté  de  Dieu ,  mais  que  Tac 
tiôn  de  cçlui  qui  jette  le  fort  étant  d'elle  mé 
me,  &  de  fa  nature,  une  demande  qu'on  fai 
à  Dieu  de  révéler  immédiatement  ce  qu'j 
veut,  elle efttousjours criminelle,  puisqu'cl 
le  tend  à  obtenir  de  lui  une  chofe  qu'on  fait  i 


^^i 


I^es  Jeux  de  Bazar d-.  22 1 

ou  qu'on  doit  fa  voir,  qu'il  ne  veut  pas  ac- 
corder, &  qu'en  particulier  il  y  a  de  l'impié- 
té à  lui  faire  cette  demande  à  l'égard  du  jeu, 
qui  n'eft  pas  affés  important  pour  prétendre 
que  quand  même  Dieu  voudroit  s'expliquer 
;fur  les  autres  chofes,  il  deûc  le  faire  fur 
j  celle  ci. 

\  Ceci  eft  tant  foit  peu  plus  plaufîble  que  tout 
le  refte.  Cependant  fi  on  s'y  réduit  il  eft  clair 
en  premiep  lieu  qu'il  n'eft  plus  permis  d'allé- 
guer l'endroirdes  Proverbes  qu'on  nous  op- 
^pofe,  ôc  que  même  étant  entendu  au  fens 
qu'on  lui  donne,  ou  ne  prouve  rien,  ou  ren- 
verfe  cette  réponfe.  Suivant  cette  réponfe  la 
Providence  de  Dieu  ne  dirige  plus  le  fort  en 
la  manière  en  laquelle  elle  le  dirigeoit  autres- 
fois.  C'eft  donc  fort  mal  à  propos  qu'on  nous 
vient  dire  que  félon  le  Sage  lors  qu'on  jette 
le  fort  dans  le  fein,  cequienavient  eft  de  par 
l'Eternel.  Dans  cette  fuppofition  ce  que  le 
Sage  dit  étoit  vrai  en  fon  temps,  maisnel'eft 
plus  prefentement. 

II.  Si  ceci  a  lieu  il  n'eft  plus  permis  d'em- 
ployer le  fort,  ni  pour  la  création  des  Magif»- 
trats,  ni  pour  le  partage  des  fucceflîons,  ni 
éans  aucune  autre  occafion,  quelle  qu'elle 
foit.  Car  enfin  quand  peut  il  être  permis  de 
demander  à  Dieu  une  chofe,  qu'on  fait,  ou 
qu'on  doit  favoir,  qu'il  ne  veut  pas  accor- 
der? 

'  III.  Je  voudrois  bien  favoir  comment  on 
entend  ce  qu'on  dit  que  le  fort  eft  de  foi  une 
demande  qu'on  fait  à  Dieu  d'une  révélation 
immédiate  de  fa  volonté.  Je  ne  voi  que  trois 

K  3  fens 


222  Traité 

fens  auxquels  on  le  puilTe  entendre.  Le  pre- 
mier que  ce  foit  une  demande expreffeÔc  for- 
melle d'une  telle  révélation i  Le  fécond  que 
c*en  foie  une  demande  implicite  ^  interpréta^ 
tive.  Le  troifiéme  que  ce  foit  le  figne  fenfî- 
ble,  &  la  demonftration  extérieure,  de  cet- 
te demande. 

Le  premier  de  ces  trois  fenseft  vifiblement 
faux.  Une  demande  exprefle  &  formelle 
n'eft  autre  chofe  qu'un  defir  découvert,  &; 
manifeflé  à  celui  qui  peut  le  remplir.  Elle! 
fuppofe  une  penfée  adtueile,  qui  fe  termine,; 
d'un  côté  à  ce  qu'on  fouhaitte,  &  de  l'autre i 
à  celui  de  qui  ois  veut  l'obtenir.  Et  rien  des 
tout  cela  n'a  lieu  dans  le  jeu.  On  ne  penfe,, 
niàDieu,  niàfa volonté.  On  nedefîrepoint' 
quil  découvre  c^tte  volonté.  On  ne  lui  ma- 
nifefte  pas  ce  delir.  Ainlï  il  n'y  apointdede- 
Cjande  proprement  dite. 

Eft  ce  donc  une  demande  implicite  c^  inter4\ 
pretativey  qui  confifte  à  faire  ce  qu'on  feroitt 
lî  on  demandoit.?  C'ell  là  apparemment  lec 
fens  de  ce  qu'on  nous  dit.  Mais  ceci  mémee 
en  peut  recevoir  deux  affés  differens.  On:-. 
peut  entendre  qu'en  jouant  on  fait,  ou  touti 
ce  qu'on  feroic,  ou  une  partie  de  ce  qu'on  fe*- 
roit,  fi  on  demandoit.  i 

Le  premier  de  ces  deux  fens  eft  faux,  &< 
ce  que  je  viens  de  remarquer  le  fait  affés  voir.'. 
En  jouant  on  ne  fait  pas  tout  ce  qu'on  feroitii 
fi  on  demandoit  à  Dieu  qu'il  fît  conoîrre  fa: 
volonté.  Lui  faifant  cette  demande  on  pen- 
feroit  à  lui,  à  fa  volonté?  à  lamanifeftationt 
de  cette  volonté,  on  fouhaitteroic  cette  roa-i 

nifeila-i 


Des  Jeux  de  hazard.  223 

nifeftation,  on  lui  decouvriroit  intérieure- 
ment, ou  extérieurement  ce  fouhaitj  &  on 
ne  fait  rien  de  tout  cela. 

Le  fécond  de  ces  fens  efl  vrai ,    ma's  ne 

prouve  rien.  11  efl  vrai  qu'en  jettant  àts  dés 

fur  une  table,  on  fait  une  partie  de  ce  qu'on 

feroit   fî  on   vouloit   conoître  la  volonté  de 

Dieu  par  ce  moyen ,  mais  il  ne  s'enfuit  pas 

de  là  qu'il  y  ait  du  mal  à  le  faire.  S'iinefaloic 

que  cela  pour  pécher,  que  pourroit  on  faire 

innocemment?   Car  que  fait  on  qui  ne  peut 

fervir  à  quelque  chofe  de  criminel,  &  qui  n'y 

[fervîten  effet  étant  joint  à  d'autres  chofes 

I  qu'on  ne  fait  pas  ?  Un  boucher ,  qui  égorge 

I  un  bœuf,   fait  une  partie  de  ce  qu'il  feroit, 

^s'il  le  vouloit  facrifier.   Un  homme  qui  jette 

■quelques  grains  d'encens  dans  le  feu  fait  une 

partie  de  ce  qu^il  feroit  s'il  encenfoir  une  ido- 

jîe.  S'enfuit  il  de  là  qu'ils  pèchent  nii'un,  ni 

l'autre? 

*  Le  jeu  n'eft  donc,  ni  une  demande  for- 
melle, ni  une  demande  interprétative,  d'u- 
ne révélation  immédiate.  Si  on  entend  que 
c'en  efl  un  fîgne,  &  une  demonflration  ex- 
térieure, je  demanderai  comment  on  l'entend. 
En  eâFet  ceci  même  reçoit  deux  fens.  Le  pre- 
mier que  ce  qu'on  £iit  efl  tousjours  un  fîgne, 
'&  une  demonflration  extérieure  de  cette  de- 
mande, en  forte  qu'on  ne  le  fait  jamais  que 
dans  ce  defïein.  Le  fécond  que  ce  qu'on  faic 
a  quelquefois  cet  ufage.. 

Le  premier  de  ces  fens  efl  faux,  &  ce  que 
je  viens  de  dire  le  fait  affés  voir.  Le  fécond 
efl  inutile.  Car  combien  ne  fait  on  pas  tous 

K  4  les 


^24  Traité 

les  jours  de  chofes,   qui  ont  fervi  autrefois^ 
êc  qui  fervent  encore  aujourd'hui,  en  diver- 
fes  occafions  à  manifefter  des  fentimens  inté- 
rieurs, qu'on  n'a  pourtant  pas  ?  Par  exemple 
découvrir  la  tête,  fléchir  les  genoux,  joindre 
les  mains,  &  les  élever,  font  autant  de  li- 
gnes de  l'adoration,  &   de  l'invocation  reli- 
gieufe.   Cependant  on  les  fait  innocemment 
à  l'égard  des  hommes,  qu'on  n*a  aucun  dcf- 
fein  d'adorer,  ou  d'invoquer  reiigieufement. 
Par  conlequent  encore  que  le  fort  ait  peu  être: 
employé  à  exprimer  la  demande  qu'on  faifoitt 
à  Dieu  de  révéler   fa  volonté ,   il  ne  s'enfuit  i 
pas  qu'on  ne  puifle  l'employer  aujourd'hui  à^ 
d'autres  ufages-  , 


C  H  A  P  I  T  R  E    VI, 

Si:  le  J€H  de  haz>ayd  a  quelqm  chofe  £iiÂj> 

CE  que  je  viens  de  dire  fufSt  pour  déchài?*r. 
ger  le  jeu  du  premier  reproche  qu'on  luîii 
fait,  &  pour  prouver  que  ce  n'eft  pas  unoî 
profanation  de  quelque  chofe  defacré.  llfauGi 
voir  maintenant  s'il  a  riend'injufte.  Pour^ar 
mieux  juger  il  faut  le  comparer  premieremeafe 
avec  le  droit  naturel,  &  enfuiteayfic. Je- 
civil.  •  \  ' 

Pour  le  premier  plufieurs  prétendent  qii*i( 
le  jeu  de  hasard  eft  contraire  au  droit  natujrcl,-! 


Desjeuxdehazard.  ,-^25 

.&  fè  fondent  fur  deux  raifons.  La  première 
qu'il  eft  malaifé  de  comprendre  comment  ia 
cheure  d'un  dé  fur  une  certaine  face,  ou  le 
partage  fortuit  de  quelques  cartes,  peut  faire 
que  ce  qui  appartenoit  à  l'un  des  joueurs  ap- 
partienne tout  d'un  coup  à  l'autre.  La  fécon- 
de que  l'un  àcs  joueurs  ne  peut  gagner  fans 
que  l'autre  perde,  ce  qui  fcmble  n'être  difi^e- 
rent  en  rien  de  ce  que  S.  Paul  condamne, 
lors  qu'il  dit  aux  Thefl.  ^e  perfonne  ne  fou- 
le^ ou  fajje  [on  profit  du  dommage  de  Jen  frère 
I  en  aucune  affaire  i  car  le  Seigneur  eji  le  vengeur 
j  de  toutes  ces^  chofei» 

\      Mais  ces  raifons  n'ont  rien  qui  doive  faire 
I  aucune  pêne.  Car  premièrement  elles  ont  ia 
i  Hjéme  force  contre  les  jeux  d'adrefTe  que  con* 
i  tre  les  jeux  de  haT^rd.  llelltout  auffi  difîici- 
:  le  de  comprendre  comment  l'entrée  d'une 
ba(e,   ou  d'une  boule  de  billard  dans  un  cer- 
tain trou,  peut  tranfporcer  la  propriété  de  ce 
qu'on  joue  que  de  comprendre  comment  la 
S  Gheute  d'un  dé  fur  une  certaineface  peut  Faire 
\  le  même  efifet.  D'ailleurs  dans  les  jeux  d'a- 
Ijdreflfe  celui  qui  gagne  profite  auflî  bien  de  la 
[perte  defon  prochain,  que  s'il  gagnoit  à  un 
^u  de  hazard.   Ainfi  fi  ces  deux  raifons  font 
bonnes,   elles  aurorit  la  même  force  contre 
ces  deux  efpeces  de  jeu.  Ainfi  les  unes  &  les 
;:autres  feront  injuftes,  ou  ni  les  unes ,  ni  les 
autres  ne  le  feront. 

Pour  répondre  plus  diredement  je  dis  que. 
ce  n'eil  pas  la  dieute  à^s  àès  5,  ou  le  partage  der 
cartes^  qui  fait  paffér  ce  qu'on  joue  des  mains 
dfi  l'un  des  joueurs  en  celles  de,  l'autre.  C'ej^^ 


226  ^  Traité 

la  convention  qu'ils  ont  faite  là  deflfus.  DeuJE 

chofes  me  paroiffent  certaines  fur  ce  fujet. 

La  première  que  comme  chacun  peut  don- 
ner abfolûment,  &  fans    aucune  condition, 
ce    qui  eft   à  lui  il  peut  à  plus  forte  raifon 
le  donner  fous     de   certaines    conditions, 
pourveu  que    ces  conditions  n'aient  rien,, 
ni    d'injufte ,   ni    d'impoffible.      Ainfi   n'yy 
ayant,  ni  aucune  impolîîbilité  à  ce  que  le  déé 
tombe  fur  une  certaine  face,  rien  n'empêche;: 
qu'on  ne  faffe  dépendre  de  cette  cheute  unec 
donation,  ou  une  convention  qu'on  fait,  Ôc: 
que  cette  condition  pofée  la  donation  &  h: 
convention  ne  fubfiftent. 

L'autre  chofe  qui  efl  certaine  fur  ce  fuject 
e'eft  que  félon  tous  les  jurifconfultes  onpeutt 
faire  dépendre  tant  les  donations,  que  less 
conventions,  d'une  condition  fortuite.  A\ 
J^'égard  des  donations  on  n'a  qu'à  lire  les  Infti-- 
tûtes  liv.  3.  Tit.  16.  Et  pour  ce  qui  regarde: 
l'es  traités,  qui  ne  voit  que  ceux  d'alïeurancec 
dépendent  d'un  événement  fortuit?  J'en  ài^i 
donné  d'autres  exemples  dans  mon  traité  dec 
rinterét,  chapitre  V. 

Il  fuffic  donc  que  les  parties  aient  convenu  ■ 
volontairement  de  fe  donner  l'une  à  l'autre 
telle,  ou  telle  fomme,  au  cas  que  le  dé  qu'on 
jettera  tombe  fur  telle,  ou  fur  telle  face, 
pour  faire  que  la  chofe  étant  arrivée  celui  qui 
doit  gagner  fuivant  cette  convention  ait  un 
droit  légitime  fur  ce  qu'il  gagne,  Ô5  en  de- 
vienne veritablementle  maître >  comme  ilfuf* 
£t  qu'un  negotiant  aflèttre  un  navire,  &  que c 
se  nayire  vienne  ^gerir,  pour  donner  au  pro-  ► 

frietairgf 


Des  yeux  de  hazard.  tLlLf 

'pfietaire  de  ce  navire  le  droit  de  fe  le  faire 
payer  par  rafleureurdemémequefil'affeureur 
î'avoic  fait  périr  volontairement.  En  un  mot 
e'eft/non  la  condition,  mais  le  traité  qui  a 
pofé  cette  condition ,  qui  tranfporte  la  pro* 
prieté.  Ceci  eft  évident,  &  il  n'eft  pas  ne- 
eeffâire  de  s*y  arrêter. 

■    La  féconde  raifon  n'eft  pas  plus  folideque 
îa  première.  On  dit  que  gagner  au  jeu   c'eft 
profiter  de  la  perte  d'autrui.  Ce  qu'on  dit  eft 
Vrai ,  mais  il  ne  s'enfuir  pas  de  là  que  ce  profit 
îo'it  injufte.  S'il  Fétoiton  nepourroit  fans  in- 
juftice  accepter  une  donation ,  car  la  dona- 
tion prive  toiîsjours  le  donateur  de  ce  qu'il» 
donne.  Il  perdtolisjours,  êc  le  donataire  pro- 
i'fiie.  Comme  peur  rendre  une  donation  Vali- 
f  de,  il  fuffit  que  le  donateur  ait,  d'un  côté  la 
i  difpofition  decequ'ildonnejôc  de  l'autre  qu'il 
É  donne  volontairement,   il  n'en  faut  pas  da- 
[vantâge  pour  faire  qu'on  gagne  légitimement 
|iai  jeu.  Il  fufSt  que  les  joueurs  foienr  maîtres 
I de  ce  qu'ils  jouent,  &  qu'ils  conviennent  li- 
brement êc  volontairement  de  jouer.    Ceci 
Ipoféilsne  fefont  point  de  tort  l'un  àTautre. 
Voila  pour  ce  qui  regarde  le  droit  natu- 
rel. Il  n'en  eft  pas   tout  à  fait  de  même  du 
«i'roit  civil.    Le  Romain  a  pluQeurs  deciiions 
é'es  fortes  contre  le  jeu  de  hazard  ,  non  feu- 
lement dans  le  Code,  qui  contient  les  loix' 
des  Empereurs  Chrétiens,  maiscûCofe  dans 
Ife  0igefte ,   qui  n'eft  qu'un  centoncoffipofé 
des  deciûons  des  JurifconfultesPâyeiïs»  DànB 
ce  droit  celui  qui  a  gagné  n'a  point  d'action- 
«outre  celui  qui  a  perdu?  ôc  celui  qui  a  perdu' 

: '  %^  m 


228  lYaité 

en  a  contre  celui  qui  a  gagné,  &  peut  le  con- 
traindre à  rendre  ce  qu'il  a  touché.  Ce  droit 
même  ne  fe  prefcrit  que  dans  cinquante  ans, 
quoi  que  trente  ans  fuffifent  pour  en  anéantir 
plufieurs  autres  très  légitimes.  Ce  n'eft  pas 
tout.  Le  jeu  emporte  note  d'infamie,  &  l'ac- 
tion intentée  fur  ce  fondement  eft.uneadion 
infamante.  Il  eft  ordonné  qu'on  rafera  Jes 
maifons  de  ceux  qui  reçoivenc  les  joueurs.  II 
eft  permis  de  les  battre  eux  mêmes.  11  eft  per- 
mis de  les  piller  5  &  lors  qu'ils  s'en  plaindront 
il  eil  défendu  aux  Juges  d'avoir  aucun  égard 
à  leurs  plaintes. 

Louis  XIII.  Roi  de  France  par  une  or- 
donnance du  30.: de  Mai  i5ii.  déclara  nul- 
les toutes  les  debtescontraâ;ées,&  toutes  les 
obligations  &  promeffes  faites  pour  le  jeu , 
quelque  déguifées  qu'elles  foient,  déchar- 
geant ceux  qui  les  ont  faites  de  toute  obliga- 
tion civile  &  naturelle.^ 

Ces  decifîons  font  non  feulement  très  fortes 
mais  encore  nettes  & precifes.  C'eftpourquoi 
je  ne  doute  point  que  dans  tous  les  lieux  où 
elles  font  reçues,  &  demeurent  en  force  &  en 
vigueur,  le  jeu  nefoit  un  très  méchant  titre, 
ôç  un  moyen  illégitime  pour  aquerir.  Mais  il 
n'eneft^pas  de  même  des  iieux>  où  ces  loiiç 
2i'ont  Jamais  été  reçues,  ni  même  de  ceuxoù 
rayant-été)  Tufage  contraire  les  a  abrogées. 
Carchâcun  fait  que  c'efl;  Jà  une  des  voies  par 
lefquelles  les  loix  peuvent  perdre  tout  cequ'el|i 
|eiL<W  de  force  &  d'autorité. 


Des  Jeux  de  hazard.  zz^ 


G  H  A  P  I  T  R  E    VIL 

St  les  jeux ,  tant  dadrejfe  >  que  de  hazaydi 
font  innocent»  Divers  excès  qui  peuvent  hs 
Mcompagner<i . 


XL  pàroit  par  tout  ce  que  je  viens  de  dire 
•*qu'à  confiderer  le  jeu  de  hazard  en  foi ,  & 
à  s'arrêter  à  ce  qu'il  ad'eflentiel?  iln'€il<:on- 
traire>  ni  à  la  juftice,  ni  à  la  religion.  SI 
celaeft,  dira  peut  être  quelqu'un,  ilefl  donc^ 
tousjours  innocent,  &  on  a  tort  de  tant  de^ 
clamer  contre  les  joueurs.  Mais  c'eftlà  une 
confequence  que  je  n'admets  point.  Quoi  que 
le  jeu  puifTe  être  innocent  en  lui  même,  il  a 
d'ordinaire  des  fuites  afiPreufes,  qui  doivent  le 
faire  confiderer  comme  quelque  chofe  4'e??- 
tremement  dangereux.  Gn  va  parcourir  ces 
fuites  les  unes  après  les  autres,  6c  remarquer 
fur  chacune  l'efpece  particulière  de  jeu  d'où 
elle  vient. 

I.  Il  n'eft  premièrement  qae  trop  ordinai- 
re de  voir  de  certains  joueurs  »  qui  après  ce 
qu'ils  appellent  des  coups  de  malheur,  vomi(^ 
fent  des  blafphemes  &  des  impietés  contre 
Dieu,  àC  profèrent  deshorreurs,  qu'on  ne 
devroit  attendre  que  des  Démons.  J'ai  tous- 
jours  creu  que  ce  péché  eft  Tua  des  plus 
grands  qu'on  puiflè  commettre»  Voicienef- 
f^  autant  que  j'en  puis  juger,  g^^uliepaûTe 

dan§ 


150  Tfmié 

dans  ces  occafions  dans  Tame  de  ces  tnlfe- 

rables. 

Ils  fâvent  en  gros  &  confufement  que  la 
Providence  de  Dieu  dirige  les  evenemens 
qu'on  nomme  fortuits,  ce  qui  eft  très  certain, 
comme  on  Ta  fait  voir  dans  le  chap.  IL  de 
ce  traité.  Dans  cette  fuppofitiôn  ils  feperfua- 
dent  que  s'ils  ont  perdu,  c'efl;  parce  que  Dieu 
Ta  voulu.  Mais  au  lieu  que  cette  perfuafion 
devroit  les  porter  à  fe  foûmettreàla  volonté" 
de  Dieu,  &  à  acquiefcer  à  ce  qu'il  a  trouvé' 
à  propos  de  faire,  il  font  àfîes  deteftabies 
pour  en  avoir  du  reiTentiment  contre  lui.  I)»^ 
cherchent  à  faire  éclater  ce  reffentiment^  & 
ne  pouvant  le  faire  par  des  avions,  ilspren- 
nent  le  feul  parti  qui  leur  refle,  c'eftdcfefa* 
tisfaire  par  des  paroles.  De  là  viennent  les 
horreurs  qu'ils  profèrent  dans  ces  occafions. 

Ici  je  prie  mon  Lcûeur  de  lie  me  pas  at- 
tribuer une  penfée  dont  je  luis  très  éloigné. 
Je  ne  dis  pas  que  tous  ces  a<3:es  que  j'ai  indi- 
qués fe  luccedent  les  uns  aux  autres^dansl'or-* 
dre  que  j'ai  marqué,comme  il  arrive  lors  qu'on 
raifon ne  tranquillement  &  de  fens  froid. 
Il  y  a  trop  de  trouble  ôc  deconfufiondansles 
pénfées  &  dans  les  tranfports  de  ces  mifera- 
bles  pour  rious  permettre  de  croire  que  la 
chofe  fe  pafîe  de  cette  manière.  Je  dis  feule- 
inent  qu'ils  font  tous  les  ad^es  dont  j'ai  parlé, 
foit  qu'ils  les  faEent  tous  à  la  fois,  un  feul 
les  contenant  tous  virtuellement,  &  implici- 
tement, foit  pluftôt  que  ces  aétes  fe  fuivent 
f  un  l'autre  avec  tant  de^rapidiré  ôc  depTOtnp- 
4ttfde>  -qu'-â  cft  impoffîWc  de  dire  pteciSî* 


Des  Jeux  de  hazard.  231 

ment  lequel  eft  le  premier,   ou   le  fécond. 

(  Quoi  qu'il  en  foie  je  fuis  perfuEdé  qu'il  n*y  en 

\  manque  aucun,  &  je  ne  comprends  pas  en 

5  effet  de  quel  autre  principe  les  horreurs  qu'ils 

profèrent  pourroient  venir. 

Mais  ceci  poféeft  il  poffible  d'imaginer  rien 
j€  ne  dirai  pas  de  plus  effroyable,  maisd'auffi 
effroyable,  qu'un  tel  excès?  Qui  ne  voit  que 
les  empoifonnemens,  les  afTaffinats,  les  par- 
ricides, les  facrileges,  &  les  inccftes,  ne  font 
rien  au  prix  de  ceci?  Car  comme  on  peut  ou- 
trager un  Prince  en  trois  manières >    dont  la 
féconde  efl:  beaucoup  plus  atroce  que  la  pre- 
mière,   &  la   troifiéme  plus  que  la  féconde, 
la  première  en  violant  fimplement  (es  loix, 
la  féconde  en  outrageant  fes  Miniflres,    & 
fcs  Officiers,  qui  font  fes  images,  &  la  troi- 
fiéme en  l'outrageant  perfonneliem-ent  lui  mé- 
Inej  on  peut  aufli  offenfer  Dieu  en  ces  trois 
manières,   il  y  a  des  péchés  qui  violent  fim- 
plement fa  loi.  Tels  îbnt  les  excès  de  l'intém- 
perance.   Il  y  en  a  d'autres  qui  routragent 
dans  fes  images.  Telles  font  les  violences 
\  qu'on  exerce  contre  ïqs  enfans,   tel  eft  l'ho» 
i  micide,  l'empoifonnement,  le  parricide,  &c. 
\  Enfin  il  y  en  a  de  ceux  qui  l'attaquent  lui  mé- 
I  me  direâement.  Tel  efl  celui  ci.    Car  que: 
;  peut  on  faire  de  pliis  à  cet  égard ,    &  en   ce 
i  îens  ?  On  ne  fauroit  l'outrager  par  des  efiFets^ 
']  Sa  grandeur  l'en  met  à  couvert.    Au  défaut 
1;  des  effets ,  on  a  recours  aux  paroles.  On  lui 
\  dit  des  injures.    Peut  on  porter  la  rage  &  la 
'  fureur  à  un  plus  grand  excès? 
'     B  parole  clairement  par  là  quel  e:ft  le  pe^ 


:^32  Traité 

ché  que  Commettent,  non  feulement  ceux 
qui  fe  portent  adtuellement  à  de  tels  excès, 
mais  encore  ceux  quis'expofentau  danger  de 
s'y  porter.  Je  parlede  ceux  à  qui  ce  malheur 
étant  arrivé  j  une,  deux,  trois  fois  en  leur 
vie,  au  lieu  de  regarder  le  jeu  comme  un  pie- 
^e  efFroyablement  dangereux  que  le  Démon 
leur  tend,  au  lieu  de  i'eviter  avec  foin ,  s'y 
jettentétourdiment  &  brutalement  5  &  jouent 
encore  tout  de  nouveau  avec  aufïî  peude  ré- 
pugnance que  s'ils  n'avoient  rien  de  tel  à  ap- 
préhender. 

Je  dis  la  même  chofe  de  ceux  qui  n'ayant 
pas  lieu  d'appréhender  que  de  telles  horreurs 
leur  échappent,  ont  dejuftesraifonsdecrain* 
dre  qu'elles  échappent  s  ceux  avec  qui  ils 
jouent.  li  eft  certain  qu'ils  fe  rendent  de  cet- 
te façon  refponfables  du  crime  de  cqs  furieux* 
Tout  le  traité  du  Scandale,  qui  eft  lederniec 
de  ce  volume,  en  eft  une  preuve; 

J^ajoûte.  que  ce  péché  a  plufîeurs  degrés. 
Ce  que  Je  viens  d'indiquer  en  eft  la  confom- 
mation  j  ^  en  effet  il  eftimpoffible  d'y  riea 
ajouter.  Mais  il  y  a  d'autres  degrés  au  deflb us. 
de  celui  ci,  qui  pour  être  un  peu  moins  affreux», 
ne  font  nullement  inîiocens.  Je  parle  de  cqs^ 
murmures ,  de>  ces  dépits,  de  ces  mouvemens- 
de  chagrin  ôc  d'impatience,  qui  n'éclatent, 
ni  par  des  paroles,  ni  par  des  geftes,  mais 
qui  ne  laiflent  pas  de  fe  former  intérieure- 
ment dans  le  cœur.  Les  hommes  ne  les  ap- 
perçoivent  point,  mais  Dieules  voit  très  dif-^ 
îinâement,  &  pénètre  tout  ce  qu'ib  ont  de 
^ûtiâire  i  fa  ^  volonté»   Ainfi  il  n'y  a  point 


I  Det  yeux  de  hazard.  ijf: 

àt  doute  qu'il  ne  fe  referve  de  les  punir  ri- 
goureufement  dans  la  vie  à  venir. 

Au  refte  je  ne  diflingue  pas  en  ceci  les  jeux, 
d'adreffe  de  ceux  de  hazard.  On  fait  que  quel- 
ques uns  de  ceux  de  ce  premier  ordre,  par. 
exemple  le  billard  &  la  paume,  font  prefque 
au  ffi  dangereux  à  cet  égard  là  que  les  féconds. 
Ainli  on  ne  doit  pas  regarder  à  Tefpece  parti- 
culière du  jeu,  cpais  au  dangerqu'ily  a  qu'on 
y  trouve  l'oceaiion  de  coromettre..  quelqu'un 
des  excès  que  j'ai  indiqués. 

1 1.  C'eft  là  à  mon  fens  le  plus  grandtiefor*^ 
(dre  que  le  jeu  puiffe  caufer.  Mais  s'il  eu  le 
plus  grand  il  n'eft  pas  le  plus  ordinaire.  11  J 
en  a  un  autre,  qui  bien  que  moindre  que  le 
précèdent,  eft  g^randea  lui  même»  &  d'ail- 
leurs imcomparablement  pi  us  fréquent..  G'eft 
^u'ii  rend  les  paffions  extrêmement  vives. 

Je  fuppofe  en  premier  lieu  que  la  violence 
àQs  paffions  eft  un  très  grand  mal.  N'eft  ce 
pas  la  fource  de  la-plufpart  de  nos  crimes ^ 
Combien  peu  en  commettrions  nous,, fi'  l'a-- 
mouf,  la  haine,  ledellr,  lacrainte,  lacole- 
re,  &  les  autres-mouvemens  femblables>  ne 
nous  y  porcoient  ?  Qui  ne  fait  d'ailleurs  que 
plus  ces  paffions  font  fortes  &  véhémen- 
tes, plus  il  eft  difficile  de  leur  refifter  ?  Une 
raifon  foible-,  une  vertu  médiocre  ,  de  lé- 
gères reflexions,  viennent  facilement  à  bout 
d'une  paffion  naiflantc,  &  qui  n'agite  l'ame 
que  foiblement  &  languiffammant.  Mais  lors 
que  les  paffions  font  emaordinairement  vio- 
lentes, rien  n'eft  plus^aîaiféquede  leur. re- 
fifter, &  peu  de  gens  font  capables  d'un  tel 
eôort.  Je 


a^4  Traité 

Je  fuppofe  en  deuxième  lieu  que  deuxcho- 
(cs  principalement  contribuent  à  rendre  les 
paffions  plus  violences  &  plus  emportées, 
Tune  eft  le  tempérament,  Tautre  eil  l'habk- 
tude.  Car  pour  ne  parier  maintenant  que  de- 
l'habitude,  il  eft  certain  qu'à  force  derefifter 
à  une  pafîîon  on  TafFolblit  peu  à  peu,  &  on. 
vient  en6n  à  l'étoufFer  tout  àfait-  Qu'y  a-îil! 
dé  plus  ordinaire  que  de  voir  des  gens  natu- 
rellement tiniides,  &  que  le  moindre  dangert 
effraye  d'abord,  qui  par  les  foins  qu'ils  pren-*- 
nent  de  combattre  cette  foibieffey  reuffiflent,, 
&  deviennent  enfin  hardis  &  intrépides?? 
C'eft  ce  qu'on  voit  particulièrement  à  la  guer-- 
re,  où  à  force  de  foins  &  de  reflexions  on  fe. 
fait  une  manière  de  eoufage  aquis,  qui  n'eft- 
pas  de  moindre  ufâge  que  le  nattîreK 

Au  contraire  en  ^'abandonnant  pendant t 
uii  efpaceconfiderable  de  temps  à  unepaflîôn,, 
on  la  rend  fi  forte  &  fi  véhémente,  qu'on  n'efti 
phis  en  état  cîe  lui  refifter.  La  raifon  en  eft^ 
que  les  paffions  font  tousjours  accompagnées 
d'un  certain  mouvement  d'efprit» animaux,, 
&  que  plUsce  mouvement  eft  rapide,  plus^ 
la  paSîon  eftforte  &  violente.  Comme  donc" 
plus  les  efprits  fontfouvent  un  même  chemin, 
plus  ils  l 'élargi flent,  plus  par  confequent  ils  s 
le  parcourent  rapidement,  &  y  coulent mé-- 
me  dans  une  plus  grande  abondance,  il  eftl 
évident  que  plus  fouvent  on  eft  agité,  foitdess 
paffions  en  général,  foit  de  quelqu'une  érti 
particulier ,  plus  il  faut  necefTaireroént  què^î 
ces  mouvemens  deviennent  impétueux,  &c 
par  confequent  que  la  raifon  trouve  de  la  diffi- 
culté à  les  gouverner.  )€ 


Des  Jeux  de  hazard.  25$ 

Je  fuppofc  en  troifjémelieu  que  rien  n'ex- 
Cite  autant  de  paflîons  que  le  jeu ,  fur  tout  le 
jeu  de  hazard,  &  quelques  uns  de  ceux  d'a- 
drefle,  fur  tout  encore  lors  qu'ion  joue  gros 
jeu.  Ceci  même  eH  vrai  en  deux  divers  fens. 
Premièrement  le  jeu  excite  des  paflîons  de  dif- 
férentes cfptces,  le  defir,  la  crainte?  l'efpe- 
irance,  la  douleur,  la  joie  5  ledépit>  quelque- 
fois même  la  colère  &  la  haine,  témoin  les 
querelles  &  les  conteftations  qui  en  font  les 
fruits  ordinaires.  En  deuxième  lieu  les  mou^ 
vcmens  particuliers  de  chacune  de  ces  paffions 

i reviennent  fouvent,  parce  qu'en  eflPet  les  di- 
vers incidens  du  jeu  étouffent  les  uns  &  ex- 
citent les  autres.  Ainû  pour  bien  concevoir 
fl'état  où  fe  trouve  Tame  d'un  joueur ,  il  ne 
S  faut  pas  Amplement  fe  reprefenter  une  mer 
kousjours  agitée:  Il  faut  «"imaginer  que  ces 
agitations  viennent  de  cinq  ou  fix  vents  op- 
pofés ,  qui  y  régnent  chacun  à  fon  tour,  en 
îbrte  qu'il  n'y  en  a  pas  un  qui  n'ait  pluGeurs 
Ifois  le  deffus  dans  chaque  quart  d'heure. 
I  II  faut  ajouter  en  quatrième  lieu  que  c'eft 
^d'un  côté  cette  véhémence,  &  de  l'autre  cet- 
te fucceffion  perpétuelle  de  pafïîons  contrai- 
ires  les  unes  aux  autres  qui  fait  le  ragoût  du 
jeu.  On  ne  s'y  p'ait  qu'à  proportion  deladi- 
verfité  &  de  la  véhémence  des  mouvemens 
qu'il  excite.  De  là  vient  qu'on  s'ennuie  d'a- 
bord d'un  jeu  où  l'on  ne  joue  rien,  parce 
qu'en  effet  un  teljeun'intereflant  point,  n'ex- 
cite aucune  paflîon.  De  là  vient  encore  que 
les  jeux  de  hazard  plaifent  plus  que  les  jeux 
d'adreffe,  &  plus  le  hazard  prédomine  furl'a- 

dreffe» 


S3^  Trmté  '  'j 

dreSèy  plus«ls  donnent  de  plaifir.  v^  L 

Mais  cela  pofé  qui  ne  voit  à  quel  point  le  ' 
jeu.  efl  pernicieux  ?  Il  excite  beaucoup  de  paf- 
fions.  Les  paffions  qu'il  excite  font  extrême- 
ment violentes.  Que  faut  il  davantage  pour 
nous  porter  à  le  detefter.?  On  fait  en  jouant 
le  contraire  de  ce  qu'il  faudroit  tâcher  de  faire. 
On  devroit  s'^appliquer  de  toute  fa  force  à  fe 
rendre  maître  de  fes  paflîons.  C'eil  là  en  ef- 
fet prefque  toute  l'occupation  du  Chrétien. 
Et  en  jouant,  fur  tout  en  jouant  foulent,  on 
les  rend  plus  vives  &  plus  emportées.  N'eft 
C€  pas  agir  de  la  même  manière  qu'un  mala» 
de,  qui  au  lieu  dé  travailler  à  diminuer  fon 
mal  ne  s'ocçupeioit  qu'à  l'empirer,  ou  qu'un: 
blefîé  qui  feroit  ce  qu'il  pourroit  pour  enve^: 
IHmer  fes  plaies^ 

m.  Ge^  fécond  effet ,  qui  vient  principal 
lement  des  jeuif  de  hazard,  me  fait  fouveniiji 
d'un  troiiîéme ,  qui  eft  particul  i^r  au  jeux  d'a*i 
dreffè,  fur  tout  à  ceux,  r4  le  hazard  n'a  au* i 
cune  part,  tels  que  font  les  jeux  des  Dames > 
&  des  Echecs.  Rien  n'efè  plus  propre  que  ces 
jeux- à  nourrir  l'orgueil.  Qu'eft  ce  qui  fait  le 
ragoût  de^  ces  deux  efpecesdejeux.^C'eftque 
comme  ils  demandent  une  application,  une 
pénétration,  &  une  étendue  extraordinaire 
d'efprit  j  fur  tout  le  fécond,  lorsqu'on  y  ga- 
gne on  a  lieu  de  fe  féliciter  foi  même  de  la 
fupcriorité  de  fon  efprit,  &  éc  (e  dire  qu'on 
en  a  plus  que  celui  à  qui  on  vient  de  gagner. 
Far  confequent  jouer  à  cette  efpece  de  jeux, 
c'eft  fortifier  &  augmenter  lorgueil.  C'eft  l'af- 
fermir &  l'enraciner,  au   lieu  qu'un  de  nos 

plus 


Des  Jeux  de  hazard.  %IJ 

>lus  grands  foins  devroit  être  celui  de  l'âne- 
mtir  tout  à  fait. 


CHAPITRE    VIII. 

Quatre  antres  p(^hés  qui  a^ompagnent  cr*» 
dinatrement  le  jeu, 

LE  quatrième  dérèglement  qui  fuit  d'ordi^ 
naire  le  jeu  eft  particulier  à  ceux  où  l'on 
peut,   foit  gagner    {bit  perdre  y    des  fom- 
fmes  confiderables.  Cette  poffibilité,  tant  du 
I  gain ,  que  de  la  perte ,   mérite   qu'on  y  fafïe 
une  attention  très  particulière.    Car  pour  le 
gain  il  faut  voir  s'il  n'incommodera  pas  celui 
à  qui  on  gagne.  Pofé  qu'il  iefaffe,  comme 
en  efiPet  la   c*    «^  eft  très  ordinaire,    on  agit 
direâ:em(/'*-    .  r.tre  les  loix  de  la  charité  en 
s'expofant  au  danger  de  cauier  un  tel  préju- 
dice à  ion  prochain ,  &  de  lui  ôter  ce  qui  peut 
'  être  necelïaire,  foit  à  lui  même,  foit  à  fa  fa- 
mille. Je  fai  que  les  joueurs  ne  font  pasordi- 
nair-ement  fort  fenfibles  à  de  telles  confidera- 
tions.  Maisvelles  ne  laiffent pas  d'être  tresfo- 
lidcs  &  très  importantes  ea  elles  mêmes. 

Le  danger  de  perdre  mérite  auffi  qu'on  y 
fafîe  beaucoup  d'attention.  Il  peut  première- 
ment arriver  qu'en  perdant  on  perde  le  bien 
à'autrui,  parce  qu'en  effet  en  le  perdant  on 
fe  met  hors  d'état  de  fatisfaire  fes  créanciers, 
gi  cela  eft  c*efl  un  yeritable  larcin  >  c'eft  au 
*  moins 


î,38  Traité 

moins  une  Injuflice  aufli  defagreable  à  Dieu 

que  le  larcin  même. 

Souvent  c'eft  le  bien  des  povres.  Ceft  un 
fuperflu  qu'on  devoit  employer  à  faire  des  au- 
mônes, &  d'autres  aAes  de  charité,  qu'on 
s'ôce  le  moyen  de'  faire,  confumant  en  des; 
ufages  vains  &  inutiles ,  ce  qui  devoit  fervin 
àfouiagerla  mifcrc  &  l'indigence  des. enfansî 
de  Dieu.  Que  répondra  t-on  a  Jefus  Chrifl;,j 
lors  qu'il  reprochera  au  dernier  jour  à  pluûeurs; 
de  ceux  qui  fe  prefenteront  devant  fon  tribu- 
nal, qu'il  a  eu  faim,  &  qu'ils  ne  lui  ont  pas: 
donné  à  manger,  qu'il  a  été  nu,  &  qu'ils; 
ont  refufé  de  l'habiller?  Pourront  ils  s'excu- 
fer  en  difant  qu'ils  n'avoient  rien  à  lui  donner,; 
tout  ce  qu'ils  pouvoient  employer  à  ce  fainti 
ufage  ayant  été  diffipé  au  jeu  ?  Sera  ce  une( 
bonne  raifon  à  lui  alléguer,  &  ya-t-il  lieu  de 
croire  qu'il  s'en  contente? 

Souvent  c'eft  le  bien  des  eti fans*  qu'on  pri- 
ve de  cette  façon  de  ce  qui  leur  étoit  necef- 
faire,  foit  pour  s'entretenir,  foit  pour  avoir  i 
une  éducation  qui  répondît  à  leur  naiflance,; 
foit  pour  fe  mettre  à  couvert  des  tentations: 
infeparables  de  la  povreté.  Qu'on  fe  fouvien- 
ne  cependant  de  ce  que  dit  l'Apôtre  S.  PauU, 
que  celui  qui  n'a  aucun  foin  de  ceux  de  fa  fa- 
mille a  renié  la  foi,  &  eft  pire  qu'un  infi- 
delle. 

Il  arrive  encore  ordinairement  qu'en  per- 
dant fon  bien  on  s'expofe  foi  même  à  mille 
tentations,  &  on  fe  jette  en  àts  dangers  ter- 
ribles, foit  d'ofFenfer  Dieu,  foit  de  fe  perdre. 
Combien  n'a- t-on  pas  d'exemples  de  joueurs, 

qui 


Des  Jeux  de  hazard,  a 39 

qui  ayant  tout  perdu,  &  ne  fâchant  plus  que 
devenir,  ont  pris  des  refolutions  defefpe- 
récs ,  &  fe  font  portés  à  des  extrémités  qui  les 
ànt  perdus? 

J'avoue  qu'on  ne  s'expofe  pas  topsjours  à 
ces  quatre  inconveniens  à  la  fois.  Maisil  eft 
rare  qu'on  ne  s'expofe  à  quelqu'un,  âcil  n'en 
eft  aucun  qui  ne  mérite  qu'on  prenne  tous 
les  foins  poflîbles  pour  l'éviter. 

V.  La  cinquième  fuite  .du  jeu  eft  la  perte 
du  temps.  Ce  temps  pouvoit  avoir  de  meil- 
leurs ufages.  Nous  pouvionsFemployeràfer- 
vir  Dieu  &  le  public,  à  nous  avancer  nous 
mêmes  dans  la  pieté,  à  travailler,  foitànous 
inftruire  de  nos  devoirs,  foit  à  nous corrjg'er 
de  nos  vices. Au  lieu  de  répondre  de  cette 
[manière  à  la  bonté  de  Dieu,  qui  nousaccor- 
doit  ce  délai,  &  nous  donnoit  ce  moyen  de 
tfavailler  pour  lui ôcpournôus mêmes,  nous 
|en  faifons  un  ufage,  ou  criminel,  ou  quG)i 
qu'il  en  foit  vain  &  frivole.  Nous  enfouif- 
ifons  ce  talent,  qui  pouvoit  nous  enrichir  fpi- 
Irituellement.  Nous  nous  privons  volontaire- 
ment d^s  avantages  que  nous  en  pouvions 
.retirer. 

H  VI.  Le  fîxiéftie  dérèglement  qui  accompa- 
gne le  jeu-,  c'eft  le  fcandale.  Ceci  regarcje 
principalement  ceux  que  le  rang,  oûilapleu 
à  Dieu  de  les  placer,  foit  dans  le  monde, 
jfoit  dans  i'Eglife,  obligeoit  à  tâcher  d'édifier 
les  autres  par  leurs  bons  exemples.  Si  au  liei^ 
de  le  faire  ils  lesfcandalifent,  &leur donnent 
l'occaûon  de  tomber  dans  quelque  péché. 
Dieu   leur  redemandera   le  (âng  de  ceux 

donc 


24®  Traité 

dont  la  perte  fera  TefFet  de  leurraauvaife  con 

^uite. 

C'eft  à  quoi  il  feroit  à  fouhaitter  que  le; 
Pafteurs  en  particulier  priflent  garde.  Jeveui 
qu'ils  évitent   tous  les  inconveniens  que  j'a 
indiqués 3  comme  en  effet  la  chofe  h'eft  par 
impoflîble.    Peuvent  ils  empêcher  que  ceui 
qui  ne  font  pas  en  état  de  faire  toutes  les  difi 
tindl'ons  que  j*ai  touchées,   ôc  qui  mcttenr 
tous  ies  }eax  en  un  même  rang,  ne  fe  difen 
à  eux  mêmes  que  puis  qu'un  Miniftre  joui 
ils  peuvent  le  faire,  &  qu'en  le  faifant  ils  m 
fe  portent  à  la  plufpart  des  excès  que  j'ai  in^ 
diqués  ?  Si  cela  arrive,  ne  fera  ce  pas  ce  Mi 
niftre  indifcret ,  qui  aura  mis  cett«  pierre  ài\ 
fcandale  fur  leur  chemin ,  &  qui  fera  devenn 
par  là  l'une  d^scaufesdeleureheute,  &  com 
îequemtnent  de  leur  perte?  Ne  fait  on  pas  ce- 
pendant ce  que  Jefus  Chrift  dit  dans  l'Evan» 
gile?  Malheur  à  celui  par  qui  U  fcandale  arrive 
illui  vaudroit  mieux  qu  on  lui  attachât  um  mem 
le  au  col,  é^  q}ion  le  jettàt  dans  la  mer.  MatC 
XVIII. 

^  VII.  Ce  flxiéme  defordre  mefaitfouveni? 
d'un  feptiéme.  II  y  a  peu  d'Eglifes,  à  quii 
foit  permis  d'avoir  quelque  fbrme  de  Difci: 
pline,  oûles  jeux  de'hazard,  6e  mémepliK 
fieursjeuxd'adrefle,  ne foient  défendus.  G'e| 
ce  qu'on  peut  voir  en  particulier  dans  laDiÉ 
cipline  des  Eglifes  Reformées  de  France^ 
Chap.  XIV.  art.  ap.  Or  tous  nos  Théolo- 
giens conviennent  qu'il  y  a  deux  cas  danslef 
quels  les  regîemefts  Ecclefiaftiques  lient  Js 
tcanfciehce>  celui  du  mépris>  ôc  celui  du  fcaà<i 

dale 


Des  yeux  de  hazard.  24-ï 

fââle.  Le  premier  a  lieu  lors  qu'on  viole  les 
iloix  de  l'Eglife  fans  y  être  oblige  par  quelque 
jraifon  extraordinairementpreffante,  &  digne 
id'une  gfande  conllderâtion.  Le  fécond  a  lieu 
ilors  qu'on  viole  ces  loix,  ou  publiquement, 
!€>u  du  moins  en  prefencede  quelqu'un.  C'eft 
lee  que  j'ai  éclairci dans  mon  traité  de  laConf- 
cienceîiv.  L  chap.  X. 

Cependant  j'efpere  de  faire  voir  dans  le 
chapitre  fuivant  qu'on  n'a  jamais  de  raifon 
tant  foit  peu  confiderable  qui  oblige,  foit  è 
jouer  de  l'argent,  foit  à  jouer  à  un  jeu  de  ha- 
sard,  pasiméme  en  ne  jouant  rien.  Par  confe- 
quenttous  ceux  qui  le  font  violent  avec  mé- 
pris les  loix  de  l'Eglife,  ce  qu'on  ne  peut 
faire  innocemment.  Par  confequent  encore 
tous  ceux  qui  jouent  en  prefence  de  quel- 
qu'un violent  ces  mêmes  loix  avec  fcandale, 
qui  n'eft  pas  un  moindre  péché  queie  précè- 
dent. Et  comme  on  ne  feuroit  jouer  feul, 
cette  feule  confideration  fait  voir  qu'on  ne 
Ifauroit  jouer  innocemment,  au  moins  dans 
pes  lieux  où  les  reglemens  Ecclefiaftiques  coi^- 
damnent  ces  fortes  de  jeux. 

Je  ne  dis  rien  desfupercheries,  &  généra- 
lement des  fraudes,  dont  quelques  uns  ufent 
dans  le  jeu.  Il  eft  certain  qu'en  employer  quel- 
i^u'une  c'eft  voler.  Mais  comme,  non  feuîe- 
3îent  les  Chrétiens,  mais  les  honétes  gens  du 
Inonde  en  conviennent,  &  que  toute  la  ter- 
re s'accorde  à  condamner  ces  manières  obli- 
ques &  indirex^es  de  gagner  au  jeu ,  il  n'eft 
ipas  neceflaire  que  je  m'y  arrête. 

L  C  H  A- 


2^1  Traité 


CHAPITRE     IX. 

Réflexions  fur  ce  qui  vient  d*étre  dit  dam  lea 
detix  chapitres precedens*  Conjïderationdesi 
motifs  qui  portent  a  jouer» 

OE  font  là  \qs  fuites  les  plus  fâcheufes  dai 
^^jeu.  Cela  feul  fait  voir  le  peu  d'utilité  dee 
ia  diftindion  des  jeux  en  jeux  d'adreflTej, 
&  jeux  de  hazard.  Les  uns  ôc  les  autres  peu- 
vent avoir  dQS  fuites  terribles.  S'il  y  en  a  dee 
particulières  à  Tune  de  ces  elpeces  >  il  y  en  aa 
auffi  de  particulières  à  l'autre,  &  la  piuspard 
font  communes  à  toutes  les  deux.  Mais  il  y  aï 
une  autre  diftindtion  bien  plus  importantcf 
que  celle  la ,  6c  qui  eft  d'un  tout  autre  ufagçf 
dans  cette  matière.  En  effet  tantôt  on  jouet 
de  l'argent,  ou  des  chofes  qui  valent  autant 
que  l'argent,  des  habits,  des  chevaux,  des 
armes :»  &cj  Tantôtonnejouërien,  oupref-l 
que  rien ,  car  en  ceci  le  peu  eft  conté  pouB 
rien.  ,^ 

Je  dis  donc  que  la  pluspart  àes  inconve^î 
niens  que  j'ai  indiqués  ne  font  pas  àcraindrçi 
dans  les  jeux,  foit  d'adrefle,  foit  de  hazard^ 
lors  qu'on  ne  joue  rien.  Il  n'eft  pas  à  crain-i 
dre  que  ceux  qui  ne  jouent  rien  vomiffentde« 
blafphemes  &  des  impiétés.  Les  paffions  quci 
cette  efpece  de  jeu  excite  font  fort  languiflTaa* 
tes.  On  s'en  lade  même  bien  tôc>  ôcainfioit) 

n'î 


Des  Jeux  de  hazard.  243 

n'y  perd  pas  beaucoup  de  temps.  Il  n'y  a  IJt 
d'ailleurs, ni  prodigalité,  ni  avarice.  En  un 
mot  fi  on  en  excepte  le  jeu  des  échecs,  qui 
fait  perdre  beaucoup  de  temps ,  &  nourrie 
l'orgueil,  lors  même  qu'on  ne  joue  rien,  il 
peut  arriver  fort  facilement  qu'ils foient  tous 
très  innocens ,  pourveu  feulement  qu'il  n'y 
ait  rien,  ni  à  perdre,  ni  à  gagner. 

Les  autres  inconveniens  que  j'ai  indiqués 
font  les  fuites  naturelles,  non  du  jeu  en  gê- 
nerai,  non  du  jeu  de  hazard  en  particulier, 
mais  feulement  decesjeux,    foie  d'adrefle, 
foit  de  hazard ,  où  l'on  joue  quelque  chofe 
de  confîderabie.   C'eft  donc  à  ceci  qu'il  faut 
s'arrêter.   Mais  pour  en  mieux  juger  il    faut 
■  comparer  ces  inconveniens  du  jeu  avec  fes 
utilité^,  &  généralement  avec  ce  qui  fait 
iqu'on  s'y  applique.  Quatre  principaux  motifs 
Iportent  à  jouer,  le  foin  qu'on  prend decon- 
[  fer  ver  la  fanté,    le  deflein  de  fe  delafîer,    & 
de  recréer  le  corps  ou  i'efpric,*  celui  de  fe  di» 
vertir,  &  le  defir  qu'on  a  de  gagner. 

Le  premier  eft  à  mon  fensleplus  innocent 
des  quatre,  mais  e'eft  auffi  le  moins  ordinai- 
re. Un  homme  replet  &  cacochimea  befoin 
pour  coriferver  fa  fanté  de  faire  un  exercice 
^n  peu  violent.  Le  jeu  de  paume  lui  convient 
iffés.  Jl  y  pafle  quelque  heure  de  temps  en 
emps.  Rien  ne  me  paroit  plus  innocent  que 
:e  qu'il  fait,  &  je  ne  croi  pas àuffi  qu'il  y'àit 
>èrfonne  qui  le  condamne.  .    ' 

Mais,  comme  je  l'ai  déjà  dît,   il  eft  aftés 

are  que  ce  foit  ici,  ni  le  motif,  ni  le  prétexte 

àéme  du  jeu.  On  allègue  plus  fouvent  le  def- 

L  2  feifl 


û  j.4.  Traité 

>fe  n  de  fe  delafïer  des  fatigues  d'un  travail 
^o  ^g  &  incommode.  Mais  il  y  a  fur  ceiadeux 
pi  trois  remarques  à  faire. 

La  prerpiere  que  rien  ne  me  paroit  plus  ridi- 
cule que  de  jouer  ^ux  échecs  pour  fe  dclaffer 
6c  fe  recréer  l'efprit.  Rien  ne  l'applique,  & 
par  confequent  ne  le  fatigue  davantage.  C'eft 
ce  qui  fait  dire  à  Montagne  que  ce  \eu  7iefi 
^as  affés  jeu ,  qu'il  nous  ébat  trop  ferieu jement , 
ÔC  qu'on  devroit  avoir  honte  d^ y  fournit  V  atten- 
tion quijujfiroit  à  quelque bonneçhoje.  JiflaisUv. 
ï.  chap.  L. 

La  féconde  qu'on  a  d'autres  moyens  ,de  fe 
xielafler,  qui  font,  ôcplusaifés,  &  moins 
jdangereux,  que  celui  ci.  On  a  la  promenade^: 
les  vilîtes,  les  çonverfations  honétes.  Je  co-i 
nois  des  perfonnes  extrêmement  occupées, 
qui  ne  jouent  jamais,  &  qui  bien  loin  d'avoiri: 
quelque  tentation  de  le  faire  remercient  Dieu 
tous  les  jours  de  la  grâce  qu'il  leur  a  faite  en 
leur  donnant  du  dégoût  pour  cette  vaine  op*;. 
cupation. 

,La  troifiéme  enfin  quefi  le  deiïein  defede-i 
laffer  porte  à  jouer,  on  doit  au  moins  fe  prêt 
cautionner  contre  les  inconveniens,  auxquels 
je  viens  de  faire  voir  qu'on  s'expofe  ordin^? 
retnencen  jouant ,  &  que  pour  peu  qu'il  y  ail 
lieu  d'en  craindre  quelqu'un,  l'avantage  qu'pip 
fe  propbfe  d'en  retirer  n'eft  pas  allés  grap^ 
pour  contrebalancer  le  danger  auquel  ons'ei^i 
pofe.  Qu'eii  ce  en  effet  qu'une  miferable  ren 
création  au  prix  du  moindre  à,QS  njaux  que  h 
|eu  produit  naturellement  ? 

J.e  troifiéme  motif >  qui  eft  celui  de  (Qéi< 

vejri 


Def  Jeuxàe  hazard.  l^f 

Vértif,  n'eft  pas  innocent.  Car  premièrement 
pourquoi  veut  on  fe  divertir  que  parce  qu'on 
craint  de  s'ennuyer  >  Et  pourquoi  craint  on 
de  s'dnnuyer  j  que  parce  qu'on  n'a  rien  à  fai- 
re?  Et  pourquoi  n'a-t-on  rien  à  faire,   que 
parce  qu'on    ne   conoit  pas  fon  devoir,    ou' 
qu'on  ne  fefoucie  pas  de  s'en  aquitter? J'ai  fait 
voir  dans  le  chap.  IX.  du  fécond  traité  de  ma 
Morale  abrégée   que  tous  les  Chrétiens  fans 
exception  font  obligés  à  travailler,    &  qu'it 
n'y  a  perfonne  à  qui  l'oifiveté  foit  permife. 
Ainfî'ceux^dont  je   parle  ne  faifânt  rien,   ôc 
ne  voulant  rien  faire,  ils  font  voir  par  là  mê- 
me  qu'ils  ne   font  pas  dans  la  voie  du  ciel. 
Par  confequent  le  motif  qu'ils  allèguent  pour 
ptouver  qu'il  leur  eft  permis  déjouer,    bieiï 
loin  de  jûftifîer  leur  conduite  les  rend  tout  à 
fait  inexcufabrès: 

\  J'ajoute  que  ce  font  principalement  ceux  ci 
qui  font  expôfés  aux  dangers  que  j'ai  indiqués 
dans  lès  cîtapitres  precedens.  Ceux  qui  ne 
jouentque  pour  cônferver leur  fanté ,  ou  pour 
delafler,  foi!  leur  efprit,  foit  leur  corps,  peu- 
vent' esTitér  facilement  ces  inconveniens. 
Mais  il  eft,  ou  difficiles  ou  impofïîble,  que 
ceux  ci  le  faflent.  Comme  ils  n'ont  jàma^is, 
'  GUprefque  jamais,  rien  à  faire,  &  que  d'ail- 
leurs leur  oifiveté  les  accable,  il  faut  qu'ils 
cônfument  une  partie  cbnfiderabie' de  leuf 
temps  au  jeu.  Ceci pofé comment  pourroient 
ils  ne  fe  pas  expofer  aux  dangers  qui  font  com.- 
m'e  infeparables  de  cet  exercice  ? 

Rien  donc  n'eft  plus  ridicule  que  ce  qu'ils 

ont  ordinairement  à  la  bouche*    Lôr.s  q\i*cfn 

L  3  leur 


2^6  Traité 

leur  reproche  Texcés  de  rattachement  qu'ils 
ont  pour  le  jeu,  ils  s'imaginent  de  fe  bien  dé- 
fendre en  difant  qu'ils  aiment  mieux  jouer 
que  médire.  Ils  fuppofent  par  là  qu'il  n'y  a 
point  de  milieu  pour  euxentrele  jeu&lamé- 
difance,  &  qu'ils  ne  fauroient  éviter  l'un  de 
ces  péchés  que  par  l'autre. 

Quand  ce  qu'ils  fuppofent  feroit  véritable, 
je  ne  fai  s'ils  raifonneroient  jufte,  &  fi  quel- 
ques uns  des  excès  qui  fuivent  le  jeu  ne  font 
pas  plus  atroces  que  le  péché  qu'on  commet 
en  ruinant  la  réputation  du  prochain.  Le  pre- 
mier au  moins  de  ceux  que  j'ai  indiqués  eft 
plus  horrible  fans  comparaifon.  Mais  en  effet 
leur  principe  ell  inlupportable.  Il  faut  qu'ils 
médifent.  C'eft  à  dire  qu'ils  font  fi  détermi- 
nés au  mal,  que  c'eil  la  feule  occupation 
qu'ils  puiflTent  avoir.  Tout  ce  qu'ils  ont  deli-, 
berté  fe  réduit  à  aller  de  vice  en  vice,&  dépê- 
ché en  péché.  Voila  ce  qu'ils  difent,  &  qu'ils, 
difent  froidement  &  tranquillement.  Peut  on 
imaginer  une  fecurité,  &  une  llupidité  pareil- 
le à  la  leur? 

S'ils  font  fi  méchans&fi  corrompus,  qu'ils 
penfent  ferieufement  à  fe  convertir.  Qu  il$ 
changent  promptement  d'inclinations  &  dçs' 
fentimens.  Qu'ils  s'affranchiflentabfolûment 
de  la  tyrannie  du  péché,  auquel  ce  qu'ils  di-; 
fent  donne  lieu  de  croire  qu'ils  font  fi  aflujet- 
tis,  ou  qu'ils  fe  refolvent  à  périr  éternelle* 
ment. 

Il  ne  me  refte  plus  à  parler  que  du  quatrié-  \ 
mé  motif.  C'efl  le  defir  de  gagner.  C'eft  ici 
le  plus  gênerai ,  &  en  même  temps  le  moins 

honé- 


Des  Jeux  de  hazard.  .247 

honéte,  de  ces  motifs.  C'eft  un  compolede 
deux  vices,  tous  deux  vifîblement  oppofésj 
non  feulement  aux  maximes  deTEvangile, 
mais  encore  aux  règle  s  de  i'honéteté  mondai- 
ne, laparefTe,  &  l'avarice.  L'avarice  fait  fou- 
haitter  de  gagner.  La  parefîe  s'oppofe  à  ce 
que  pour  reuffir  dans  ce  deflein  on  emploie  le 
feul  moyen  permis  &  innocent,  je  veux  dire 
ile  travail.  Pour  fatisfaire  ces  deuxpaffionson 
fe  met  à  jouer,  &  c'efl  là,  comme  je  l'ai  dé- 
jà remarqué,  ou  l'unique,  ou  la  principale 
caufe  de  l'attache  que  laplufpart  ont  pour  cet- 
te vaine  occupation. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  à  faire  voir  combien 
peu  ce  moyen  eft  propre  à  faire  reuffir  dans 
le  defïein  qui  fait  qu'on  l'emploie,  y  ayant 
bden  plus  d'exemples  de  ceux  qui  fe  ruinent 
au  jeu,  que  de  ceux  qui  s'y  enrichiflènt ,  & 
n'étant  pas  même  poffible  qu'il  en  foit  autre- 
ment, parce  qu'en  effet  celui  qui  gagne  ne 
profite  pas  de  tout  ce  que  l'autre  perd,  & 
qu'il  en  faut  neceflairement  rabattre  les  frais 
du  jeu ,  qui  bien  que  peu  confiderables  par 
rapport  à  ce  qu'il  en  coûte  chaque  fois  qu'on 
joue,  ne  laiffent  pas  de  le  devenir  beaucoup 
par  la  continuation  ôcTaffiduité.  Je  laifTe  dis- 
je,  tout  ceci,  &  jeme  contente  de  dire  que 
bien  loin  que  ce  double  motif,  je  parle  de  l'a- 
varice &  delà  parefle,  puifle  excufer  la  paf- 
fion  qu'on  a  pour  le  jeu ,  il  la  rend  criminel- 
le, 6c  directement  oppofée  aux  maximes  de 
l'Evangile. 


L  4  C  H  A-: 


248  Traiîi 


C  H  A  P  I  T  R  E    X. 

Quelques  confequences  qnon  peut  tirer  de  cei 
qui  vient  d'être  dit  dam  le  chapitre  précè- 
dent»^ 


/^E  que  je  viens  de  dire  fait  voir  clairement 
^^deux  chofes^  La  première  qu'il  n'y  a  que 
deux  motifs  innocens  qui  puiflcnt  porter  àii 
jouer,  le  foin  qu'on  peut,  &  qu'on  doit  pren« 
dre  de  iâ  fanté,  ôcle  moyen  que  le  jeu  donnci; 
de  fe  delafîèr  après  les  fatigues  d'une  occupa- 
tion pénible  Se  laborieufe.      La  féconde  que.: 
le  jeu  peut  également  fervir  à  l'un  &  àl'autres 
de  ces  deux   ufages  foit  qu'on  joue  quelque; 
chofe ,  foit  qu'on  ne  joue  rien^ 

De  là  jfi  conclus  que  quoi  qu'on  puifTe  avoir  t 
quelque^  raifon  de  jouer,    il  eft  impoffibles 
qu'on  en  ait  de  bonnes  pour  jouer  d^J'argent,., 
&  fur  tout  pour  jouer  gros  jeu.    Ainfi  tout 
jeu,  foit  d'adrefle,  foit  de  hazard,   où  l'on 
peut  perdre  ou  gagner  quelque  chofe  de  con-^ 
îiderable,  ayant   deux  caraâeres  qui  lui  fontt 
propres,  l'un  qu'on  n'a  aucune  bonne  raifort  j 
de  s'y  appliquer ,  l'autre  qu'il  peut  avoir  dess 
fuites  extrêmement  fâcheufes,  &  le  bonfens 
ne  voulant  point  qu'on  s'expofefans  raifon 
à  de  tels  dangers,    il  eft  évident  que  le  bogi 
fens  ne  permet  jamais  de  perdre  un  feul  mo- 
îaent  à  un  tel  jeu,  &  qu'ainû  il  eft  du  devoir 

des 


Des  Jeux  de  hazarâ.  2-49 

des  Chrétiens  de  s'en  abftenirabfolûment»  Ôc 
fans  refervc. 

Qu'on  juge  maintenant  ce  qu'on  doitpen^- 
fer  des  loix^  foie  civiles,  foit EccleCaftiques, 
que  j'ai  rapportées.  Piulieùrs  les  trouvent 
feveres,  jufqu'à  l'excès,  &  c'eft  auiïî  ce  qui 
fait  qu'on  n'en  prefle  i'obfervation  prefque 
nulle  part.  Mais  pour  moi  je  fuis  perfuadé 
qu'à  la  referve  de  ceUe  qui  permet  de  piller  &' 
de  maltraiter  ceux  qui  tiennent  àç.^  berlans, 
^&  qui  en  efFer  a  quelque  chofe  d'outré  ôc  de^ 
bizarre,  àlareferye,  dis  je,  de  celle  ci  les 
autres  n'ont  rien  d'exceffif. 

On  convient  qu'afin  qu'une  loi  foie  juile^- 
il  n'eft   pas  neceflaire  que  ce  qu'elle  défend 
foit,  otr  criminel,  ou  pernicieux  dans  toute 
forte  de  cas  faTis  exception.  ^'\  cela  étoit  il  y 
auroit  peudedefenfesquifuffentjuftes.  Deu^r 
chofesfuffi-fent  pour  faire  une  loi,  non  feu- 
lement jufte,  mais   utile,   mais   neceflaire. 
L'une  que  ce  qu'on  défend  foit  plus  fouvenc 
criminel,  qu'il  n'eft  innocent. .  L'autre  que 
les  inconveniens  qui  nàiflent  de  ce  qu'on  ci(>. 
fend  pefent  plu^  que  les  utilités  qui  en  peu-^ 
vent  revenir.  Or  qui  ne  voit  que  ces  deux  con- 
ditions fe  trouvent  dans  les  lorx  civiles  ôc  Ec- 
ckfiaftiques  qui  condamnent  le  jeu  ? 

Ileft  premièrement  certain  &  indubitable^ 
\  que  lejeueftplusfbuventcrimtnei,  qu'il  n'eft 
i  innocent.-  Il  eft  certain  d'ailleurs  qu'il  n'a  pref- 
[  que  point  d'utilité, , &  qu'il  aaucontrairedes^ 
i  fuites  terribles.  Rien^  donc  ne  feroit  plus  jufte- 
que  dfe  l'abolfrj   &  je  fuis  perfuadé  qiîe  les 
I  fe<ine€s>..&-  autrcsSouvcrâins,  ont  peu  d'oo  --: 


25^o  Traité 

cafîonsplus  favorables,  pour  avancer  lé  règne 
de  Jefus  Chrift ,  &  pour  travailler  efl5cace- 
menc  à  rendre  les  peuples  heureux,  que  d'a- 
bolir abroiûmenc  le  jeu,  non  en  fe  conten- 
tant de  le  défendre,  l'expérience  a  fait  affés 
voir  combien  cette  voie  eft  inutile,  mais  en  i 
défendant  étroitement,  &  fous  de  grofles  pé-. 
nés,  foit  de  faire,  foit  de  vendre,  les  inftru- 
mens  de  ces  jeux ,  particulièrement  les  dés 
&  les  cartes.  De  cette  manière  ils  épargne- 
roient  à  Dieu  des  millions  d'outrages  qu'on  i 
lui  fait  chaque  jour  par  tout*  &  previen- 
droient  une  infinité  de  defordres,  qui  n'ont 
point  d'autre  fource  que  celle  ci. 

En  deuxième  lieu  on  peut  voir  par  là  ce 
qu'on  doit  penfer  de  ceux  dont  le  jeu  fait, 
ou  la  feule:,  ou  la  plus  ordinaire  occupation, 
paffànt  la  plus  confiderable  partie  de  leur  vie 
à  ce  vain  amufement.  Je  ne  m'arrêterai  pas  à 
faire  voir  l'impoffibilité  qu'il  y  a  qu'ils  pofle- 
dent  l'un  des  plus  grands  biens  de  la  vie,  l'un 
de  ceux  dont  les  Sages  ont  tousjours  fait  le 
plus  d'état,  foit  dans  le  Chriftianifme,  foit 
même  dans  lePâganifme,  je  veux  dire  la  tran- 
quillité de  i'efprit.  Je  ne  m'arrêterai  pas  à  fai- 
re voir  que  leur  état  efl  directement  oppofé 
à  celui  ci,  puis  que  leur  ame  bien  loin  d'être 
tranquille,  eit  au  contraire inccfîamment agi- 
tée. Comme  ils  ne  conoiffent  pas  l'excellen- 
ce du  bien  dont  ils  fe  privent ,  il  vaut  mieux 
laiiïer  cette  confideration ,  &  s'arrêter  à  quel- 
que chofe  de  plus  fenfible. 

Deux  chofes  font  certaines  fur  leur  fujet. 
La  première  qu'il  t&  impofËble  que  cet  attar 

çbc- 


Des  Jeux  de  h^zard.  251 

chement  qu'ils  ont  pour  le  jeu  >  ait  un  prin- 
cipe innocent.  Ce  n'eftnipourconferverleur 
fanté ,  ni  pour  fe  delafler  le  corps  ou  refpric 
qu'ils  jouent.  C'eft  ou  pour  fe  divertir,  ou 
pour  gagner,  ou  pour  tous  les  deux  enfem- 
femble,  &  Ton  vient  de  voir  que  ces  deux  mo- 
tifs ne  font  nullement  innocens. 

La  féconde  que  de  feptdefordres,  qui  com- 
me on  vient  de  le  voir  accompagnent  ordi- 
nairement le  jeu,  il  y  en  a  au  moins*  cinq 
qu'ils  ne  fauroient  éviter  en  perfiftant  dans  ce 
miferable  genre  de  vie,  le  fécond,  le  quatriè- 
me, &  les  trois  fuivans.  Il  eft  difficile  même 
qu'ils  foient  abfoiûment  à  couvert  du  premier. 
Par  confequent  fi  le  jeu  eft  jamais  criminel , 
il  l'eft  principalement  en  la  manière  en  laquel- 
le ceux  dont  nous  parlons  s'y  appliquent. 

En  troiûéme  lieu  on  peut  voir  par  là  ce 
qu'on  doit  penfer  d'une  réponfe  qu'on  attri- 
bue au  célèbre  Profeffeur  Burman.  Il  foûte- 
noit,  comme  je  l'ai  déjà  remarqué,  que  le 
jeu  de  hazard  peut  être  innocent.  Pour  lui 
faire  avouer  le  contraire  on  lui  demanda  un 
jour  s'il  feroit  bien  aife  que  la  mort  lefurprîc 
en  jouant ,  &  il  répondit  que  quand  même 
cela  lui  arriveroit  il  necraindroitrien,  pour» 
veu  qu'il  ne  jouât  qu'avec  les  précautions  ne- 
ceflaires.  Voyés  M.  Vandei  Muelen  For. 
Confc.  part.  I.  pag.  94. 

On  ne  marque  pas  quelles  étoient  les  pré- 
cautions que  ce  fameut  Théologien  croyoit 
neceffaires.  Mais  j'ai  de  la  pêne  à  croire  qu'a- 
vec quelques  précautions  qu'on  joue,  le  jeu 
ée  hasard  foir  une  occupation  fort  convena- 
^'■'^  ■  ■  -  •  L  6  |D,e 


252  Traiié 

ble  à  un  mourant.  On  vient  de  voir  qu'il  eit. 
ou  difficile,  ou  impoffible  qu'un  tel  jeu  foie 
innocent.  Le  moins  criminel  de  tous eft  fans* 
difficulté  celui  qu'on  n'emploie  que  comme  un. 
moyen  propre  à  fe  delaffer  après  le  travail.. 
Encore  faut  il  qu'on  nejoue.rien,  &  qu'on- 
n'y  perde  que  quelques  momens.  Mais  com- 
ment evitera-t-on  ni  le  péché  de fcandale,  ni 
celui  qui  n'ait  du  mépris  des  reglemens.£ccle'<. 
iiâftiques  qui  !« défendent? 

Pour  moi  je  fuis  perfuadé  qu'un  homme.de, 
bien  doit  regarder  comme  un  grand  malheur 
celui  d'être- iur|?ris  par  la  mort  dans  une  oc-, 
cupation  de  la  nature  de  celle  ci. ,  &  outre  les^; 
bonnes,  il  y  en  a  un  grand  nombre  d'indiffé- 
rentes ,  qui  lui  devroient  être  préférées.  Je, 
fuis  perfuadé  qu'un  homme  qui  conoit  diftinoç, 
îement  ce  que  c'eft  que  le  jeu ,  bien  loin  de 
confentir  à  ce. q vie  cefoit  fa  dernière  action 
doit  fe  faire  des-  reproches  fi  dans  la  fanté. 
même  il.  lui  arrive  d'y  perdre  un.  quart» 
ë'heure.o 


y» 


-^ 
^ 


Des  Jeuicde  kazard.  2^535 


C  H    AP  I  T  R  E     XL 

sut  faut  reftiiuer  ce  quon  a  gagné  atijeu: 

A  prés  ce  que  je  viens  de  dire  il  ne  fera  pasv 
•"difficile  de  favoir  fi  on  doit  reflituer  Tar- 
genc  qu'on  a  gagné  au  jeu.  Mais  pour  décider, 
plus  nettement-  cette  queftion ,  qui  eft  très, 
inaportante,  ii  faut  prendre  garde  qu'elle  a. 
deuxfens.  On  demande  en  premier  lieu  s'il, 
faut  reftituer  tout  ce  qu'on  a  gagné  au  jeu  > 
au  moins  à  un  jeu  de  hazardj  de  quelque  ma-, 
niere  qu'on  ait  joué.  Qn  demande  en  deuxié* 
me  lieu  s'il  n'y  a  pas  au  moins  des  câï^arti-* 
culiers,  où  cela  eil  necefïaire. 

La  première  de  >ces  deux  queftions  n'a  plus 
aucune  difficulté  après  les  refleKions  qu'on  >a. 
faites  dans,  les  chapitres  precedens.  Ea  effet 
ceux  qui  prétendent  qu'on  doit  rendre  ce  qu'oa 
a  gagné  à  cet  efpece  de  jeu ,  ne  le  prétendent 
que  parce  qu'ils  prefuppofent  d'un  côté  que  le. 
contraâ:  du  jeu  eft  uneontraâ  injulle,  &de. 
l'autre  quele  jeu  eft  une  profanation  du  fort*. 
Commeje  croi  avoir  prouvéJe  contraire,  j'ai 
fait  voir  par  là  même  qu'on  peut  retenir  en. 
bonne  confcience  ce  qu'on  a  gagné  au  jeu  y. 
foit  quece  jeu  (bit  un  jeu  d'adrefle^ .^pu.un. 
jeu  de  hazard.  , 

Mais,  dira-t-on,  n'eft  il  pâ^  certain  qu'on, 
doit  rendre  ce  qu'on  n'a  aquisquepardespe- 
^§?  M'^I^PM  Y£?K4'§^Jfttwqu'qnpeche^, 


a^4  ^î^aité 

outousjours,  ou  prefque  tousjours,  en  jouant, 
&  n'eft  ce  pas  là  une  chofe  qui  vient  d'être 
prouvée  dans  les  trois  chapitres  qui  précèdent 
immédiatement  celui  ci?  Comment  donc 
peut  on  fe  difpenfer'de  reftituer  ce  qu'on  a 
aquis  de  cette  manière? 

Je  réponds  qu'il  y  a  deux  fortes  de  péchés 
qui  peuvent  accompagner  un  contrad:. 
Les  uns  font  effentielsau  contradj  les  autres 
font  extérieurs  &  accidentels.  J'appelle 
eflentiels,  ceux  auxquels  tout  au  moins  l'u- 
ne des  parties  contraâ:antes  s'oblige.  Tel  eft 
le  traité  par  lequel  un  Juge  promet  de  donner 
un  arrêt  injufte.  Tel  eft  celui  qu'on  fait  avec 
un  témoin,  qui  promet  de  depoferfaufîement 
contre  un  innocent.  J'appelle  des  péchés  ex- 
îciieursôc  accidentels  au  contraâ:  ceux  qui 
ne  viennent  pas  du  contrait  même,  mais  de 
îa  mauvaife  difpofition ,  ou  de  la  mauvaife 
conduite  de  l'un  des  tràitans ,  en  forte  que  le 
traité  pourroit  fe  faire  &  s'exécuter  fans  que 
€e  traitant  péchât.  Par  exemple  un  Marchand 
¥eut  vendre  (es  marchandifesàunprix  raifon- 
mble.  Mais  ne  pouvant  porter  l'acheteur  à  lui 
en  donner  ce  qu'elles  vftîent,  il  jure  qu'elles 
lui  coûtent  tant*  quoi  qu'en  efiFet  elles  lui 
coûtent  mfoins.  H  jar^  donc  fauffement,  & 
par  c^nfcquefit  il  cotômet  un  très  grand  pé- 
ché. Mais  ce  péché  eft  extérieur  6c  acciden- 
tel au  traité,  l«qiad  ne  laifleroit  pas  d'être 
bon  &  valide ,  quand  mém€  le  Marchaini 
ii'âumit  pas  juré- 

Cêl4  pîofé  j#  dis  gu^à   la  vérité  les  péchés 

^        ç,g^ 


Dis  Jeux  de  hazard,  2^^ 

Ceft  ce  que  je  croi  avoir  prouvé  dans  mon 
traité   de  la  Reftitution  liv.    IV.    chap.  I. 
Mais  il  n'en  eft  pas  de  même  des  féconds.  Il 
n'annuUent  pas  les  traités  qu'ils  accompa- 
gnent,   comme  ils  paroit  par  l'exemple  que 
j'ai  allégué,  &  par  plufieurs  autres  qu'on  y 
pourroit  ajouter.    Ainfî   un  foldat  qui  s'en- 
rôolie,  non  pour  fervir  fon  Prince ,  mais  par 
faineantife,  ou  par  ambition,  pèche  fans  diffi- 
culté ,  mais  n'eft  pas  tenu  de  rendre  fa  paye. 
Ainfi  un  Pafteur  qui  ne  fait  fa  charge  q'ue 
par  intérêt,  commet  fans  doute  un  fort  grand 
péché,  mais  n'eft  pas  tenu  dereftituerlafub- 
I  vention  qu'il  reçoit,  pour veu  qu'il  faflfed'ail- 
!  leurs  le  fervice.    Je  dis  la  même  chofe  d'un 
\  Juge,  qui  n'a  recherché  cet  emploi  que  pour 
i  fatisfaire  fa  vanité,  &  qui  ne  l'exerce  que  par 
!  de  femblables   motifs,    pourveu   qu'en  tout 
ce  qu'il  fait  il  obferve  les  règles  de  la  juftice. 
Comme  donc  les  péchés  qui  accompagnent 
le  jeu  font  tous  de  ce  fécond  ordre,  il  ell  cer- 
tain qu'ils  n'annuUent  pas  le  traité  qu'on  fait 
en  jouant,  &  qu'ainfi  ils  n'obligent  point  à 
reftituer. 

Mais,dirat-on,ne  viole-ton  pas  en  jouant 
lesloixEcclefiaftiqaes  qui  le  défendent?  Je  l'a- 
voue. Mais  je  niequelatranfgreffiondesîoix 
Ecclefiâftiques  invalide  les  contrats,  &  les 
rende  nuls.  Ceft  ce  qu'on  pourroit  prou- 
ver par  mille  exemples.  Les  loix  Ecclefîaf- 
tiques ,  veulent  qu'on  fe  marie  avec  de  cer- 
taines folemnités.  Elles  veulent,  par  exem- 
ple, en  divers  endroits  qu'on  fe  marie  en 
face  d'Eglife,  Elles  condaxnnem  \^s  mariai 


^^6-  traité 

ges  çontratStés  avec  des  perfonnes  de  dFfFé'-''' 
rente  Religion.  Mais  il  ne  s'enfuit  pas  de^ 
là  que  les  mariages  dans  iefques  on  n'a  pas 
obfervé  ces  loix^  foienc  nuls.  Ils  fubriflenb 
fans  difficulté,  &  ont  les  niémes  droits  que\ 
les  autres.  Les  laiX'E-ccleliaftiques  défendent- 
aux  Marchands  de  vendre  de  certaines  mar-r 
chandifes  les  jours  de  Dimanche,  &  les; 
jours  de.  jeunes  publics.  Mais  s'ils  le  font  la^i 
vente  ne4aille  pas  de  fubfifter. 

Cela  fuffirâ'  à^  l'égard  du  premier  fens  de: 
la  queftion.  Le  fécond  ne  nous  arrêtera  pas» 
long  temps.  En  effet  il  n'y  a  point  de: 
doute  qu'il  n'y  ait  plofietirs  cas  particuliers-; 
auxquels  on- eâ  obligé  de  rendre  ce  qu'on  ai 
gagné  au  jeu,  foit  d'adrefle,  foit  de-hazard» 
Tels  font  les  fuivans. 

L  Lors  qu'orï  n'a  gagné  qu'en  trompant,  ; 
fok  par  des.  mfenteries,  foit  par  des  tours 
de  fouppleflcj  ce  qui  n'arrrive  que  trop: 
fouvent  dans  toute  forte  de  jeux.  Ce  cas^î 
n'a  point  de  difficulté.  Car  qui  ne  fait  qu'ill 
n'y  a  pomt  de.  çontràd:  que  la  fraude  ne: 
rende  invalide?  Et  en  vertu  de<iuoile  jeti. 
iêroit  il  excepté^ie  cette  loi  ? 

I L  Lors  qu'on  n'engage  quelqu'un'  à  jouer  ' 
qu'en  lui  perRiadant  qu'arv  n'entend  pas  le  jeu. 
En  effet  c'eff  ici  une  fraude  auffi  criminelle 
que  la  précédente* 

ILL    Lors  qu'on  ne  s'eft  pas  contenté  de 
propofer  de-jouer,   mais  q\i'&n  y  force  en* 
qvielque  manière  par  des  importunités  auxquel-'- 
les  il  eft  difficile  de  refiffer.  J'ai  fait  voir  dans*s 
mon  uaicéde.la  RefUtutioQ  qu$  ceci  fuffic  pourri 


Des  Jeux  de  hazard.  257 

rendre  un  eontradt  involontaire >  &  parcon- 
fequent  invalide. 

IV.  Lors  qu'on  a  gagné  à  des  mineurs  à 
des  enfans  qui  font  fous  la  puiffance  de  leur 
père,  à  des  femmes  qui  dépendent  de  leurs 
maris  >  &  qui  n*ont  pas  leur  confentement  9 
à  des  valets  qui  ont  joué  l'argent  de  leur  maî- 
tre, &  généralement  à  ceux  qui  n'àvoient 
pas  la  difpofition  de  ce  qu'an  leur  a  ga- 
gné. 

V.  Lors  qu'on  joue  dans  des  lieux ,  où  les 
lôix  civiles,  non  feulement  défendent  le  jeu, 
mais  déclarent  ce  traité  nul,  comme  font 
quelques  unes  de  celles  que  j'ai  rapportées  dans 
le  chap.  VL  . 

Je  croi  qu'il  faut  rendre  dans  tous  ces  cas* 
&  je  ne  me  paye  pas  à  l'égard  du  dernier  de^ 
la  défaite  de  Leflîus,  d'Azor,  ôcdeplufiéurs 
autres,  qui  difent  quf  à  la  vérité  il  faut  reftituer 
lors  qu'on  y  eff  condàmné.parle  Juge»  mais 
qu'avant  cela  on  n'y  eft  pas  obligé.  Cette  de* 
faite  eft  vaine  6c  illufoire.  Car  enfin  peut  on 
me  nier  qu'il  ne  faille  rendre  tout  ce  qu'on 
n'aquiertpas  légitimement.^  Peut  on  d'ail- 
leurs aquerir  legitimetnent  par  un  contraâ: 
nul  &  invalide?  Enfin  peut  on  nier  qu'un 
contrad  ne  foit  nul  &  invalide,  lors  qu'il efè 
déclaré  tel  par  les  loix? 

Je  fuis  donc  perfuadé  que  dans  ce  cas 
la  il  ne  faut  pas  attendre  la  condamnation 
du  Juge.  Il  faut  fe  condamner  foi  même 
dés  qu'on  s'apperçoit  qu'on  eft  dans  le  cas. 
J'ajoute  feulement  que  ce  cas  eft  rare.  En 
effet  je  ne>  coaois  point  de  païs  où  l'on 

preffe 


15  s  Trait J 

preffe  l*obfervatioD  d'une  telle  loi.  Où  il  n'y) 
en  a  aucune  qui  condamne  de  cette  maniera 
le  jeu  >  ou  s'il  yen  a  quelqu'une,  l'ufage  con- 
traire Ta  abrogée  ,  ce  qui  fuffic  pour  luii 
ôter  tout  ce  qu'elle  avoit  de  force  &  d'au- 
torité. 


QJLJ  A- 


2  5P 


QUATRIE'ME  TRAITE'. 

Du  droit  que   chacun  a   de  fe 

defFendre. 
Où  Ton  examine  cette  queftion, 

Si  un  homme  injujiement  attaqué 

^  peuttuerl'aggreffeury  lors  qu^ une 

peut  autrement  conjerver  fa   *vie. 


C  H  A  P  I  T  R  E    I. 

Etat  de  la  quefiïon*  Raifon  de  ceux  qui  pre» 
tendent  que  dans  le  cas  propafé  il  nefi  pas 
permis  de  ttier» 

IL  n'eft  que  trop  ordinaire  de  voir  qu'on 
eft  attaqué  injuftement.  On  voit  mémeaf- 
fés  fouvent  que  les  aggreflèurs  en  veulent, 
non  au  bien,  non  à  l'honneur,  mais  à  la  vie. 
Il  paroit  qu'ils  ont  deflèindeTôter,  &  on  ne 

doute 


a<o  Traité  j 

doute  pas  que  fi  on  les  laifle  faire  ils  n'execû^   • 
tent  cette  cruelle  refolution.  11  peut  d'ailleurs 
arriver  fort  facilement  qu'on  n'ait  qu'un  feui  ^• 
moyen  pour  «'yoppofereificaecmeBt,  quieft 
celui  de  les  tuer  eux  mêmes,  &  que  tous  lei 
autres  foient,  ou  inutiles  >  ou  impraticable^ 
On  demande  fi  dans  cette  fuppofition,  qu'il 
faut  admettre  dans  toute  fon  étendue ,  ^^àis- 
je,  en  pofam  qu'un  homme  de  bien  fe  trouve 
réduit  à  une  neceffité  abfolue  ôè  indifpçnfable 
de  tuer  pour  n'être    pas  tué,    &  ne  voyant 
point  de  milieu  entre  ces  deux  extrémités,  il 
lui  eft  permis  d'ôter  la  vie  à  fou  ennemi,  pour 
ne  pas  perdre  la  fienne.  .    '       ''^ 

Je  ne  pofe  que  cette  feule  condititJH,  paYCd 
qu'en  effet  elle  comprend  toutes  celles  qu'on 
a  accoutumé  d'y  ajouter,  &  qui  n'en  foA 
que  de.fîmples  explications.  On  demande  IJ 
qu'on  fait  attaqué.  II.  Qu'on  ne  tuë  que 
dans  le  Dàcménî  aaqâef  on  eft  attaquée 
III.  Qu'on  fe  contienne  dans  la  moderatioai 
d'une  jufte  defenfe  c'eft  à  dire  qu'on  ne  faâe 
que  ce  qui  ed  abfolûment  necelTaire  pour  n'étré 
pas  tué;  î  V.  Que  l'attaqué  né  cHerche  pas  à 
ôter  la  vie  à  fon  ennemi ,,  mais  feulement  à 
fauver  la  fienne.  J'avoue  que  tout  cela  eft  nè^: 
ceffaire,  mais  je  foûtiens  que  tout  eft  com-;] 
pris  dans  ce  que  j'ai  dit.  1 

Prefque  tous  les  Jurifconfultes,  &  prefquè 
tous  les  Théologiens V  conviennentque dans) 
ce  cas  il  eft  permis  de  tuer.  Il  en  faut  extep_^i 
ter  Accurfe  parmi  ks  Jurifconfultes,  AuguP 
tin  d'Ancone  parmi  les  Canoniftes,  Gerfoœi 
parmi  les  Théologiens  de  la  communion  Rô-' 

mairie* 


Du  droit  que  chacun  a  de  Je  défendre'.      261 
maine  ,    6c  Louis  Volzogue  parmi  les  Soci- 
uiens.   Ce  dernier  a  traité  amplement  cette 
queflion  en  trois   divers  ouvrages ,  qu'on  a 
inférés  dans  le  IX.    volume  de  la  Bibliothe* 
que  des  Unitaires,  &  a  foûtcnu  par  tout  qu'il 
n'eft  jamais  permis,  ni  de  tuer,  nimémede 
fe  défendre.  Il  s*eft  éloigné  en  cela,  non  feu- 
lement du  fentiment  d'un   de  fes  confrères , 
notnmé  Slichtingius,  contre  lequel  il  a  écrit» 
mais  encore  de  celui  de  Socin  lui  même.  Voi- 
jci  en  effet  ce  qu'il  cnHiti  MaU.aVicubi  Socinus 
ad  hune  cafumfihi  ah  aliquo pimpoftum  refpondef 
fatius  ejfs  aliquod  Jubire  perimlum  fiandaii  apud 
cateros  Jratres  i  quàmviî^am  perderey  hoc  efi  ag- 
^rejf/orem  pot  tu  s   occide^e,  quam   ah  ipfo  occidi, 
Volz-cont.  Slicht.  pag,  73. 
V    Epifcopius  auffi  a  beaucoup  penché  de  ce 
xôté  la>  &  Ton  voit  bien  par  ce  qu*il  en  dit 
fur  I.  Jean.  III.  15.  qu'il  a  de  la  pêne  à  croi- 
re qu'il  foit  permis  de  tuer  danrcesoccafions, 
-quoi  qu'il  ne  foûûenne  pas  poûtivement  le 
-Contraire. 

On  pourroit  appuyer  ce  fentiment  de  quatre 
-raifons.  La  première  eft  le  tort  qu'on  fait  au 
proçhainjenjui  raviflant  un  bien  aufii  précieux 
que  la  ^ie,  dont  Dieuiious  a  défendu  fi  expref- 
iement  de  le  priver,  lors  qu'il  nousadit  dans 
le-V  I.  commandement,  Tu  ne  tueras  point, 

La  féconde  çft  la  defenfe  expreflè  de  Jefus 

-Chrift,  qui  ne  veut  pas  qu'on  refiileaumaL 

.§c   qui  au    contraire  ordonne  de  prefenter 

june  joue  à  celui  qui  a  frappé  dans  l'autre. 

.  Latroifiéme  eft  la  parfaite  confiance  que 

flous  devons  avoir  au  iecoursdeDieu>  &en 

la 


2^2  Traité 

la  proteAion  de  Jefus  Chrift  nôtre  Roi,  &* 
la  parfaite  foûmiffion  qu'il  eu,  jufteque  nom 
ayons  pour  (es  volontés. 

La  quatrième  eft  la  charité  que  Jefus  Chrift 
veut  que  nous  ayons  pour  nos  plus  mortels 
ennemis*  &  par  confequent  pour  celui  qui 
veut  nous  ôter  la  vie.  11  nous  défend  par  là 
de  tuer  ce  miferable,  parce  qu'en  effet  en  le^ 
tuant  nous  lui  fermerions  la  porte  du  ciel  >  ôc  c 
le  précipiterions  dans  l'enfer. 

De  ces  quatre  raifons  la  dernière  eftla  plus 
plauiible.  C*eft  aufïi  la  feule  que  Gerfon  pro- 
duit. Epifcopius  de  fon  côté  ne  l'oublie  point. 
Mais  Volzogue  par  je  ne  fai  quelle  bizarrerie, 
non  feulement  ne  s'en  fert  pas,  mais  la  rejet- 
te. Voici  ce  qu'il  en  dit  contre  Slichtingius 
pag.  73.  Dum  me  maBari  ah  hofte  paiior^  eu  jus 
manus  effugere  aliâ  ratione  nequeo^  non  id  facto 
ex  tali  amorey  quodipjîus  vifam  magis  amem  quàm 
meam ,  fedfumma  patientia  exereenda ,  c^  VO' 
luntati  Dei ,  eut  taies  vita  mèa  termines  conflit 
tuere  placuit ,  obtemperandi  eau] a.  Et  dans  la  pa- 
ge- 127.  Vt  vitam  latronis  magis  amemus ,  ^luàm 
noftramy  nuncjuam  fane  dixero.  Namf  hocejfet 
deberemus  etiam  tune  cum  ab  aîio  vit  a  ejus  effet 
in  periculo  nofiram  vitam  pro  ilîo  difcrimini  obft- 
cere ,  ad  quod  puto  nos  non  obligari.  Inde  tamen 
non  fequitur  à  nobisvitamlatroni  finepeccato eri» 
pi  poffe ,  etiam  tum  cum  ilîe  mita  nofira ,  noftro» 
rumque  inftdiatur.  Tune  enim  fî  ei  parcamus  non 
tam  id  fit  iLLius  caujâ^t^uod  EUM,  vel  vitam 
ïllius  adeo  amemus  y  quàmnofirâ  id  fît  caufny  ne 
manus  noftras  Deo  conjecratas  fanguine  ejus  fol- 
iuamus.§luamvis  enim  immici  dileéiio  etiam  tan^ 

ta 


Du  droit  que  chacun  a  de  Je  défendre,  2,61 
ta  nobis  injun£ia  fit ,  ut  nos  potiùs  perire  debea- 
mus,  t^uàmillum  perdere ,  tamendileâio  ifta  non 
\  tam  in  ajfedu  quàm  in  effettu  débet  confrère. 
'■  Cet  Auteur  donc  fe  réduit  à  la  féconde  & 
à  la  troifiéme  de  ces  raifons,  qui  pomme  on 
le  verra  dans  la  fuite>  n'ont  rien  qui  appro- 
che de  la  quatrième.  Je  vai  les  examiner  tou- 
tes, à  la  referve  de  la  première,  fur  laquelle 
j'ai  fait  les  reflexions  neceflaircs  dans  moo 
traité  de  la  Reûitution  liv.  IIL  chap.  V. 


CHAPITRE    IL 

S* il  efî  vrai  qHeJefusChrifineveutpasqHon 
-  fe  défende  lors  qnon  eft  attardé  injnjie" 
ment. 

T701zogue  prétend  qu'à  la  vérité  Dieu  per- 
^  mettoit,  autrefois  aux  Ifraelites  de  fe  dé- 
fendre lors  qu'ils  étoient  attaqués  ^    mais  il 
foûtient  que  Die\i  ne  le  permet  pasauxChré- 
I  tiens  fous  la  nouvelle  difpenfation.    Il  croit 
l^vec  tous  ceux  de  fa  fede,   &  avec  plufieurs 
I  autres,   que  Dieu  exigé  fous  r£vangile  une 
\  fainteté  plus  parfaite  &  plus  achevée  que  cel- 
le qu'il  demandoit  fous  la  loi,  &que  c'eftce 
qui  paroit  en  particulier  dans  la  manière  en 
laquelle  nous  devons  foufFrir  les    violences 
&  les  injuftices  qu'on  nous  peut   faire.     Il 
ctoit  autrcsfois  permis    d^    le?     repoufier, 
mais  maintenant  il   faut  les  fouffrir,  fiii- 

vaiit 


2^4  Traité 

vant  ce  que  Jefus  Chrift  dit  dans  rEvangilifiij 
Fous  avis  entendu  qu'il  a  été  dit  y  œil  pour  œik 
dent  pour  dent ,  mais  je  njous  dis ,  moi ,  Ne  reftfij 
tés  poïnt\6U  maly  mais  fi  quelqu^un  te  frappe  en  U 
joué  droite  ^.tourne  lui  au  Ifi  T.autre,  Matt.  ^|' 
38.  3^. 

Mais  premièrement  Volzogue  fe  trompe 
lors  qu'il  s'imagine  que  Dieu  exige  de  noufi 
fous  TEvangile  unefainteté  plus  parfaite,  âf5 
plus  accomplie,  que  celle  qu'il  exigeoit  dee 
Juifs  fous  la  loi.  S.  Paul  fait  entendre  affé^ 
nettement  le  contraire,  difant  aux  Rom 
VII.  que  Dieu  a  envoyé  fon  Fils  eafbrme  dd 
chair  de  péché,  &  pour  le  péché,  non  poui 
porter  nôtre  fainteté  àundegrédeperfedionji 
qui  padè  ce  que  la  loi  exigeoit  des  Juifs,  maia 
■feulement  afnquelajuftice  de  la  loi  /oitaccom-t 
plie  en  nous  y  qui  nemarchons  point  félon  la  chair i 
mais  jeton  PEfprit,  Et  en  effet  le  dernier  effort 
de  la  fainteté  que  rEvangile  nousrecommanH 
de  confifle  uniquement  à  aimer  Dieu  de  tout 
nôtre  cœur,  &  nôtre  prochain comrn^  noua 
mêmes.  Il  n'y  a,  ni  aucune  vertu,  ni  aucuiïi 
degré  de  vertu,  que  ce  feul  devoir  ne  renfer^ 
me.  La  loi  cependant  rexigeoitauffiexpref-;! 
fement,  &  auffi  fortement  que  l'Evangile. 

Mais,  dit  Volzogue,  peut  on  nier  que  Jef, 
fus  Chriïl  ri'oppofe  fes  préceptes  à  ceux  delili 
loi?  N'eft  ce  pas  là  ce  qui  paroit  clairemené 
par  la  manière  en  laquelle  il  s'exprime  dansi 
tout  ce  chapitre ,  Fous  avés  entendu  qu'il  a  étéi 
dit  aux  anciens  y  mais  je  vous  dis ,  moi.  Je  ré*^; 
ponds  qu'il  y  a  bien  de  la  différence  entreopw 
pofer  ien  quelque  trianiere,   &  à  de  certaia«i 

égards 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  defeiîdre.  z6^ 
égards,  les  préceptes  de  Jefus  Chrift  à  ceux 
de  la  loi,  &  corriger,  ou  Tuppleer,  ou  per- 
fedionïîer  les  uns  par  les  autres.  Jefus  Chrift 
a  fait  le  premier ,  &  Ta  fait  même  en  plufieurs 
façons,  mais  il  n'a  pas  fait  le  fécond. 

Il  a  en  premier  lieu  condamné  ouvertement 
de  certains  péchés,  que  la  loi  Morale  bien 
entendue,  &  bien  expliquée,  condamnoic 
auffi ,  mais  que  les  loix  judiciaires  toleroient 
en  quelque  manière,  non  à  la  vérité  en  les 
permettant  expreffement  &  formellement» 
mais  d'un  côté  en  les  fuppofant,  &  de  l'autre 
en  ne  les  punififant  pas,  comme  elles  en  pu- 
niflbient  quelques  autres. 

Il  faut  favoir  en  effet  que  la  loi  judiciaire 
ne  puniflbit  pas  tous  les  péchés  que  la  loi  Mo- 
rale   condamne,    mais  feulement  ceux  qui 
étoienr  les  plus  oppofés  à  la  tranquillité  pUr 
blique,  &  les  plus  propres  à  ruiner  la  focie-; 
té.  Pour  les  autres  elle  ne  les  approuvoitpas 
à  la  vérité,  mais  auffi  elle  ne  les  condamnoit 
pas  expreffement,  &  n'ordonnoitpas  aux  Ju- 
ges de  les  punir.    Par  exemple  le  divorce  a 
tousjours  été  contraire  à  la  volonté  de  Dieu, 
&  a  la  nature  du    mariage,    comme  Jefus 
•Chrift  le  fait  voir  dans  fon  Evangile.  Cepen- 
idant  la  loi  judiciaire  le   toleroit  en  quelque 
^rte,  ne  permettant  pas  à  la  vérité  derepu- 
Idier  les  femmes  qu'on  ne  pourroit  plus  foufr 
jfrir ,  mais  défendant  de  le  faire  autrement 
'qu'en  leur  donnant  la  lettre  de  divorce.    Je^ 
fus  Chrift  au  contraire  ne  tolère  rien  à  cet 
égard,   &  défend  expreffement  ce  que  la  loi 
judiciaire  fuppofe  fans  le  punir,  ôc  ce  que  la 

M  loi 


266  Traité  ' 

loi  Morale  ne  condamne  que  d'une  manière 
.indire(Se.  C'eft  ainû  qu'il  faut  entendre  ce  que 
Jefus  Chrifl  dit  dans  l'Evangile  :  Il  a  été  dit ,  Si 
quelquufi  delaijfe  fa  femme ,  quil  lui  donne  la  letmu 
ire  de  divorce.  Mais  je  vous  dis  ^  moi  y  que  qui" 
conque  aura  delaijfé  fa  femme  ,  excepté  pour  U 
caufe  d'adultère  y  la  fait  devenir  adulterejfe , 
quiconque  fe  mariera  à  la  femme  délai jfée  commet 
adultère. MsLtth.  V.  31.  32.  ^ 

C'eft  à  cela  encore  qu'on  peut  rapporter  ce: 
qu'il  dit  dans  les  paroles  qu'on  nous  oppofe* 
La  loi  Morale  n'approuvoit  pas  qu'un  homme 
qu'on  auroit   maltraité  pourfuivit  par  devant  l 
le  Magiftrat  la  punition  de  l'outrage  qu'il  au- « 
roit  reçu.  Au  contraire  cette  loi  vouloit  quec 
chacun  aimât  {es  ennemis  comme  foi  même, 
6c  leur  rendit  toute  forte  de  bons  offices.  5/,, 
dit  elle  3     tu  rencontres  le  bœuf  de  ton  ennemi^ 
ou  fon  âne  y    tu  ne  manqueras  pas  à  le  lui  rame» 
fier.  Exod.  XXIII.  4.  Et  au  chap.  IX.  dui 
Levitique,  Tu  tte  h  air  as  point  ton  frère  en  ton) 
cœur.  Tu  reprendras  foigneufement  ton  pro chaînai 
e^  ne  foujfriras  point  de  péché  en  lui.    Tu  nufe--' 
ras  point  de  vengeance ,    ^  ne  la  garderas  point. 
aux  enfans   de  ton  peuple ,    mais  tu  aimeras  ton) 
prochain  comme  toi   même.    Saîomon  nous  dit  en) 
cemémefensj  Si  celui  qui  te  hait  à  faim -^  don-y 
ne  lui  du  pain  à  manger  <i    é^s'ilafoif^    donnei 
lui  de  l'eau  à  boire.  Prover.  XX  V.  21. 

Au  cas  pourtant  que  celui  qu'on  avoit  mal- 
traité portât  (qs  plaintes  au  Juge,  la  loi  judi- 
ciaire vouloit  que  le  Juge  fît  fouffrir  la  pén© 
de  talion  à  celui  qui  auroit  feit  l'outrage.  Ain- 
Çi  Jefus  Chrift  ii'ajoûte  rien  à  la  loi  morale.t 

11 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre.  26"/ 
Il  condamne  feulement  ce  que  la  loi  morale 
condamnoit  aufli ,  mais  que  la  loi  politique 
ne  puniflbit  pas  temporellement,  ce  qui  eft 
bien  éloigné  de  ce  que  les  Sociniens  préten- 
dent. 

En  deuxième  lieu  Jefus  Chrift  oppofe  fes 
préceptes  à  la  loiprife,  non  dans  fon  vrai 
fens,  ôcdansTintentionduLegiflatcur,  mais 
à  cette  loi  mal  entendue  par  les  Juifs,  &  mal 
expliquée  par  les  Scribes  &  les  Pharizienj. 
Les  Scribes,  les  Phariziens,  &  généralement 
tous  les  Juifs,  entendoient  très  mal  la  loi  de 
Moïfe.  Ils  fe  figuroient  qu'elle  ne  condamne 
Ique  les  adions  extérieures,  &  ne  défend  pas 
hs  mouvemens  intérieurs.  A  Tégard  même 
|des  aâ:ions  externes  ils  croyoient  que  la  loi 
ne  condamne  que  celles  dont  elle  parle  nom- 
mément &  expreflement,  au  lieu  qu'il  eft 
Certain  qu'elle  condamne  le  genre,  quoi  qu'el- 
le ne  parle  que  d'une  efpece.  Ainfi  la  defen- 
fe  du  larcin  &  de  l'adultère  condamne  tou- 
tes les  différentes  efpeces  d'injuftice  &  d'im- 
pureté. 

C'eft  à  ce  fens  qu'il  faut  rapporter  ces  pa- 
roles du  veifet  43.  yous  avez  entendu  qu'il  a 
été  dit  y  Tu  aimeras  ton  prochain^  ^ha'iraston 
ennemi.  Mais  moi  je  vous  dis  ^  Aimés  vos  ennemis 
'é^c.  La  loi  comme  je  l'ai  déjà  remarqué,  bien 
loin  de  permettre  de  haïr  les  ennemis,  or- 
fdonne  de  les  aimer  &  de  leur  rendre  toute 
;  forte  de  bons  offices.  A  cet  égard  donc  Je- 
|fus  Chrift  n'y  ajoute  rien ,  ôc  par  con(êquent 
[il  faut  expliquer  ce  qu'il  dit,  non  de  la  loi 
Iméme,  mais  de  faufles  glofes  des  Scribes  & 
ides  Phariziens,  M  2         C'eft 


2(58  Traité 

C'eft  à  ce  fens  encore  qu'il  faut  rapport 
les  paroles  qu'on  nous  oppofe.     En  effet 
précepte  de  la  loi,   œil  pour  œil,   &  den 
pour  dent,  ne  s'adreffoit  pas  aux  particuliers: 
pour  leur  permettre  de  rendre  la  pareille 
ceux  qui  les  auroient  outragés.   Il  ne  s'adref- 
foit  qu'aux  Magiftrats,    pour  leur  apprendr 
ce  qu'ils  dévoient  faire  pour  reprimer  les  vio-^l 
iences,  &  les  autres  femblables  excès,  ce  qui* 
eft  fi  vrai  que  Socin  &  Volzogue  même  l'a- 
vouent. Cependant  lesjuifsprenoientcepre-i 
cepte  comme  s'adrefîant  à  chaqueparticulier, 
&  s'imaginoient  qu'ils  ne  pechoient  point  en- 
fe  vengeant,    pourveu  que  leur  vengeances 
n'excédât  point,  &  qu'ils  ne  fiCfent  fouffriràa 
leur  ennemi  qu'un  mal  femblable  à  celui  que( 
cet  ennemi  leur  avoir  fait.   C'eft  pour  rejet- 
ter  ce  mauvais  fens  que  Jefus  Chrift  dit ,    Il 
a  été  dit  ^    œil  pour  œil-,  dent  pour  dent.     Mais 
woi  je  vous  dis  y  Ne  rejtfiés  point  au  mal»    ^c. 

Enfin  Jefus  Chrift  oppofe  fes  préceptes  à: 
ceux  de  la  loi  confiderée,  non  dans  fon  fens, 
mais  uniquement  dans  la  lettre  de  quelque^ 
unes  de  fes  expreflîons.  La  loi  ne  parloit  pa^ 
tousjours  aufli  clairement  que  Jefus  Chrift,j 
Ainû  on  peut  dire  que  ce  grand  Sauveur  op*;3 
pofe  {es  préceptes  à  ceux  de  Moïfe,  noncomi 
me  des  préceptes  plus  feveres,  ou  plus  éten,-i 
dus  à  d'autres  qui  le  fuffent  moins  ,  maisfeu 
lement  comme  des  préceptes  plus  clairs,  6t 
plus  nettement  exprimés  à  d'autres  un  peu  plus 
obfcurs.  C'eft  ainfi  qu'il  faut  prendre  les  ver^ 
fets  27.  &  28.  ybus  avés  entendu  qu'il  a  été diU 
aux  Anciens  )    Tu  ne  commettras  point  adultère. 

Mais 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre.  269 
Mais  moi  je  vous  dis  que  quiconque  regarde  une 
jemme  pour  la  convoiter  il  a  déjà  commii  adultère 
avec  elle  en  [en  cœur. 

Voila  comment  nous  pouvons  admettre  ce 
qu'on  nous  dit  que  Jefus  Chrift  oppcfe  Tes 
préceptes  à  ceux  de  la  loi.  A  l'égard  de  ce 
qu'il  ajoute  j  Si  quelqu'un  te  frape  en  ta  joué 
droite  tourne  lui  au ffi  Vautre -^  Volzogue,  ÔC 
avant  lui  Socin  dans  fon  Commentaire  fur  ce 
paflage  )  avouent  qu'il  ne  faut  pas  le  prendre 
à  la  lettre.  Ils  le  prouvent  mémeparplufieurs 
raifons,  &  particulièrement  pas  celle  ci,  qui 
eft  demonftrative.  C'eft  que  ni  Jefus  Chrift, 
ri  fes  Apôtres,  n'ont  jamais  fait  ce  que  ces 
paroles  femblent  exiger ,  quoi  qu'ils  en  aient 
eu  Toccafion.  Gela  feui  fait  voir  ques  ces 
paroles  ont  un  roue  autre  fens  que  le  li- 
terah 

S'il  faloit  prendre  à  la  lettre  ce  que  Jefus 
Ghrift  dit  en  cet  endroit  >  il  ne  feroit  jamais 
permis,  ni  de  fuir,  ni  de  parer  les  coups  poi- 
tés  par  un»ennemi,    ni  de  le  fléchir  par  des 
i  prières  &  des  remontrances,  beaucoup  moins 
:  de  lui  tenir  les  mains,  ou  de  le  jetter  par  ter- 
;  ire,   comme  Volzogue  le  permet,  n'y  ayant 
I  perfonne  qui  ne  voie  que  faire  quelle  que  ce 
j  foit  de  ces  chofes  n'eft  pas  prefenter  une  joue 
à  celui  qui  a  frappé  dans  l'autre.     Ainfi  tous 
ces  moyens  de  fe  mettre  à  couvert  de  la  vio- 
lence d'un  ennemi  étant  innocens,    comme 
tout  le  monde  l'avoue,  il  eft  évident  qu'il  ne 
faut  pas  entendre  dans  le  fens  propre  ce  que 
Jefus  Chrift  dit  en  cet  endroit. 

D'ailleurs  à  le  prendre  ainfi  ce  grand  Sau- 
M  3  veur 


270  Traité  y 

veur  nous  ordonnoitune  chofeformellcmcn1^| 
oppofée  aux  règles  de  la  charité-  En  eflFetten-i| 
dre  une  joue  à  celui  quia  frappé  dans  V^LUtieÀ 
c'eft  l'inviter  à  continuer,  &parconfequent| 
à  pécher.  Car  qui  peut  douter  que  ce  ne  fbit  | 
pécher,   &  pécher   même  bien  grièvement >.| 
que  de  déférer  à  une  telle  invitation  ?  Eft  ce  ^ 
là   au  refte  Pefprit  de  la  charité.?  De  quoi  fe 
fe  garde- 1  elle  avec  plus  de  foin  qlje  d'induire 
£es  prochains,  à  offenfer  Dieu,  ou  de  leur  en 
donner  même  l'occafion. 

Socin  &  Volzogue  avouent  que  tout  ce  que 
Jefus  Chrift  veut  dire  par  là  c'eft  qu'il  vaudroit 
mieux  tendre  une  joue  à  celui  qui  auroit  frap- 
pé dans  l'autre,  que  de  fe  venger,  ou  d'em- 
ployer quelque  autre  moyen  criminel  pour  re« 
pouffer  cet  outrage  i  à  peu  prés  comme  quand 
Jefus  Chriil  dit  dans  le  chapitre  fuivant,  que 
lors  que  nous  jeûnerons  nous  devons  oindre 
nôtre,  tête  &  laver  nôtre  vifage.  Nonqu'ef- 
fedivement  il  prétende  qu'on  fe  lave  le  vifa- 
ge, ou  qu'on  fe  parfume  la  tête,  lors  qu*oii 
jeûne,  mais  feulement  pour  dire  qu'il  y  au» 
roit  moins  de  mal  à  en  ufer  ainfi ,  qu'à  imiter 
les  hypocrites,  qui  accompagnent  leur  jeûne 
de  toutes  les  demonllrations  fenfibles  de  ce 
qu'ils  font,  &  qui  ne  négligent  rien  de  ce 
qui  peut  leur  attirer  l'eftime  &  les  éloges  du 
public. 

Ainfi  tout  ce  que  Jefus  Chrifî:  condamne 
par  ces  paroles  c'eft  la  vengeance.  Il  veut 
que  lors  qu'on  a  été  ofFenfé  on  pardonne  à 
celui  qui  a  fait  roffenfe,  &  que  bien  loin  de 
s'en  venger  par  voie  de  fait  on  n'enpourfui- 

vc 


Du  droit  que  chacun  a  de  [e  défendre.  2jl 
ve  point  la  réparation  par  devant  la  jufticehu- 
jmainei  en  quoi  il  n'exige  rien  des  Chrétiens 
Ique  ce  que  la  loi  cxigeoit  des  Juifs ,  leur  or- 
donnant d'aimer  leurs  ennemis  comme  nous 
nous  aimons  nous  mêmes. 

Ce  que  nous  permettons  efl  tout  autre  cho- 
fe.  C'efl,  non  la  vengeance  du  paffé,  mais 
Ifi  foin  d'aller  au  devant  de  l'ennemi,  non  de 
r^poufïer  les  outrages  déjà  reçus,  mais  de  pré- 
venir ceux  qu'on  appréhende  de  recevoir. 
Ainfi  c'eit  fort  mal  à  propos  qu'on  nous  op- 
pofe  ces  paroles  de  Jefus  Chrift,  qui  en 
çj9Fec  ne  touchent  point  la  quellion  que  nous 
traitons. 


CH  APITR.E  ÎII. 

Si  repoHjfer  U  force  par  la  force  efl  faire 
voir    qpton  înanque  de  patience   on    de 

•  >  confiance* 

T  A  féconde  raifon  de  Volzogue  eft  encore 
•*-^plus  foible  que  la  première.  Il  dit  que  fe 
défendre  lors  qu'on  eft  attaqué  injuflemenr, 
c'eft  témoigner  bien  ouvertement  qu'on  man- 
que, ou  de  patience,  ou  de  confiance.  Il  dit 
que  û  nous  fommes  véritablement  Chrétiens, 
^  Jefus  Chriii  nôtre  Roi  celefle  ne  foufFrirx 
point  que  nos  ennemis  temporels  aientJe  pou- 
voir de  nous  faire  le  moindre  mal,  à  moins 
qu'il  ne  veuille  nous  punir  par  là  de  quelque 

M  4  pc* 


272  Tf-aiié 

péché.  Si  nous  en  avons  commis  quelqu'un^ 
il  avoue  que  ce  grand  Sauveur  peut  permettrez 
à  nos  ennemis,  non  feulement  de  nous  mal- 
traiter, mais  de  nous  tuer.   Mais  à  cela  prés 
il  ne  foufFrira  jamais  qu'on  nousfaÛTe  aucune 
violence.  Ainfi  félon  Volzogue  un  fidelie  in- 
juftement  attaqué  peut  fe  dire  à  foi  même. 
Ou  ceci  m'arrive  pour  me  punir  de  quelque 
péché  que  j'ai  commis,  &  ii  cela  eft  je  doiï 
le  fouâFrir  avecfoûmiffion>  fans  faire  le  moin* 
dre  effort   pour  m'y  oppofcr  j  ou  la  violence 
que  l'on  me  fait  vient  d'ailleurs,  &  danscet^ 
te  féconde  fuppofition  Jefus  Chrilï  m'en  ga- 
rentira  très  certainement ,  car  il  nous  a  éit\ 
Ne  craignes  point  ceux  ^ui  tuent  le  corps  y  ^  m 
peuvent  tuer  Pâme  mais  plu  flot  craignes  celui  q^u 
peut  détruire  Vame    ^  le  corps   en  la,gehenne\ 
Deux  pajjereaux  ne  Je  vendent  ils  pas  une  pite  t 
Heantmoins  l'un  deux  ne  tombera  point  à  terre 
fans  votre  Père.,  ^  les  cheveux  mêmes  de  vâtri 
tête  font  tous  contés.  Matth.  X. 

Mais  rien  n'eft  plus  creux  que  cette  fpecu 
lation.  Car  premièrement  fi  oppofer  la  fore 
à  la  force  eft  manquer  de  patience  ou  de  con 
fiance,  c'eft  pour  une,  ou  pour  l'autre  de  ces; 
deux  raifons,  ou  parce  que  ces  deux  vertu 
s'oppofent  à  ce  qu'on  faCTe  ab fol û  ment  rien 
pour  échapper,  ou  parce  qu'encore  qu'elles 
permettent  d'avoir  recours  à  des  moyens  in- 
nocens,  elles  s'oppofent  à  ce  qu'on  en  em- 
ploie de  criminels,  tel  qu'eft  celui  ci. 

Volzogue  ne  dira  paslepremier.  IlpermeÊ-| 
expreflementdefuir,  de  tâcher  de  fléchir  l'ag-: 
greffeur  par  des  remontrances  &  par  des  prie- 

res- 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre.  273- 
tes.  Il  permet  de  lui  oflFrir  &  de  lui  donner 
de  Targent.  Il  permet  de  lui  tenir  les  mains. 
Il  confent  même  à  ce  qu'on  le  jette  parterre, 
&  il  avoue  qu'il  y  auroitde  la  folie  à  felaifler 
tuer  comme  une  béce,  fans  rien  faire  pour 
i'empécber. 

S'il  dit  le  fécond ,  il  tombe  dans  cefofifme 
grofïier  &  puérile ,  que  l'école  appelle  peti-^ 
tion  de  principe,  &  qui  confiûe  à  fuppofer 
fans  preuve  ce  qui  eft  en  queftion.  En  effet 
toute-la  queftion  confifte  à  favoir  s'il  y  a  du 
crime  à  oppofer  la  force  à  la  force.  Volzogue 
l'afleure  éc  nous  le  nions.  Mais  au  lieu  de  le 
prouver  il  lefuppofe.  Ainfirien  n'eft  plus  ri- 
dicule qu«  fa  manière*  de  difputer. 

J'ajoute  que  rien  n'eftplus  faux  quelafup- 
polition  fur  laquelle  Volzogue  fonde  fon  rai- 
îbnnement.  Il  dit  que  Jerus  Chrift  garen tit 
tousjours  infailliblement  fes  fidelles  injuile- 
ment  attaqués,  à  moins  qu'ils  ne  foient cou- 
pables de  quelque  péché,  dont  il  les  veuille 
punir.  Car  pour  ne  pas  dire  maintenant  qu'il 
^n'eft  pas  vrai  que  Dieu  punifïe  jamais  à  par- 
ler proprement  &  exadement  les  fidellesy 
outre  cela,  dis -je,  n'a- t-on  pas  mille  exem- 
ples du  contraire  ? 

Dieu  permit  que  la  vertu  de  Job  fût  exer- 
cée, non  pour  le  punir  de  quelque  pechéy 
mais  uniquement  pour  lui  donner  le  moyen 
de  faire  paroître  fa  fermeté  &  fa  confiance. 
Et  lors  que  les  Apôtres  demandèrent  à  Jefus 
Chrifi  d'où  venoit  le  malheur  dé  l'aveugle  né^ 
il  leur  répondit ,  Ni  celui  n'orpechêy  nifonpe" 
f±  pi  la  mre  y  mais  cefi  afin  que   lef  œuvres  dtf 


274  Traité 

Dieu  fgieTJt  Mamfe fiées  en  lui  ^  faifant  voir  c]ai-| 
rement  par  là  que  le  defïcin  de  punir  les  pe4 
chés  n'eft  pas  le  feul  qui  porte  DieuàfoufFrirl 
que  (es  fidelles  fbient  affligés.  -      ;) 

Mais  il  ne  faut  que  lire  lePfeaunie  XLIV.  j 
pour  voir  clairement  le  contraire  de  ce  que^ 
Volzoguefuppofe.  Là  les  fîdellesfe  plaignent  à^. 
Dieu  de  leurs  maux.  Ils  difent  qu'ils  font  aban- 
donnés en  proie  à  la  violence  de  leurs  ennemis. 
Ils  difent  qu'ils  font  égorgés  tous  les  jour?, 
comme  les  brebis  de  la  boucherie,  llsfoûtien- 
nent  pourtant  que  ce  qu'ils  foufîrent  n'eft  pas 
la  punition  de  leurs  péchés,  mais  l'efïet  delà 
haine  de  leurs  ennemis.  Tout  cela 3  difent  ils, 
nous  eft  avevu ,   ^  nifus  ne  f  avons  point  oublié, 
^*>  n^ avons  pas  faujfé  ton   alliance.  Nôtre  cœur 
fia  point  reculé  en  arrière  ^   <^  nos  pas  n^  ont  point 
décliné  de  tes  fentiers.    St   nous  eujjtons  oublié  le 
nom  de  71  être  Dieu  y  ^eujjtons  étendu  nos  mains 
à  des  Dieux  étranges  y    Dieu  ne  s^en  enquerroit 
il  point  J    Car  c^efi   lui   qui  conoit   les  Jecrets  dif 
tœur.  Mais  pour  l* amour  de  toi  nous  fommes  tués- 
tous  les  jours  y  t^  fommes  e [limés  comme  des  bre-*- 
his  de  la  boucherie, 

Volzogue  peut  être  dira  qu'à  la  vérité  Dieu 
pcrmettoiî  quelquefois  ceci  dans  l'ancien^ 
ne  Economie,  mais  qu'il  ne  le  fouffre'plus 
fous  la  nouvelle.  Mais  il  efb  aifé  de  lui  répli- 
quer 1.  que  les  promeiïes  du  fecours  de  Dieu 
ne  font  pas  moins  fortes  dans  le  vieux  Tefta- 
roenc  que  dans  le  Nouveau.  Qu'y  a-t-il  dans 
TEvangiie,  non  feulement  de  plus  fort,  mais  . 
peut  être  même  d'auflî  fort,  que  ce  qu'on  i 
uouve  fur  la  £ix  du  DeuteronojQae^  dans  tout  : 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre»  275 
le  livre  des  Pfeaumes ,  &  en  divers  endroits 
des  révélations  d'Efaïe  &  de  Jeremie? 

1 1.  N'efl  il  pas  vrai  que  Dieu  étoit  auflî 
bien  le  Roi  de  l'ancien  peuple  quejefus 
Chrift  l'eft  du  nouveau?  N'eilil  pas  vrai  que 
que  le  gouvernement  du  premier  étoit  une 
véritable  Théocratie  ?  Si  donc  la  qualité  de 
Roi  de  l'Eglife  ne  permet  pas  à  Jcfus  Chrift 
de  fouftrir  que  fes  fîdelles  foient  opprimés > 
cette  même  qualité  que  Dieu  prenoit  à  l'égard 
de  l'ancienne  Eglife  a  deu  faire  en  ce  temps 
la  ee  même  efïet. 

II L  On  voit  auffi  dans  les  difcours  des  H- 
delles  du  Vieux  Tei^ament  jufqu'où  ils  por- 
toient  leur  alTeurance  &  leur  confiance.  Que 
peut  on  par  exemple  imaginer  de  plus  fort  que 
ce  que  David  dit  au  Pf.  ÎII.  Je  ne  craindrai 
point  plufieurs  willïers  de  peuples ,  quand  ils  Je 
rangeroient contre meï.  £tau  Pf.  XL VI.  Vis» 
nous  efi  retraite  ^  force  ^  Jecours  en  nos  afflic- 
tions. Ceji  pourquoi  nous  ne  craindrons  point  j  c»- 
corequonvint  à  remuer  la  terre  ^  ^  que  les 
montagnes  fe  renverfajfanî  au  milieu  de  la  mer.  Et 
au  Pf.  ex  Vil  L  V  Eternel  efi  pour  moi  y  je 
né  craindrai  point,  ^lue  me  ferait  l  homme  ? 

IV.  Enfin  le  nouveau  Teftament  bien  loin 
d'appuyer  cette  penfée  de  Volzogue,  à  cent 
chofes  qui  la  renverfent.  Témoin  ce  que  Jefus 
Chrift  dit  à  {ts  Difciples:  Je^  vous  envoie  corn- 
me  des  brebis  au  milieu  des  loups.  Le  frère  livre- 
ra  fon  frère  à  la  mort ,  le  père  Veiifaiit ,  ^  les 
enfans  $* élèveront  contre  leurs  pères  ^  leurs  me- 
rer^  ^  les  fsf ont .  mettre  à  mort^  x^  vous  ferés 
haïs  de  tous  à  eau  fe  de  mon  nom.  Matth.  X- 
^^        n  M  6  JBiea 


2j6  Traité 

Bien  loin  que  ce  foient  nos  péchés  qui  nou^ 
attirent  tousjours  la  perfecution ,  c'eft  d'oi 
dinaire  la  pieté  qui  fait  cet  effet.  Tous  ceux, 
dit  S.  Paul,  qui  veulent  vivre  Jelon  la  pieté foufk 
friront  des  perfecutions. 

Si  les  affliâions  étoient  tousjours  fousl'] 
vangile  la  punition  de  quelque  péché,  àquoi 
S.  Paul  auroit  il  penféendifantquenousnoi 
en  glorifions?  Y  a  t  il  quelque  chofe  de  for^ 
honorable  à  fouffrir  la  punition  des  crim( 
qu'on  a  commis  ?  NVft  ce  pas  la  pluûôt  ui 
j.ufte  fujet  de  confufion? 

S.  Jaques  de  même  nous  diroit  il  que  nouî 
devons  tenir  pour  une  parfaite  joie  lors  qu< 
tombons  en  diverfes  tentations?  Quel  fujet  d« 
joie  pourroitontrouveren  àts  maux  qu'on fij 
feroit  attirés  par  quelque  péché,  &  qu'oi 
devroit  regarder  comme  des  preuves  fenfibl( 
de  la  mauvaife  conduite  de  ceux  qui  les' 
&ufFrent? 

Enfin  que  peut  on  imaginer  de  plus  oppofé 
à  la  vénération  qu'on  a  tousjours  eue  pour  les 
Martyrs,  que  de  dire  que  leurs  combats,  qui 
leur  ont  aquis  tant  de  gloire,  n'étoient  que 
de  juftes  punitions  des  péchés  qu'il  avoiem 
commis  ^ 

Tout  cela  fairvoircîàirement  que  Dieu  peut 
avoir  d'autres  deffeins  que  celui  de  nous  pu* 
nir  de  nos  péchés  lors  qu*il  permet  que  fious 
foyons  maltraités  par  quelque  ennemi.  Par 
eonfequent  s'affeureF  pofitivement  &  abfolû^ 
ment  qu'il  ne  le  permettra  jamais  hors  de  ce 
feul  cas  >  eft  la  conBance  du  monde  la  plus 


Bu  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre.      2JJ. 


CHAPITRE     IV. 

!  Sf  la  charité  permet  a  un  homme  hj^ftement 
attaqué  £  aimer  mieux  qtiel^aggrejfeHrper'^ 
de  la  vie  temporelh,  que  de  la  perdre  IfH 
même* 


TL  paroic  par  tout  ce  que  je  viens  de  dire 
-^-que  les  preuves  de  Volzogue  ne  font  ni  for- 
tes, ni  fpecieufes.  Il  n'en  eft  pas  de  même 
de  celles  de  Gerfon.  En  effet  on  ne  peut  nier 
que  l'aggreffeur  ne  foit  le  prochain  de  celui 
qu'il  attaque  injuftement,  &  par  confequent 
qu'il  ne  doive  être  l'un  des  objets  de  fa  cha- 
rité. Si  l'attaqué  Tairoe  véritablement,  & 
comme  il  s'aime  foi  même,  il  doit  premiè- 
rement éviter  de  lui  faire  aucun  mal,  &  en 
deuxième  lieu  il  doit  lui  faire  tout  le  bien  qui 
dépend  de  lui.  Il  ne  doit  donc  pas  le  tuer,, 
car  en  le  tuant  il  lui  fait  deux  maux  extrême- 
ment grands.  11  lui  ôte  la  vie,  le  plus  excel- 
lent à^s  biens  temporels,  &  ce  qui  eft  mille 
fois  plus  confiderable,  il  lui  ôte  letempsque 
la  mifericorde  de  Dieu  lui  laiflbit  pour  tra- 
vailler à  fon  falut.  Voyons  en  peu  de  mots  fi 
la  chariré  peut  permettre  de  faire  ni  l'une,  ni 
l'autre,  de  ces  deux  chofes. 

Je  foûtiens  qu'à  s'arrêter  au  premier  de  ces 
intérêts  la  charité  n'oblige  point  l'attaqué  à 

ftiœec  Qvim  pourijr  que  de  tuei  i'aggrefîeur. 

r:      '     -  -  ^       ij^ 


2.78  Traite 

La  raifon  en  eft  évidente.  C'eft  que  fi  Tatra 
que  étoit  obligé  de  perdre  la  vie  pour  ne  pa 
tuer  raggrefleuï-j  il  (eroittenude  Taimerplu 
qu'il  ne  s*aimeroitlai  même.  Carfis'agifran 
de  deux  biens  égaux  en  tout  fens ,  on  doi 
préférer  le  bien  du  prochain  au  fien  propre 
on  doit  aimer  le  prochain  plus  que  foi  même 
ïleft  cependant  certain  que  ni  la  loi,  ni  TE 
vangile,  ni  quoi  que  ce  foit,  ne  nous  oblige 
à  aimer  nos  prochains  plus  que  nous  mémei 
Tout  ce  que  Dieu  exige  de  nous,  c'eft  qu< 
nous  les  aimions  comme  nous  mêmes.  Enco- 
re ce  covîfne  emporte  pluftôt  une  fimple  ref 
femblance  qu'une  véritable  &  parfaite  égalité 
comme  je  Tai  fait  voir  dans  le  fécond  volum< 
de  mes  Eflais  de  Morale  pag.  14. 
)  Ceci  eft  fi  vrai  que  je  ne  conois  perfonn< 
qui  le  contefte,  11  eft  vrai  que  Socindansfon 
Commentaire  fur  I.  Jean.  III.  16.  femble 
dire  le  contraire,  puis  qu'il  afleure  en  autant 
de  mots  qu'il  eft  du  devoir  du  Chrétien  d'ai- 
mer fon  prochain  plus  que  foi  même.  C'efl 
pourquoi  il  veut  que  ceux  qui  en  mourant 
peuvent  conferverlavied'un  homme  qui  n'efl 
ni  plus  ni  moins  utile  au  public,  que  la  leur 
propre,  lui  donnent  cette  preuve  de  leur 
amour,  &  meurent  pour  les  empêcher  de 
mourir. 

Mais  premièrement  il  veut  que  fi  on  fe  croit 
plus  utile  au  public  que  celui  qu'on  peut  garen- 
tir  de  la  mort,  on  le  laiffè  mourir,  &  qu'on 
feconferve  foi  même.  Ceci  me  fufïit.  Car 
enfin  peut  on  me  nier  qu'un  homme  qui  de- 
litiéïci  pour  fevoir s*il  doit  fe  laifler  tuerpiui^ 

tôt 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre.  279^ 
I  tôt  que  de  tuer  unaggrefleur  injufte  n'ait  lieu 
I  de  croire  que  fa  propre  vie  fera  plus  utile  au 
public  que  celle  de  cet  aggrefleur  injufte,  qui 
fait  voir  par  fa  conduite  qu'il  importe  bien 
plus  au  public  d'en  être  déchargé,  que  de  le 
conferver. 

D'ailleurs  Socin  ne  produitque  deux  preu- 
ves du  parodoxe qu'il propofe.  L'une  eflTen- 
droit  de  S.  Jean,  à l'occafion duquel  il  traite 
cette  queftion.  Comme  Jefus  Chrifi^  dit  cet 
ApôtrCj^  mis  Ja  vie  pour  mus ^nous  devons  mettre 
nos  vies  pour  nos  frères.  L'autre  efl  l'exemple 
de  S.  Paul  qui  confcntoit  a  être  fait  anathe- 
me  pour  fes  frères  félon  la  chair.  Mais  il  efl: 
facile  de  voir  que  ces  deux  preuves  ne  font  pas 
folides. 

Car  pour  la  première  Socin  avouedans  ce 
même  endroit  que  tout  ce  que  S.  Jean  exige 
de  nous,  c'eft  que  nous  falîions  tout  ce  que 
Jefus  Chrift  à  fait,  ôc  quecequefefus  Chriiï 
a  fait  c'eft  qu'il  a  perdu  la  vie  temporelle^ 
pour  nous  procurer  l'éternelle.  En  effet  ce 
qu'il  avoue  eft  évident,  ôc  il  ne  faut  que  lire 
le  texte  de  cet  Apôtre  pour  en  demeurer  con- 
vaincu. C'efbtdoncfort  mal  à  propos,  &fans 
aucun  fondement,  quecet  Auteur  s'imagine 
de  prouver  par  là  qu'on  doit  perdre  la  vie 
temporelle  pour  conferver  la  vie^enàporelle 
du  prochain. 

Pour  ce  qui  r^arde  l'exemple  de  S.  Paul, 
Socin  fuppofe  que  ce  que  cet  Apôtre fouhait- 
toit  c'étoit  la  damnation  éternelle.  Mais  j'ai 
fait  voir  dans  le  fécond  volume  de  mes  Eflais 
qu'Un  tel  fouhait  fcroit  crffaiftdi  bien  loin 
•^^'  d'^ 


28o  Traité 

d'être  l'effet  d'une  faintetéconfommée.  Ain 
je  ne  doute  point  qu'il  ne  faille  donner  un  au-3 
tre  fens  aux  paroles  de  cet  Apôtre.  Pour  moi 
je  ne  voi  point  d'explication  plus  narurellc 
que  de  dire  que  ce  qu'il  fpuhaitte,  e'eft  d'ê- 
tre retranché  de  la  focieté  extérieure  de  TE- 
glife,  ôc  d'être  traité  comme  le  dernier  &  le 
plus  infâme  de  tous  les  hommes. 
%  On  dira  peut  être  qu'à  le  prendre  ainfi  S.  Paul 
n'aura  pas  donné  une  preuve  auffi  éclatante 
de  fa  charité  pour  les  Juifs,  que  toute  la  fui- 
te de  fes  paroles  le  fait  entendre.  Mais  en  ef- 
fet on  en  jugeroit  autrement  fi  on  faifoit  at- 
tention âdeuxchofes.  L'une  que  Texcommu- 
nicationen  foieft  un  malheur  qui  ne  peutpa- 
roître  léger  qu'à  ceux  qui  ne  comprennent 
pas  quel  a^vantagec'eftque  celui  de  vivre dans^ 
la  communion  dei-Eglife.  L'autre  que  quand 
même  le  malheur  d'en  être  feparé  feroit  fup- 
portable  pour  un  Chrétien  du  vulgaire,  il 
ne  devroit  pas  laifïer  de  paroître  afîreuxeniè 
conllderanc  par  rapport  à  un  Apôtre,  qui  te* 
noit  un  rang  û  eminent  dans  cette  fainte 
focieté. 

Si  on  joint  emfemble  ces  deux  conûdera- 
tions,  on  netrouvera  rien  d'indignede  la  cha- 
rité &  du  zèle  de  ce  faint  homme  danslefou- 
hait  qu'il  feit  d'être  fait  anatheme  pour  fes  frè- 
res. Ainfi  rien  ne  nous  obligeant  à  dire  que 
nous  devons  aimer  nos  prochains  plus  que 
îîous  mêmes,  ce  que  Dieu  en  ei&t  ne  nous 
a'  jamais  commancfe;,  ;  ^^eft  évident  quefi  nous 
aimons  mieux  tuer  nôtre  aggrefifeur,  que  de 
ffîôuii^^nous  mêmes  ?,  lous  nefaifons  rien  mi 


Du  droit  éfue  chacun  a  de  Je  défendre.  28  ï 
|foit  contraire  à  ce  que  nous  lui  devons  par  rap- 
port au  premier  des  deux  intérêts  que  f  ai 
diilingués. 


CHAPITRE    V. 

Si  la  charité  permet  a  un  homme  injujîemeni 
attaqué  de  tuer  Vaggrejjeur  dans  le  temps 
ijHtl  a  lieu  de  croire  <]ue  cet  aggrejfeur  ne 
peut  mourir  fans  fe  perdre  eternellemenU 

A  ^^^  égard  dfonc  la  charité  n'empécbepaf 
•*^qu'Gn  ne  puifle  tuer  raggreffeuV.  Mais 
voici  quelque  chofe  de  bien  plus  prefTant.  Cet 
aggreffeur  injufte  efl  fans  difficulté  dans  un 
très  mauvais  état.  Il  eft  tranfporté  de  colère, 
ou  pour  mieux  dire  de  rage  &  de  fureurcon- 
tre  celui  qu*il  attaque.  Il  pèche  aduellement 
par  là  même,  &  il  fe  met  en, état  de  porter 
ce  péché  à  fon  comble  en  répandant  cruelle» 
ment  le  fang  innocent.  S'il  meurt  dans  cet 
état  il  eft  infailliblement  damné.  Car  quel- 
le efperance  y  peut  il  avoir  pour  lefalut  d'un 
homme  qui  meurt  en  commettant  un  fi  grand 
péché }  Par  confequent  le  tuer  dans  cet  état 
c'eft  faire  la  même  chofe  que  û  on  le  jettoit 
dans  Tenfer,  c'eft  mettre  un  obftacle  invin- 
cible à  fon  falut,  &  rendre  fa  damnation  cer- 
taine &  inévitable. 
Ne  diroic  on  pâs  qu'un  homme  en  feroit 

tom: 


1 


282  TfArfi 

tomber  un  autre  dans  un  précipice,  s'il  "^  lui 
ôtoit  de deffous  hs  pies  une  planche,  fous 
laquelle  il  marcheroit,  quoi  que  la  véritable 
caufe  de  fa  cheute  ne  fût  pas  la  fouftradion 
de  la  planche ,  èiais  la  pefanteur  de  fon  corps? 
Pourquoi  donc  ne  dira-t  on  pas  qu'un  hom- 
me, qui  en  tuë  un  autre,  qui  eft  en  état  de 
péché,  le  jette  dans  Tenfer,  quoi  que  cet  en- 
fer foit  la  punition ,  non  de  fa  mort ,  mais  de 
fon  péché? 

Au  contraire  en  fe  laiflànt  tuer  on  lui  fait 
deux  biens  ineftirnsbles.    Premièrement  o« 
lut  donne  du  temps  pour  fe  convertir,  &  pour 
implorer  la  mîfericorde  de  Dieu.  En  deuxiè- 
me lieu  on  travaille  efficacement  à  lui  infpi- 
rer  de  tels  fentiinens.  Car  que  peut  on  faire  de  ! 
plus  efficace  dtios  ce  deflein,  que  de  lui  fai- 
re voir  qu'on  Taims  fi  tendrement,  qu'on  ai-' 
me  mieux  fe  laifler  égorger  foi  même,  que  de  : 
le  laifTer  tomber  dans  l'abîme  où  il  fe  jette  fii 
brutalement?  Qjel  cœur  faut  il  avoir  pour: 
lî'étre  pas  touché  d'un  tel  excès  de  douceui^r 
&  de  charité,  foit  dans  le  moment  même ^>, 
fbit  principalement  après  que  le  tranfport  de  : 
la  paffion  fera  pafîe  > 

Il  eft  donc  certain  qu'on  ne  fauroit  imagi- 
ner une  occafion  dans  laquelle  la  mort  d'un 
homme  puiffe  être  plus  utile  à  un  autre  par 
rapport  au  falut,  que  celle  d'un  homme,  qui 
étant  injuftement  attaqué felaifferoit  tuer,  le: 
feroic  à  fon  aggreffeur.  Mais  fi  cela  eft  la  i 
charité  lui  permet  elle  de  ne  pas  prendre  ce 
parti  ?- 

En  eSht  tous  les  Théologiens  conviennent  t 

que 


Vu  Âroit  que  chacun  adefe  défendre,  283 
que  nous  devons  aimer  davantage  l'ame  de 
nôtre  prochain  que  nôtre  propre  corps.  Ils 
conviennent  que  toutes  les  fois  que  nous  pou* 
vons  lui  procurer  la  vie  éternelle  en  perdant 
la  temporelle,  nous  fommes  obligés  à  lui  don- 
ner cette  preuve  de  nôtre  amour.  C'eftceque 
S.  Jean  nous  ordonne  expreffement  &  for- 
mellement lors  qu'il  dit  dans  l'endroit  que  j'ai 
déjà  allégué.  A  ceci  avons  nous  connu  la  charif 
té  y  c'eliqu'Hawisfaviepournous.  Nous  devons 
aujji  mettre  nos  vies  pour  nos  frères.  Cet  Apô- 
tre veut  que  nous  faffions  pour  chacun  de  nos 
prochains  ce  que  Jefus  Chrift  a  fait  pour  pous 
tous.  Mais  qu'eft  ce  qU2  ce  grand  Sauveurs 
fait.?  Ilamisfavi&pournous,  C'eft àdire qu'il 
a  perdu  la  vie  temporelle  pour  nous  procurer 
Teternelle.  Nous  devons  donc  faire  la  même 
chofe  lors  que  nous  en  trouvons  Toccafion. 
Ainû  n'y  ayant  point  d'occafion  plus  favora- 
ble pour  rendre  ce  bon  office  à  nôtre  pro- 
chain que  celle  ci>  il  fembie  que  nous  la  devons 
embraflèr,  &  que  lalaiflèr  pafTcr  c'eft  pocher 
contre  la  charité  9  le  plus  faint  de  le  plus  in^ 
difpenfable  de  nos  devoirs. 

Cette  raifon  eft  tr^s  fpecieufe,  &  je  ne 
croi  pas  qu'il  fût  aifé  d'en  produire  une  autre 
qui  étant  auffi  frappante  que  celle  ci  ne  fût 
pas  folide.  Mais  quoi  qu'il  foit  afïés  difficile 
d'y  répondre  dircdement  >  il  ne  l'eft  pas  de 
prouver  demonftrativement  le  contraire. 

Car  premièrement  fi  la  charité  s'oppofoit  à 
ce  qu'on  fît  mourir  des  perfon nés  qu'on  fau- 
roit  être  en  état  de  péché  &  de  damnation  , 
il  s'enfuivroit  que  les  Magiftrats  ne  pourroient 

/aire 


2S4  Traité 

faire  foufiFnr  Je  dernier  fupplice  à  des  fceleratî 
qui  feroient  voir   par  leurs  paroles,   ou  pî 
leurs  actions,  qu'ils  n'ont  pas  les difpontioi 
neceflaires  pour  bien  mourir.  Ces  miferabl* 
n'auroient   qu'à  proférer  des  blafphemes 
des  impietés  >  'pour  fe  mettre  à  couvert  de  h 
punition  qu'ils  ont  méritée.  Ceci  eft  abfurdél 
&  infupportable.  C'eft  pourtant  une  fuite  ne^ 
ceflâire  du  fenttment  de  Gerfon.  AinGil  faut 
de  neccfïîté  que  le  fentiment  de  Gerfon  foifc  ; 
faux. 

Il  s'enfuivroit  encore  qu'il  n'y  auroit  point 
de  guerre  qui  fût  perxnife.  Car  comme  il  eft 
moral emeat-impofïîble  que  la  moins  fanglan- 
ié  de  tduiés  lés  guerres  nvemporte  un  grand 
nombre  de  miferaferes  qui  meurent  dans  de 
jaaauyaires  difpoûdons>.  ©n  n'énpourroiî  en?» 
treprendre  aucune  ^^ns  s'expofer  à  ce  danger,  i 
6c  par  confequent  fans  violer  les  loix  de  la  i 
charité. 

Pans  cette  faf^MDijuan  encore  comtnentfe^ 
'fpit  il  poiBble  de  jaftifîer>  l!4^io$jde  Phinées, 
qui  tua^  Zimfi  àt  Cosbi  dans  on  temps  où  il 
ne  pouvoit  douter  du  deploTablfe  état  de  leur 
ame  j  puis  qu'il  les  tua  dans  le  moment  mê- 
me où  ils  pechoient.  Son  a<ftion  pourtant  fut 
tellement  agréable  à  Dieu  ^  que  David  afleu- 
re  qu'elle  lui  fôt  réputée  àjuftice,  ôc  que 
Dieu  même  fut  appaifé  pà^r  là  envers  tout 
le  peuple,  &  donna  en  recompenfe  la  fou- 
veraine  Sacrificature  à  Phinées,  &  à  fa  fa- 
mille. 

Dans  cette  fuppofîtion   il  feroit  impoffible 
de  juftiôer  l'avion  du  Prophète  Elis>  qui  fit 

def- 


Du  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre  28^ 
defcendre  le  feu  du  ciel  pour  confumer  les 
deux  Capitaines ,  &  leurs  foldars,  qui  le  ve- 
noienc  prendre.  En  effet  il  prefuppofoic  que 
ces  Capitaines  &  ces  foldatspechoient  en  exé- 
cutant les  ordres  du  Roi  Achazia,  puis  qu'il 
les  en  puniffbit  fi  feveremenr.  Nonobftant 
cette  confiderationil  \qs  fit  mourir,  fans  leur 
donaer  le  temps  de  fe  repentir,  &  fans  rien 
faire  pour  les  y  porter.  Et  il  faut  bien  que  fon 
aâion  ne  fût  pas  mauvaife,  puis  que  Dieu  y 
voulut  concourir,  par  la  produ<îiion  du  mi- 
racle qui  exécuta  fur  le  champ  l'arrêt  que  le 
faint  homme  avoit  prononcé. 

Dans  cette  fuppofitionilferoit  impoffiblede 
juftifier  ra<Sïion  de  S.  Pierre.  Il  fit  mourir  fubi- 
rement  Ananias  ScSapphira  pour  les  punir  du 
crime  qu'ils  avoîent  commis  en  voulant  pafîer 
pour  plus  charitables  &  plusliberaux  qu'ils  n'é- 
toient.  Ils  ne  travailla  pas  même,  comme  il 
Tauroit  peu,  à  faire  naître  en  leur  ame  la  foi 
&  la  repentance  qui  leur  étoient  neceflTaires 
pour  bien  mourir.  Il  ne  leur  parla,  ni  de  re- 
courir à  la  mifericorde  de  Dieu,    ni  de  met- 
tre leur  confiance  au  mérite  de  Jefus  Chrift. 
En  un  mot  il  ne  tint  pas  à  lui  qu'ils  ne  perif- 
fent.  Son  adlion  pourtant  fut  très  bonne,  csr 
fi  elle  ne  l'eût  pas  été  Dieu  n'auroit  pas  ratifié 
l'arrêt  que  cet  Apôtre  prononça,    comme  il 
le  ratifia  en  l'exécutant  fur  le  champ. 

Enfin  dans  cette  fuppofition  Dieu  n'auroit 
pas  permis  à  ceux  dont  les  voleurs  enfonce- 
roient  les  maifons  pendant  la  nuit  de  les  tuer. 
Car  qui  peut  douter  que  ces  voleurs  ne  mou- 
luiOient  dans  le  péché  >  ôc  par  confequent  np 


2Î6  Traité 

periflent?  Dieu  pourtant  le  permettoir,  &<: 

defendoit  expreflement  de  punir  ceux  qui  l'au*  • 

roic  fait,  les  traitant  même  beaucoup  plus  fa* 

vorablement  qu'il  ne  traitoit  les  homicides  in-  • 

volontaires. 

Tout  cela  fait  voir  que  les  preuves  qui  ap- 
puient le  fentiment  deGerfonnefontpasauffi 
folides  qu'elles  paroifïent,  &  qu'il  faut  ne- 
ceffairement  qu'elles  aient  quelque  défaut  fe- 
cretj  dont  on  a  de  la  pêne  à  s'appercevoir. 
Mais  quel  eft  ce  défaut?  C'tft  ce  qu'on  va  re-  ■ 
chercher  dans  les  chapitres  fuivans. 


CHAPITRE     VI, 

Oh  l*on  examine  ce  que  les  ScoUfllques  oppO" 
fent  aux  ratfons  rapportées  dans  k  chapitre 
frecedenu 

IE  n'ai  veu  aucun  de  nos  Auteurs  qui  ait  rien 
répondu  aux  raifons  dont  Gerfon  fe  fert 
pour  prouver  qu'il  n'eft  pas  permis  à  un  hom- 
me injuftementattaqué  de  fe  défendre  en  ruant 
Taggrefleur.  Il  n'en  eft  pas  de  même  At^  Scho- 
laftiques.  Ils  ont  tous  fait  leurs  efforts 
pour  y  répondre,  &  ont  dit  trois  chofes  dans 
ce  deflein. 

La  première  que  ces  raifons  feroient  con- 
vaincantes, fi  celui  qui  fe  laifîèroit  tuer  de 
cette  manière  étoit  bien  afïeuré  de  mourir  en 
état  de  grâce >  mais  que  comme  perfonne  ne 

l'eft, 


Du  droit  que  chacun  a  de  Je  défendre.  287 
l'eft,  chacun  doit  fouhaitter  de  vivre  pour  ne 
perdre  aucun  moyen  d'afleurer  fon  propre 
falut. 

La  féconde  que  ces  raifons  feroient  deciiî- 
ves  fi  en  fe  laiflant  tuer  on  étoit  feur  de  con- 
vertir &  defauverl'aggrefleur,  maisqu'étant 
très  poffible  qu'il  fe  damne  nonobftant  tout 
ce  qu^on  peut  faire  pour  le  fauver,  il  ne  fau£ 
pas  perdre  un  bien  auffi  excellent  que  la  vie 
dans  une  efperance  auffi  incertaine  que 
celle  ci. 

La  troifiéme»  qui  eft  la  principale,  &  fur 
laquelle  ils  appuient  le  plus,  c'efl  qu'à  la  vé- 
rité nous  fomroes  tenus  de  perdre  la  vie  pour 
le  falut  du  prochain ,  lors  que  ce  prochain  ne 
peut  fe  fauver  que  par  ce  moyen,  &  qu'ainfi 
il  a  un  befoin  extrême  d'un  tel  fccours.  ils 
ajoutent  que  c'eft  ce  qu'on  ne  peut  dire  de 
cet  aggrefîeur  injufte.  Il  a  d'autres  voies  pour 
fe  mettre  à  couvert  de  la  damnation.  Il  n'a 
^u'à  étouffer  fa  paffion.  Il  n'a  qu'à  deman- 
der à  Dieu  le  pardon  de  fon  emportement, 
&  qu'à  en  avoir  une  véritable  repentance- 
Comme  il  ne  tient  qu'à  lui  de  le  faire,  on 
ne  peut  pas  dire  qu'il  ait  un  befoin  extrême 
de  la  charité  &  de  la  patience  de  celui  qu'il 
tuë,  &•  par  confequent  que  celui  ci  foit  dans 
l'obligation  de  fe  iaiffer  tuer. 

Mais  il  eft  évident  que,  ni  aucune  de  ces 
réponfes,  ni  toutes  enfemble,  nedétruifent 
pas  les  raifons  de  Gerfon.  Les  deux  premiè- 
res ne  roulent  que  fur  de  fauffes  fuppofîtions, 
&  les  trois  ont  ceci  de  commun ,  que  même 
«n  admettant  ce  qu'elles  fuppofent,  elles  ne 

ren- 


âS8  Traité 

renverfent  pas  les  preuves  auxquelles  on  les 

applique. 

Car  premièrement  iln'eft  pas  vrai  qu'il  foie 
impoffible  de  favoir  avec  certitude  fi  on  cil 
en  état  de  grâce,  comme  la  première  de  ces 
trois  réponfes  le  fuppofe.  J'ai  prouvé  le  con- 
traire dans  mon  traité  de  la  Confcience  liv. 
IIL  chap,  XIII. 

En  deuxième  lieu  fi  en  fe  laiflant  tuer  on 
n'eil  pas  feur  de  fauver  celui  par  qui  on  vai 
être  tué,  on  eft  feur  au  moins  de  lui  faire  un  ^ 
bien  d'un  prix  infini.  On  eft  feur  de  le  met- 
tre en  état  de  pouvoir  fe  fauver.    En  effet  on  i 
ne  peut  nier,  ni  qu'on  ne  lui  procure  ce  bien 
en  le  laifîant  vivre,   ni  que  ce  bien  ne  foict 
ineftimable,    &  ne  mérite  qu'on  n'épargne; 
rien  pour  le  lui  procurer. 

Mais  j'ajoute  en]troi(îéme  lieu  que  Ci  ces  ré- 
ponfes étoient  folides  à  pêne  y  auroit  il  au- 
cun cas,  où  l'on  fût  tenu  de  perdre  la  vie 
pour  le  falut  du  prochain,  &qu'ainfile  pre^ 
cepte  de  S.  Jean  feroit  inutile  puis  qu'on  n'au: 
roit  jamais  i'occalion  de  faire  ce  qu'il  prefcrit. 
On  croit  communément,  qu'on  a  l'occa- 
fion  de  faire  ce  que  S.  Jean  ordonne,  qu'on 
l'a,  dis  je,  principalement  dans  ces  deux  cas, 
Le  premier  eft  lorsqu'on  peut  inftruire  desi 
ignorans,  ramener  ceux  qui  s'égarent,  re- 
lever ceux  qui  font  tombés,  ou  affermir  ceux 
qui  font  encore  debout,  &  qu'on  n'y  peut: 
travailler  fans  s'expofer  à  quelque  danger' 
-eminent  de  perdre  la  vie.  Les  Scholaftiqucs 
foûtiennent  qu'il  n'y  a  point  de  danger  fî 
grand  auquel  il  ne  faille  s'expofer  dan  s  ces  oc- 

cafions* 


■if 


"Du  droit  que  chacun  a  de  Je  defe7îdre.  2S^ 
calons.  Et  c'efl  ce  que  font  parmi  nous  ceux 
qui  vont  donner  leur  fecours  à  leurs  frères 
pendant  la  perfecution ,  foit  pour  les  empê- 
cher de  fuccomber ,  foit  pour  les  aider  à  fe 
relever  lors  qu'ils  font  tombés.  Le  fécond  efl: 
lors  qu'on  s'expofe  pendant  la  pefte  pour  af- 
filier ceux  qui  font  attaqués  de  cette  terrible 
maladie. 

11  eft  pourtant  certain  que  fi  les  réponfes 
àt^  Scholaftiques  étoient  folides  ilyauroitde 
la  témérité  &  de  l'imprudence  à  s'expofer 
dans  ces  occafions  %  de  tels  dangers.  En  effet 
eft  on  plus  feur  de  mourir  en  état  de  grâce  en 
mourant  dans  ces  deux  occafions,  qu'en  fe 
lâiffant  tuer  par  un  aflTaffin  ?  Eft  on  plus  feur 
de.travailler  efficacement,  &  avec  fuccés, 
au  falut  de  fes  frères  perfecutés,  ou  attaqués 
de  la  pefte,  en  les  allant  affifter,  qu'on  ne 
Tefti de  travailler  efficacement  au  falut  de  cet 
aggreiTeur  injufte>  par  lequel  onfelaifletuer, 
en  lui  donnant  premièrement  du  temps  pour 
fe  repentir,  &  d'ailleurs  en  lui  mettant  de- 
vant les  yeux  tous  les  motifs  qui  font  renfer- 
més dans  cette  adion,  &  qui  onttantdefor-j 
ce  pour  l'y  porter  ?  Enfin  ceux  qui  courenc 
danger  de  fuccomber,  ou  de  ne  fe  pas  rele- 
ver pendant  la  perfecution ,  ceux  encore  qu£ 
font  attaqués  de  la  pefte,  fe  trouvent  ils  dans 
une  neceffité  extrême  du  fecours  qu'on  peuc 
leur  donner?  N'eft  il  pas  vrai  que  les  uns 
&  les  autres  n'ont  pour  fefauver  qu'à  faire  ce 
qu'ils  peuvent  ôc  qu'ils  doivent ,  fans  que 
perfanne  s'expofe  à  aucun  danger  pour  les 
iecourir  ? 


2^o  Traité 

C'eft  ce  qu'on  ne  peut  contefter.  Par  con- 
fequenc  il  faut  dire  de  deux  chofes  Tune,  ou 
que  toute  la  terre  fe  trompe/^  croyant  unani- 
mement qu'on  eft  obligé  dans  ces  deux  cas 
à  s'expofer  aux  plus  grand  dangers,  pour  af- 
filier le  prochain ,  ou  que  les  réponfes  des 
Scholaftiques,  d'où  cette  conséquence  fe  ti- 
re d'une  manière  û  naturelle  j  ne  font  pas  fo- 
lides. 

Quelqu'un  peut  être  s'imaginera  de  pou- 
voir éluder  ceci  en  difant  qu'en  aflîftant  k^\ 
frères  perfecutés  5  ou  peftiferés,  ons'expofe; 
à  un  danger  qui  eft  à  la  vérité  très  grand  , , 
mais  qui  n'eft  pas  inévitable;  au  lieu  qu'effi 
fe  laiflant  tuer  par  un  aflafïîn  on  h'a  aucune: 
efperance  d'en  échapper;  d'où  l'on  conclura- 
ra  qu'il  n'y  a  point  de  confequence  à  tirer  de: 
l'un  de  ces  cas  à  l'autre. 

Mais  il  eft  aifé  de  répondre  que  s'il  n'eft  l 
pas  feur  qu'on  meure  en  aliantaffifterfes  frè- 
res perfecutés  ou  peftiferés,  il  l'efttout  au(S-i 
peu  qu'on  foit  tué  en  ne  fe  défendant  pas  lorss 
qu'on  eii  attaqué  injuftement.  M'eft  il  pas,, 
non  feulement  très  poflible ,  mais  très  vrai- 
femblable,  qu'un  tel  miracle  de  patience,  dee 
douceur,  &  de  charité,  defarmera  l'aggref^'- 
feur  ?  Eft  il  d'ailleurs  certain  que  quand  mê- 
me on  en  fera  blelTé  ou  maltraité,  on  em 
meure  ?  ne  voit  on  pas  aflfes  fouvent  le  con- 
traire? Ainfiil  n'y  a  que  probabilité  àQs  deuXï 
côtés,&  on  n'a  aucune  certitude  dans  pas  un. 
Je  ne  fai  même  fi  tout  bien  confideré  la  pro-i' 
babilité  eft  plus  grande  dans  le  dernier  de  cesî 
cas  que  dans  le  premier. 

C  H  A- 


Du  droit  que  chacmt  a  de  je  défendre.     291 


CHAPITRE     Vir. 

-Oh  Von  répond  dircSi  entent  anx  rai/on  s  ds 
Gerfon  rapportées  dans  le  chapitre  V* 

/^Es  réponfes  donc  ne  lèvent  pas  la  diffi- 
^^culté.  Voici,  fî  je  ne  me  trompe,  quel- 
que chofe  de  plus  folide.  Je  fuis  perfuadé  en 
premier  lieu  que  pour  être  obligé  de  s'expo- 
fer  aux  plus  grands  dangers  de  perdre  la  vie, 
il  n'eft  pas  neceffaire  qu'on  foit  feur  de  fau- 
ver  par  œ  moyen  le  prochain.  Il  fuffit  qu'on 
aie  lieu  de  l'efperer,  &  que  cette  efperance 
foit  fondée  fur  des  raifonsqui  aient  delà  pro- 
babilité &  de  la  vraifemblance. 

Je  fuis  perfuadé  en  deuxième  lieu  que  pour 
faire  naître  cette  obligation  il  ne  faut  pas  que 
lé  prochain  fe  trouve  dans  une  neceflité  ex- 
trême de  nôtre  fecours.  Il  fuffitque  cette  ne- 
ceflité, d'un  côté  ait  quelque  chofe  d'un  peu 
preflant,  &  de  l'autre  puiifepafler  pour  invo- 
lontaire. En  effet  fi  elle  eft  abfolûment  vo- 
lontaire, ôç  fi  d'un  côté  celui  qui  s'y  trouve 
fe  l'eft  attirée ,  fi  de  l'autre  il  n'y  demeure 
que  parce  qu'il  y  veut  demeurer,  la  charité 
ne  m'oblige  pas  à  perdre  la  vie  pour  le  fe- 
courir. 

C'eft  ce  qui  paroit  par  l'exemple  de  Taumô- 

ne.  Je  fuis  tenu  de  rne  priver  de  mon  fuper- 

fiu  pour  aflifter  mon  prochain,   qui  en  a  un 

N  a  befoi» 


iî9^  Traité 

besoin  preffant.  Mais  fi  ce  prochain  s'eftpre 
mierement  jette  par  fa  mauvaife  conduite  dai 
la  neceffité  où  il  fe  trouve,  fi  d'ailleurs  il 
demeure  volontairement,  en  forte  qu'il  de*j 
pende  de  lui  de  remédier  à  fon  indigence, 
s'eft  par  exemple  un  mendiant  valide,  qui 
pourroit  fe  procurer  tout  le  neceffaire  parun 
travail  qui  n'excède  point  les  forces,  &  qui 
ne  ruineroit  pas  fa  fanté,  s'il  ne  lerefufeque 
par  parefle,  ou  par  une  vanité  ridicule  oc  in- 
fupportable,  je  ne  fuis  pas  tenu  de  m'incom- 
moder  pour  le  fecourir.  Ceci  efl  certain,  & 
perfonne  ne  le  contelle. 

C'eft  là  pourtant  nôtre  efpece.  Unaggref- 
feur  injufte  auroit  befoin  que  celui  qu'il  atta- 
que mal  à  propos  fe  laiflat  tuer  pour  le  laifler 
vivre,    &  lui  donner  le  temps  &  le  moyen 
de  fe  repentir.  Mais  premièrement  d'oii  vient 
le  befoin  qu'il  a  d'un  tel  fecours  ?  C'eil  de  fa 
propre  volonté,  il  s'y  eft  jette  de  lui  même, 
6c  perfonne  ne  l'y  apoufl^é.  En  deuxième  lieu 
n'a-t-il  que  ce  feul  moyen  pour  fe  mettre  à 
couvert  du  danger  auquel  il  s'expofe?  Il  en  a 
un  autre ,    d'un  côté  très  feur,    &  de  l'autre 
très  aifé.  C'eft  celui  de  s'arrêter  tout  courtj 
de  ne  plus  preffer  celui  qu'il  attaque,    de  le 
laifler  en  repos,    &  de  demander  à  Dieu  le 
pardon  de  fa  brutalité  ôc  de  fon  emportement. 
Il  fait  qu'il  n'auroit  que  cela  à  faire.    Mais  il 
ne  lui  plait  pas  de  le  pratiquer.    Il  demeure 
volontairement,  &  par  une  malice  délibérée, 
dans  le  danger  eflFroyable  où  il  s'eft  jette  ?  Il 
elt  donc  precifementdans  le  cas  du  méndiant| 
yalide  dont  j'ai  parlé,  ôc  par  coqfequent  oni 

n'eil 


M 


î>u  droit  que  chacun  a  de  Je  défendre.  295 
fi'eft  pas  tenu  de  fe  laifler  tuer  pour  le  tirer 
d'un  tel  détroit. 

Il  n'en  eft  pas  de  même  des  deux  autres  cas 
où  Ton  convient  qu'on  doit  s'expofer    aux 
plus  eminens  dangers  pour  alTifter  le  prochain. 
Je  parle  du  fccours  qu'on  donne  aux  malades 
pendant  la  pefte,  &  à  ceux  qui  font  tombés, 
ou  qui  courent  danger  de  tomber  pendant  la 
perfecution.    Premièrement  ni    ces  malades 
ni  ces  fidelles  tombés,  ou  chancelans,  ne  fe 
font  pas  jettes  eux  mêmes  dans  le  danger  qui 
les  environne.  Les  premiers  n'ont  pas  fait  ve- 
nir la  pefte,   6c  les  féconds  n'ont  pas  excité 
la  perfecution.   Ils  fouhaitteroient  les  uns  & 
les   autres  que  ces  deux   malheurs  cefTalTent. 
D'ailleurs  les  premiers  fouhaittent  de  bien- 
mourir,  &  les  féconds  de  fe  relever^    &  de 
perfeverer.  Il  efl  vrai  que  fi  les  uns  &  les  au- 
tres le  vouloient  fortement  &abfolûmentîis 
le  pourroient.   Mais  il  faut  une  force  &  une 
refolution  non  commune  pour  le  vouloir  de 
cette  manière,   &  ceux  qui  le  voulant   plus 
foiblement  n'ont  pas  toute  la  force  neceffai- 
re  pour  le  vouloir  comme  ils  devroient,    ne 
hiflent  pas  d'être  dignes  de  nôtre  compâiTion, 
&  des  effets  de  nôtre  charité.  Ce  font  des  ma- 
lades qu'il  ne  faut  pas  abandonner,  quoiqu'ils 
ne  faffent  pas   tout  ce   qu'ils  devroient  pour 
guérir,   &  pour  fe  mettre  en  état  de  fe  pafler 
du  fecours  de  ceux  qui  les  traitent.     Ainfi  il 
y  a  une  différence  fenfible  entre  ces  deux  or- 
dres deperfonnes,  &raggrefïeurinjufledonc 
nous  parlons,  &  il  n'y  a  point  de confequen- 
ee  à  tirer  de  ce  que  l'on  doit  aux  uns  à  ce  que 
Von  doit  à  l'autre.  M  3  Ceci 


2514  Traite 

Ceci  fuffit  pour  réfoudre  les  objeftions  de 
Gerfon.  Mais  quelqu'un  peut  être  demande- 
ra û  les  deux  conditions  que  j'ai  exigées  pour 
fiaire  qu'on  ne  foit  pas  tenu  d'expofer  fa  vie 
pour  le  falut  du  prochain  font  d'une  égale  ne- 
ceffité,  &  (i  la  féconde  ne  fuffit  pas  fans  la 
première.  Voici  en  effet  un  cas  où  la  pre- 
mière ne  fe  trouve  point.  Un  homme  trou- 
^blé  par  l'excès  du  vin  fe  jette  fur  moi  pour  me 
tuer,  &  me  prefTe  de  telle  forte  que  je  ne 
puis  Tempécher  de  m'ôter  la  vie,  qu'en  lui 
©tant  la  fienne.  Il  s^gù.  jette  volontairement 
dans  le  danger  où  il  efl ,  puis  qu'il  ne  s'y  efl 
jette  qu'en  beuvant  avec  excès.  A  cet  égard 
donc  la  neceflité  où  il  fe  trouve  des  effets  de 
ma  charité  eft  très  volontaire.  Mais  elle  ne 
i'eft  pas  au  fécond  égard.  Car  dans  l'état  où 
il  eft  il  ne  fauroit,  ni  fe  retenir,  ni  repren- 
dre Tufage  de  fa  raifon,  jufqu'à  ce  que  les  fu- 
mées du  vin  qui  le  lui  ôtent,  foientdiffipées. 
Je  dis  la  même  chofe  d'un  phrenetique*  qui 
auroit  perdu  fa  raifon  en  fortant  de  commet- 
tre un  péché  atroce,  &  avant  que  d'en  avoir 
demandé  le  pardon  à  Dieu,  ôc  qui  fe  jettc- 
roit  fur  quelque  autre  pour  le  tuer. 

Ces  deux  cas  ont  ceci  de  commun ,  qu'ils 
ne  font  pas  impoffibles.  Mais  ils  font  fi  rares, 
qu'ils  peuvent  pafler  pourmetaphyfiques.  En 
cflFet  il  eft  difficile  de  concevoir  qu'un  homme 
qui  eft  en  fon  bon  fens  ne  puifle  fe  garentir 
des  infultes  d'un  yvrogne,  ou  d'un  phreneti- 
que,  qu'en  le  tuanr.  Je  pourrois  donc  négli- 
ger ces  cas.  Neantmoins  en  les  admettant  je 
dis  que  dans  l'un  &  dans  l'autre  la  neceffité 

où 


Du  droit  que  chacun  a  de  Je  défendre.  29Ç 
OÙ  ces  miferables  fe  trouveroienc  de  la  chari- 
té &  de  la  patience  de  celui  qu'ils  attaque- 
roienC>  feroit  extrême  &  infurmontable , 
puis  qu'il  ne  feroit  pas  en  leur  pouvoir  de 
s'empêcher  de  mourir  en  état  de  péché  &  de 
damnation.  Par  confequent  je  ne  doute  pas 
que  dans  Tune  &  dans  l'autre  de  ccsoccafions 
il  ne  falût  fe  lai  (Ter  tuer  par  ces  miferables 
pour  les  empêcher  de  fe  perdre.  C'efllàaufn 
une  vérité  dont  les  Scholaftiques  demeure-nt 
d'accord.  Sur  tout  ce  que  je  dis  eft  certain 
fur  le  fujet  de  Tyvrogne,  parce  qu'on  eft 
comme  feur  qu'il  recouvrera  dans  peudemo- 
mens  l'ufage  de  fa  raifon,  au  lieu  qu'on  n'a 
pas  la  même  certitude  du  phrenetique.  Ainû 
en  laifiànt  vivre  le  premier  on  a  plus  de  rai- 
fon  d'efperer  qu'on  lui  donnera  le  moyen  de 
fe  fauver>  qu'en  fâifânt  la  même  chofe  pour 
le  fccond* 


N  4        G  H  A^ 


2^f}  Traité 


CHAPITRE  VIIL 

s'il  y  a  quelque  autre  cas  oh  il  foît  permis  de 
tfser  pour  ne  pas  perdre  ce  quon  fojfede  le- 
gitimemenî». 

TL  paroit  par  tout  ce  que  je  viens  dédire 
-•■que  ni  la  juftice,  ni  la  confiance,  ni  la  pa- 
tience, ni  la  charité,  n'ont  rien  qui  s*oppo- 
jfe  à  ce  qu'un  homme  injuftement  attaqué, 
&  qui  n'a  que  ce  feul  moyen  pour  fe  défen- 
dre, tue  Taggreffeur.  Mais  on  demande  s'il 
n'y  a  pas  quelque  autre  cas,  où  l'on  puifîe  fai- 
re la  raéme  chofe,  &  où  l'homicide  foit  in- 
nocent. Les  Cafuiftes  de  la  communion  Ro- 
maine en  admettent  trois ,  ôc  il  ne  fera  pas 
inutile  de  les  parcourir  en  peu  de  mots  dans 
ce  chapitre. 

Le  premier  eil  celui  où  fe  trouve  u  n  hom- 
me à  qui  un  voleur  enlevé  fon  bien.  Carde- 
nas  remarque  qu'il  y  a  peu  de  chofes  fur  lef- 
quelles  les  Cafuiftes  foient  plus  d'accord  que 
far  celle  ci.  Il  dit  qu'il  a  conté  jufqu'à  quaran- 
te deux  Auteurs  qui  conviennent  qu'il  eft 
permis  de  tuer  dans  cette  occafion.  Toute  la 
diverfité  qu'il  y  a  parmi  eux  fe  réduit  à  favoir 
quel  eft  ce  bien  qu'on  peut  conferver  par  cet- 
te voie.  Quelques  uns  ont  die  qu'il  fuffit  que 
ce  qu'on  craint  de  perdre  vaille  unécu.  Mais 
le  Pape  Innocent  XL  ^condamné cette pro- 

poû^ 


î>u  droit  <^ue  chacun  a  de  fe  défendre.  297 
pofition  comme  fcandaleufe,  ôc  depuis  ce 
temps  la  perfonne  ne  la  foûtient.  Cardenas 
qui  a  foufcrit  à  cette  condamnation,  comme 
tous  les  autres,  6c  qui  veut  faire  voir  qu'il  s'é- 
loigne de  cet  effroyable  relâchement,  dit  que 
pour  pouvoir  tuer  innocemment  ii  faut  que  ce 
qu'on  appréhende  de  perdre  foit  d'une  valeur' 
eonfiderabîe,  ou  en  loi,  ou  par  rapport  à 
celui  à  qui  la  choie  appartient.  Il  dit  qu'ab- 
folûmcnt  partant  quarante  patagons  font  une 
fomme  coniiderable,  &  qu'ainfi  il  n'y  a  per- 
fonne qui  ne  puille  tuer  pour  ne  la  pas  per- 
dre, îi  ajoute  qu'une  moindre  fomme  fuffic 
lors  qu'on  ne  peut  la  perdre  fans  en  être  in- 
commodé. 

Mais  cette  decifîon  me  paroit  infupporta- 
ble.  C'eft  mettre  la  vie  &  le  falut  des  gens  à 
un  prix  bien  bas,  que  de  permettre  de  les 
taer,  ôc  de  les  damner,  pour  fi  peu  de  cho- 
fe.  Pour  moi  je  fuis  perfuadé  qu'il  faut  pre- 
mièrement prendre  garde  au  befoin  qu'on  a 
de  ce  qu'on  appréhende  de  perdre.  Si  c'eft 
une  chofe  abfolûment  necelTairepourlacon- 
fervation  de  la  vie  de  celui  à  qui  elle  appar- 
tient, de  quelque  prix,  grand  ou  petit,  que 
la  çhofe  foit,  je  croi  qu'il  peut  tuer  celui  qui- 
fe  met  en  état  delaiuienlever,  pourveu  qu'il 
n'ait  que  ce  feui  moyen  pour  l'en  empêcher. 
Ainfi  un  homme  à  qui  on  voudroit  arracher 
une  pièce  de  pain  dan»  une  neceffité  extrê- 
me, &  dans  un  temps  où  iln'auroit  que  cet- 
te feule  reflburce  pour  s'empêcher  de  mourir 
de  faim,  feroit  en  droit  de  tout  faire  pour 
Ù  opposer,,  La  raifon  en  eil  que  cette  pièce = 


^ 


29S'  Traité 

de  pain  lui  étant  abfolû ment  neceflaire  pour 
ne  pas  mourir,  la  lui  ôcer  c'eft  faire  la  même 
chofe  que  fi  on  lui  donnoit  un  coup  d'épée 
ou  de  piftolet  au  travers  du  corps.  Comme 
donc  j'ai  fait  voir  qu'on  peut  tuer  dans  ce  der- 
nier cas,  il  n'y  a  point  de  doute  qu'on  ne  le. 
puiffe  dans  le  fécond. 

Que  fi  on  peut  fe  paflfèr  de  ce;gu'on  appré- 
hende de  perdre,  il  faut  voir  en  deuxième 
lieu  quel  eft  le  befoin  qu'en  a  celui  qui  fe  met 
en  état  de  fe  l'approprier.  Si  le  befoin  que  celui 
ci  en  a  eft  extrême,  bien  loin  qu'onait  droit  de 
Je  tuer,  il  faut  le  lui  laifTer  prendre,  &  on 
ne  peut  l'en  empêcher  fans  lui  faire  tort.  Car 
comme  je  l'ai  fait  voir  dans  mon  traité  de  la. 
Reftitution  ,  dans  ]es  cas  d'une  extrême  ne- 
c^ffiié  toutes  chofesredeviennenjtcommunesj 
&  appartiennent  à  celui  qui  eaale  plus  de 
befoin^ 

Que  fi  la  necefSté  où  ce  mifèrabie  fe  trou- 
ve n'eil  que  preflfante,  la  juftice  à  la  vérité 
n'oblige  paç  à  lui  laifler  prendre  ce  qu'ihâche 
de  s'approprier,  mais  ilfautque  lachofefoitj 
ou  bien  precieufe  en  elle  même,  ou  bien  ne- 
ceflaire-à  celui  à  qui^elle  appartient,  afin  que 
la  charité  ne  l'oblige  pas  à  la  donner  volon- 
tairement. 

Mais  pofons  qu'oa  ne  foit  pas  tenu  de  ce-. 
der  ce  que  ce  voleur  veut  prendre.  Pofons 
que  le  befoin  qu'il  en  a  ne  foit  que  commun. 
Pofons  même  qu'il  puifle  abfolûment  s'en 
pafler.  Dans  cette  fuppofition  on  peut  bien 
îe  lui  refufer,  on  peut  l'empêcher  de  le  pren- 
dre >  mm  je  ne  croi  pas  qu'il  foit  permis  de  - 


D»  droit  que  chacun  a  de  fe  défendre.  299 
îe  ruer.  £n  Je  tuant  on  lui  ôte,  non  feule- 
ment la  vie,  le  plus  excellent  des  biens  tem- 
porels ,  mais  encore  le  temps  que  la  miferi- 
corde  de  Dieu  lui  donnoit  pour  fe  repentir. 
Et  la  charité  peut  elle  permettre  qu'on  aime 
mieux  lui  faire  un  tel  préjudice,  que  de  per- 
dre un  peu  de  bien  temporel  >  dont  je  fuppofe 
qu'on  peut  fe  paiïer?  C*efl  ce  que  je  ne  fau- 
rois  mfe  perfuader. 

La  principale  raifon  que  j'ai  de  ne  le  pas 
croire  c'eft  la  diflindion  que  la  loi  met  en* 
îre  un  voleur  qui  enfonce  de  nuit  les  portes 
d'une  maifon,  &  un  autre  voleur  qui  dérobe, 
ou  enlevé  pendant  le  jour.  Elle  permet  de 
tuer  le  premier,  nonpasîefecond.  Pourquoi 
c^la?  Tous  les  Interprètes  conviennent  que 
e'efl:  parce  que  celui  qui  ôte,  ou  dérobe  pen- 
dant le  jour  fait  voir  clairement  qu'il  n'en 
veut  qu'au  bien  mais  celui  qui  enfonce  une 
maifon  dans  la  nuit  donne  lieu  de  croire 
qu'il  en  veut  à  la  vie.  La  loi  donc  per- 
met de  tuer  pour  conferver  la  vie,  mais 
elle  ne  le  permet  pas  pour  s'empêcher  de  per* 
dre  le  bien' 

La  raifon  de  la  différence  eft  la  difpropor- 
îîon  qu'il  y  a  entre  le  bien  &  la  vie.  La 
vie  confiderée  abfolûment  eft  un  bien  ex- 
trêmement precieuxi  Celle  d'un  homme 
de  bien  en  particulier,  tel  que  je  fuppofe 
celui  qu'on  attaque  injufbementj  i'eft  en- 
core beaucdftïp  davantage.  Elle  peut  lui  fer- 
vir  à  avancer  la  gloire  de  Die«>  le  faluc 
éi  prochain,  ôe  le  fîen  propre.  Au  prix 
^w  tei  biea  qu*efl  ce  qu'uû  die  ces  vils  ia- 


306  Traité 

teréts,  que  le  Chriftianifme  veut  qu'on  re^ 
garde  avec  le  dernier  n^épris?  A  in  fi  il  effc: 
aifé  de  comprendre  que  la  charité  nous: 
oblige  à  perdre  un  peu  de  bien  temporel 
pour  retirer  un  mjferable  du  danger  auquel 
il  s'expofe  en  voulant  ôrer  à  un  autre  ce: 
qui  lui  appartient»  &  qu'on  ne  foit  pas  te- 
nu de  fe  laifler  tuer  lors  qu'on  eft  attaqué  in^ 
juftemerit. 

Le  fécond  cas  auquel  les  Cafuiiies  de  la 
communion  Romaine  permettent  de  tuer 
eft  celui  où  l'on  ne  peut  s'en  empêcher 
qu'en  fe  deshonorant.  Ils  donnent  pour 
exemple  un  homme  qui  auroit  reçu  des 
coups  de  bâton ,  ce  qui  pafle  dans  le  mon- 
de pour  un  grand  outrage.  Innocent  XI.  a 
encore  condamné  ce  fentiment-  Mais  Car- 
denas  élude  cette  condamnation  en  difanC' 
qu'à  la-  vérité  il  n'eft  pas  permis  de  tuer 
pour  f€  venger  des  coups  de  bâton  qu'on 
â  déjà  reçuSi  mais  qu'il  i'eft  pour  s'empê- 
cher de  les  recevoir.  Il  prouve  la  première 
partie  de  fa  decifion  en  foûtenant  que  bien* 
loin  qu'il  foit  permis  de  tuer  pour  fe  ven- 
ger ^  il  ne  Teft  pas  defë  venger  en  ne  tuant 
point;  La  vengeance  eft  tous  jours  crimi- 
nellô,  tousjours  contraire  aux  loix  fonda* 
mentales  du  Chriftianifme.  Ainfi  il  n'y  a; 
aucun  cas  oà  il  foit  permis  de  la  recher- 
cher, bien  loin  qu'elle  puifle  juftifier  une 
adion  auffi,  violente  &  auflî  injuûe  que  Tho- 
micidè* 

Ceci  eft  certain,-  ôc  ne  foufFrè  point  de 
ii^culcé,    Mais  ce  qu^il  ajoute  qu'on  peuÊ) 


Du  droit  <fue  chacun  a  de  fe  défendre.  3011 
prévenir  un  homme  qui  fe  met  en  état  de 
faire  un  outrage,.  &  pour  cet  efïèt  de  le 
tuer,  eft  abominable.  Ce  fentiment  n'eft 
fondé  que  far  une  faulTe  idée  que  les 
gens  du  monde  fe  font  de  l'honneur^  Ils 
s'imaginent  qu'on  eft  deshonoré  lors  qu'on 
eft  outragé.  Mais  qu'y  a-t-il  de  plus  faux 
que  cette  imagination?  &  n'eft  il  pas 
étonnant  que  des  Théologiens  au  lieu  de 
la  réfuter  l'autorifenc?  Si  elle  avoit  lieu 
Jefus  Chrift,  ks  Apôtres,  &  fes  Martyrs^' 
auroient  tous  été  deshonorés.  Car  qui  ne- 
fain  les  outrages  qu'ils  ont  fouffèrcs?  Ce- 
pendant on  fait  que  ces  outrages  bien  loin' 
de  les  deshonorer  font  une  des  plus  conli- 
derables  parties  de  leur  gloire.  Rien  donc 
n'eft  plus  payen>  rien  n'eft  plus  oppofé 
à  l'efprit  du  Chriftianifme ,  que  ce  fend- 
ment,  quelque  modification  qu'on  puifTe 
y  ajouter.  Le  faux  honneur  n'eft  qu'une 
chimère.  Le  véritable  ne  fe  perd  que  par 
de  raauvaifes  adions,  &  lors  qu'on  l'a 
perdu  par  quelque  péché,  on  ne  le  recouvre 
que  par  l'exercice  des  vertus,  &  particulière- 
ment par  celui  de  la  patience. 

Le  troifiéme  cas  eft  celui  d'une  fem- 
me, ou  d'une  fille  qui  ne  peut  défen- 
dre fon  honneur,  qu'en  tuant  celui  qui 
fe  met  en  état  de  le  lui  ravir.  Cette  ex- 
cufe  eft  tout  autrement  plaufible  que  les 
précédentes.  C'eft  pourquoi  auffi  les  Ca- 
fuiftes  les  plus  feveres  l'admettent.  £n  par- 
ticulier Rivet  &  Amefius  ne  balancent  point 
îà  deflusj  Four  x^oi  je  a'oferors  ni  l'ad- 
^J'    -    -  -  -  -         naettrcjï 


302^  Traité 

mettre,  ni  la  rejetter,  &  je  ose  réduis  à  It 
decifion  de  S.  Auguftin.  Je-Ke  condamne  pas 
die  il  5  les  loix  qui  permettent  de  tuer  dans  ces 
occasions ,  mais  je  ne  voi  pas  comment  je  puisjuj- 
tifier  devant  Dieu  ceux  qui  font  ce  qu'elles  peV" 
mutent,  ^ug,  de  lik  arb,  lih,  J.  chap,  K 


eiNi 


m 


€  IN  QU  r  E'  ME     TRAITE'. 
DU    SCAN  D  A  LE. 


C  H  A  PI  T  R  E     I^ 

Ce  que  ctfl  que  le  fcajtdale^^ 

LE  fcandalô  dans  îe  feirs  propre  &  literal  ' 
eft  une  pierre  >  ou  un  autre  corps  folide, 
qu'on  rencontre  fur  fon  chemin ,  &  qui  i 
fait  broncher,  ou  tomber,  ceux  qui  n'y  pren- 
nent pas  garde  d'affés  prés.  Comme  la  fanc- 
tification  nous  eftreprefentée  d'ordinaire  dans 
FEcriture  fous  Pi mage,d'unecourfe,d'un voya- 
ge, d'un  mouvement,  que  les  bonnes  oeuvres 
font  les  pas  qu'on  fait  pour  s'avancer,  &  pour 
approcher  du  but  où  Ton  tend ,  &  qu'au  con» 
traireles  péchés  font  autant  de  cheutesfuneiles 
&  dangereufes*  il  étoit  naturel  de  donner  le 
nom  de  fcandale  à  tout  ce  qui  peutnous  faire 
faire  quelqu'une  de  ces  cheutes^,  c'eft  à  dire 
en  un  mot  à  tout  ce  qui  nous  fait  pécher. 

Çfi  fecoad  fens  eftie  feul  auquel  l'Ecriture 
■  ^  ^^^te§ 


fainte>  &  après  elle  les  Théologiens,  emi.^ 
ploient  ce  mot.  Dans  le  langage  ordinaire  il 
y  en  a  unautreplusétenduàunégard,  ôcplus 
reflerré  à  un  autre  égard.  En  efl-et  dans  le 
langage  ordinaire  on  ne  fe  iert  jamais  de  ce 
terme  pour  defigner  Tadion  d'un  homme  qui 
en  foUicite  un  autre  à  pécher.  On  ne  dira  ja- 
mais par  exemple  que  le  ferpent  fcandalifa 
Eve,  ou  qu'Eve  fcandalifa  fon  mari.  Cepen- 
dant il  n*y  a  rien  où  Teflence  du  fcandak, 
félon  l'idée  que  l'Ecriture  fainte  nousen don- 
ne, foit  plus  fenfibleque  dans  ces  fortes  d'in- 
duètions.  D'un  autre  côté  on  dit  afîés  fou- 
vent  qu'on  eit  fcandalifé  d'une  adion,  pour 
dire  amplement  qu^on  en  eil  choqué,  qu'ont i 
la  blâme,  qu'on  la  condamne,  cequieft  tre^i 
différent  du  Vandale  tel  que  les  Théologiens^) 
le  conçoivent.  Dans  tout  ce  traité  je  prendrai 
ce  terme,  non  dans  le  fens  du  vulgaire, 
mais  dans  celui  de  l'Ecriture  &  des  Théo- 
logiens. 

Tous  les  Scholafliques  le  definifîent  après  s 
Thomas   DièHmy    'velfaéîum^   minus  reSium^^ 
ftrahens  proximo  occajionem  ruina.     Un  difcours 
6if  une  aèiigny  qui  na  pas  toute  îa  droiture  y    eu 
toute  la  pureté  necejfairct    ^  qui  donne  au  pro» 
fihain  Voccapon  de  tomber  dans  le  péché.  Mais  je 
ne  faurois  me  contenter  de  cette  définition. 
Premièrement  elle  ne  convient  qu'au  feij  1 
fcandale  adif ,    &  il  eft  impoffible  d'en  fai-  -| 
r«e  l'application  au  paflif.    D'ailleurs  on  n'efl 
pas  feulement  fcandalifé  de  ce  qu'on  voit  fai- 
re, ou  de  ce  qu'on  entend  dire.  Onl'eftauffiu 
affés  fouvem:  du  ûcipie  filçnce,  &  de  ifi  fim-  ■ 


Dujcandakl  305 

pîe  omiffîon  de  quelques  aiStions:  Et  un  hom- 
me qui  ne  va  jamais  au  temple,  qui  ne  com- 
munie point  dans  les  occarions,.&  qui  entend' 
proférer  des  impietés  fans  dire  un  feul  mot 
pour  reprendre  celui  qui  les  profère,  ne 
fcandalife  pas  moins  ceux  qui  le  remar- 
quent, que  ceux  qui  parlent  mal,  & agiffent 
mal. 

Enfin  on  ne  comprend  pasr  ce  que  veulent 
dire  ces  mots,  fad:um  minus  retïumy  une  aC' 
tion  qui  n'efi  pas  ajjes  droite.  Entend  onqu'ef- 
feâ;iveraent  ra<Stion  eft  mauvaife?  Sicelaeft 
on  fe  trompe.  Les  meilleures  avions,  celles 
de  Jeflis  Chrift même,  ontfcandalifédiverfes 
perfonnes.  Entend  on  que  i'adion  eft  bon- 
ne, mais  qu'elle  Teft  imparfaitement?  Ce 
fera  encore  pis.  Car  d'un  côté  les  aâions  les 
plus  parfaites  peuvent  fcandalifer  ceuxqui  en 
jugent  mal ,  &  de  Tautre  il  y  a  des  adtiops 
très  mauvaifes  dont  on  eft  fcandalifé. 

Pour  moi  je  croi  qu'il  eft  impofliblede  dé- 
finir le fcandale  pris  en  gênerai,  parce  .que 
ce  n'eft  pas  un  genre  qui  fedivifeenplufieurs 
efpeces,  mais  un  terme  équivoque  qui  deli- 
gne  d^s  chofes  affés  différentes.  Mais  com- 
ment le  divifera^t  on?  La  plufpart  en  font 
deuxefpeces,  le fcandale donné,  ôclefcanda- 
le  reçu.  lis  entendent  par  le  fcandale  donné 
celui  qui  fait  fon  effet  par  la  faute  de  celui 
qui  le  donne,  &  par  le  reçu  celui  qui 
produit  le  fien  paria  faute  de  celui  qui  le 
reçoit.  • 

Mais  ceci  ne  me  paroit  pas  bien  exaâ:.  Il 
y  a  premièrement  une  autre  divifion  qui  doit 

précéder 


3P<5  Traits 

précéder  celle  ci,  &  d'ailleurs  celle  ci  n'eft 
ni  bien  conçue,  ni  bien  exprimée.  En  effet 
pcrfonne  n'eft  jamais  fcandalifé  qu'il  n'y  aie 
de  fa  faute,  comme  j'efpere  de  le  faire  voir 
dans  le  chapitre  fuivant.  Cependant  l'expli- 
cation qu'on  donne  à  cette  divilion  fuppofe 
le  contraire. 

Je  croi  donc  qu'il  faut  divifer  le  fcandale 
en  aéijf&i  paj]ïf.  Le  fcandale  aéUf  t&.  toute 
aârion,  tout  difcours ,  toute  omiffion,  fort 
de  difcours,  foit  d'adtion ,  qui  porte,  ou  qui 
peut  porter  les  autres  à  commettre  quelque 
péché.  Le  fcandale  pajjîf  n'eft  autre  chofe  que 
î'impreffion  que  le  fcandale  a(^if  fait  fur  ce- 
lui qu'il  porte  aduellement  à  pécher. 

Il  y  a ,  non  deux ,  mais  trois  fortes  de 
fcandale  aânf ,  celui  qui  eft  donné,  &  n'eft 
pas  reçu  ;  celui  qui  eft  reçu  ,  &  n'eft  pas  don- 
né ,  &  celui  qui  eft  en  même  temps  donné 
&  reçu.  Le  fcandale  donné,  &  non  reçu, 
eft  une  action  propre  de  foi  &  de  fa  nature  à 
fcandalifer ,  mais  qui  ne  fcandaiîfé  perfonne, 
parce  que  tous  ceux  qui  la  voient,  ou  qui 
l'apprennent ,  la  condamnent  en  la  deteftant. 
Telle  étoit  l'adion  de  S.  Pierre,  lors  qu'il 
voulut  diffuader  Jefus  Chrift  du  deflein  qu'il 
avoit  de  foufïrir  la  mort,  ce  qui  lui  attira  cet- 
te cenfure  fi  forte,  Va  arrière  de  moi  y  Satan  jt. 
tum^  es  en  fcandale.  Le  fcandale  reçu  &  nott 
donné  eft  celui  qu'on  prend  d'une  aâion  bon- 
ne &  innocente-  Tel  eft  celui  que  les  Pha- 
i^iziens  trouvèrent  dans  les  miracles  de  Jefus 
Chrift.  Le  fcandale  donné  &  reçu  eft  celui  i 
qii'on  prend  d'une  aâion  mauvaife,  comme: 

lors  5 


Du  fcandale.  50/ 

lors  qu*on  imite  les  péchés  des  autres. 

Le  fcandale  paiSf  peut  être  double.  Il  peut 
être  en  même  temps  donné  &  reçu ,  tel  qu'eft 
celui  où  il  y  a  de  la  faute  des  deux  côtés?  Il 
peut  être  reçu  fans  être  donné ,  tel  qu'efb 
celui  dont  toute  la  faute  eft  du  côté  du  fcan- 
dalifé. 

Mais  il  faut  faire  des  réflexions  plus  parti-^ 
culieres  fur  tout  ceci.  Je  vai  commencer  par 
le  fcandale  paffif  parce  qu'en  effet  iln'cfl  pas 
poffible  de  bien  concevoir  la  nature  du  fcan- 
dale a<Shf ,  qui  cft  ce  qu'il  y  a  de  plus  impor- 
tant dans  cette  matière,  fi  on  ne  ikitenquoi 
c'cft  que  le  pafïîf  cenfifte. 


CHAPITRE    IL 

Dnfiandale  pajjïf. 


J'Ai  déjà  dit  que  celui  qui  fe  fcandalife  de  quoi 
que  foit  a  tousjours  tort  >  foit  que  celui  qui 
le  fcandalife  ait  raifon  de  faire  ce  qu'il  fait^ 
ou  qu'il  n'en  ait  point.  C'eft  ce  qu'on  n'aura 
point  de  pêne  à  comprendre  fi  on  confidere 
qu'être  fcandalife  c'efi:  être  porté  à  pécher. 
Àinfi  n'étant  jamais  permis  de  pécher,  & 
chacun  de  nous  étant  obligé  à  refifter  à  tout 
ce  qui  cous  y  porte>  il  eft  évident  que  celui 
qui  s'y  laifle  portera  tousjours  tort; 

S'il  y  avoit  quelque  chofe  qui  peûtexcufer 
ceux  qu'on  porte  à  pécher,  ceferoit  la  vio- 
lence^ 


308  Traité 

knce  qu'on  leur  fait»  fur  tout  celle  qu*onleuf 
fait  en  les  menaçant  de  les  tuer.  Cependant 
celle  ci  excufe  fi  peu*  que  Jefus  Chrift  die 
dans  l'Evangile  que  celui  qui  cherche  foname, 
c'eft  à  dire  (a  vie  la  perdra.  C'eft  pourquoi 
Tancienne  Eglife  regardoit  comme  des  apof- 
tats  indignes  de  fa  communion,  ceux  qui 
avoient  fuccombé  fous  Teffort  des  perfecu- 
tionsc 

Mais  il  faut  ajouter  en  deuxième  Heu  que 
quoi  que  tous  ceux  qui  font  fcandalifés  aient 
tousjours  tort,    ils  n'en   ont  pas  tous  égale- 
ment. Il  y  a  une  très  grande  différence  entre 
les  fautes  où  ils  tombent  par  ta,    non  feule- 
ment parce  que  ces  .fautesfont  très  différentes 
en  elles  mêmes,   mais  principalement  parce 
qu'ils  y  tombent  fort  diverfement.  Trois  cho-  - 
fes  font  que  le  fcandale  qu'on  nous  donne  a  i 
fon  effet ,  je  veux  dire  qu'il  nous  induit  à  pe-- 
cher,  nôtre  ignorance,  notre  fragilité,   & 
nôtre  malice. 

L-ignoraiiCe  fait  cet  effet.  Elle  peut  faire- 
qu'on  juge  mal  des  adrons  des  autres*  &: 
qu'on  eft  porté  par  là  efficacement  à  pécher. 
Tel  étoit  le  fcandale  que  les  Chrétiens  de  Jc- 
rufalem  prirent  de  ce  que  S.  Pierre avoit  bap- 
tisé Corneille  leCentenicr.  lues  entrée  luidi- 
foient  ils,  chés  des  hommes  incirconàs ,  ^  asi 
mangé  avec  eux.  Ce  fcandale  venoit  unique-: 
ment  dô  l'ignorance  de  ces  fidelies.  Ils  n'é- 
toient  pas  aiTés  inftruits  des  myfteres  de  l'E- 
vangile. Ils  ignoroient  d'un  côté  l'abolition 
des  cérémonies,  &  de  l'autre  celle  de  lafepa- 
ration  que  ces  cérémonies  mettoient  entre  le^ 

Juifs 


"Du  fcandâle.  309 

Juifs  &  les  Gentils.    AufB  ce  fcandale  cefla 
lors  que  cet  Apôtre  leur  eût  fait  entendre  les  . 
raifons  qu'il  avoit  eues  de  faire  ce  qu'il  avoit 
fait. 

Lafrag^ilité,  ou  l'infirmité,  produit  encore 
le  même  effet.  Nous  fommespour  laplufpart 
difpofés  de  telle  manière  que  de  certains  ob- 
jets ne  peuvent  qu'exciter  dans  nôtre  ame  des 
mouvemens  criminels.  Par  exemple  combien 
peu  y  en  a-til  qui  puifTents'empécber  d'avoir 
du  reflentiment  lors  qu'on  leur  fait  une  inju- 
re atroce.^  Ce  qui  nous  difpofe  à  fuccomber 
fous  de  telles  tentations  eft  ce  qu'on  appelle 
fragilité,  ou  infirmité.  Etc'efllà,  con^rneje 
l'ai  déjà  dit,  la  féconds  caufe  qui  fait  que  les 
fcandales  aient  leur  efFet- 

La  troiûéme  eft  la  malice.    C'eft  ce   qui 
a  lieu  lors  que  par  pure  méchanceté  on  fe  por- 
te à  pécher  par  la  veuë  de  certaines  adions 
évidemment  bonnes  ôc  louables,  &  qui  bien 
loin  de  faire  ces  fâcheux  efFets,  endevroient 
produire  de  tout  oppofés.  Tel  fut  le  fcandale 
que  les  Scribes  &  les  Phariziens   prirent  des 
miracles  de  Jefus  Chrifl,  fe  portant  par  là  à 
cet  effroyable  excès  que  de  foûtenir  que  cts 
miracles  étoient  les  effets  d'une  intelligen- 
ce fecrete  que  Jefus  Chrifl  avoit  avec  Beel- 
zebub. 

I.e  dernier  de  ces  péchés  efl  fans  doute  le 
plus  abominable  de  tous.  L'ignorance  peut 
être  plus  ou  moins  blâmable  félon  qu'elle  eft 
plus  ou  moins  volontaire.  L'infirmité  auffi  eft 
plus  ou  moins  fupportable  à  proportion  que 
l'objet  qui  porte  à  pécher  a  plus  ou  moins  de 

pouvoir 


3  lo  Traité 

pouvoir    pour    produire    ce    funefte    efFet. 

Tout  cela  eft  certain,  &  perfonne  n'en  peut 

douter. 

Les  Théologiens  appellent  ordinairement  le 
fcandale  dont  l'efficace  afafourcedansTigno- 
rance,  ou  dans  la  fragilité  de  ceux  qui  le  re- 
çoivent, le  fcandale  des  petits.  Ce  qui  leur 
a  donné  ToccaGon  de  le  nommer  de  la  forte, 
c'eft  ce  que  Jefus  Chrift  dit  dans  l'Evangile, 
Quiconque  aura  fcattdaîifé  un  de  ces  petits  qui 
croient  £n  moi  &c.  Quelques  uns  aufli  l'appel- 
lent le  Tcandale  des  foibles  *  ou  des  infirmes, 
par  allufion  à  ce  que  S.  Paul  en  dit  en  divers 
endroits  de  {qs  Epîtres,  èc  particulièrement 
fur  la  fin  de  fon  Epître  aux  Romains ,  où  il 
parle  de  celui  qui  eft  dehile  en  la  foi. 

Pour  ce  qui  regarde  le  fcandale  qui  a  fa 
fource  dans  la  malice  de  ceux  qui  leprennent 
£nal  à  propos  ,  ils  rappellent  un  fcandale  Pha- 
rizaïque»  parce  qu'en  effet  les  Phariziens  en 
donnèrent  plulieurs  exemples  dans  tout  c« 
qu'ils  firent  contre  Jefus  Chrift. 


CHAJ 


Du  Jcandak,  311 


CHAPITllEIIL 

Vefix  conclufions  quon  peut  tirer  de  ce  q:ii 
vient  d'être  dit  dam  te  chafitr€  fruedenu 


jOE  que  je  viens  de  dire  fait  voir  clairement 
^^deux  chofes.  La  première  que  c'eft  une 
fort  méchante  excufe  à  alléguer  lors  qu'on  a 
péché ,  que  de  dire  qu*on  y  a  été  induit  & 
pouffé,  je  veux  que  cela  foie  vrai.  S'enfuit  il 
de  là  qu'on  foit  innocent?  N'a-t-on  pas  deu 
îefifter  à  cette  impulfîon ,  quelle  qu'elle  foit? 
N'a- 1- on  pas  deu  demeurer  ferme  ôcinébran* 
lable? 

Cette  excufe  auroit  quelque  couleur  s'il 
n'étoit  pas  en  nôtre  pouvoir  de  reûfter  aux 
efforts  que  les  autres  font  pour  nous  portera 
pécher.  Mais  qui  ne  fait  que  perfonne  ne  nous 
îauroit  faire  peofeer  malgré  nous  ?  Il  eft  très 
poffîble  qu'on  foit  maître  de  nôtre  corps. 
Mais  nous  le  fommes  tousjours  de  nos  vo- 
lontés, &  les  adtions  du  <:orps  auxquelles  la 
volonté  ne  confent  point  ne  fauroient  être 
des  péchés.  D'ailleurs  n'ayons  nous  pas  le 
fecours  de  Dieu,  qui  n'eft  jamais  refufé  à 
ceux  qui  l'implorent  avec  une  profonde  hu* 
milité,  &  une  fainte  ardeur .>  Et  ce  fecours 
ne  peut  il  pas  nous  faire  triompher  dé  tousks 
efforts  qu'on  fait  contre  nous? 

La  féconde  efa<^ç  qu'on  doit  conclurre  4e 

ce 


5  li  Traita 

ce  que  je  viens  de  dire,  c'eft  que  puis  que  les 
fcandalespafïifsfont  tousjours  criminels,  rvous 
devons  les  éviter  avec  foin.  Pour  cet  effet  il 
y  a  deux  précautions  à  obferver. 

La  première  c'eft  de  fuir  tout  ce  qui  peut 
faire  ce  funefte  efiFet.  On  verra  dans  la  fuite 
qu'il  y  a  une  infinité  de  chofes  qui  nous  fcan- 
dalifent.  En  effet  il  y  en  a  très  peu  qui  ne 
foient  tout  au  moins  les  occafions  de  quelque 
péché.  Mais  comme  on  ne  peut  les  éviter 
toutes,  il  faut  du  moins  s'éloigner  de  celles 
qui  ont  quelque  force  &  quelque, efficace  par- 
ticulière pour  nous  porter  à  pécher.  Il  yaplu- 
fieurs  moyens  de  les  conoître.  Unerecherche 
exacfte  de  nos  inclinations  ôc  de  nosdeftiuts, 
nôtre  propre  expérience,  les  obfervations  que 
nous  faifons  tous  les  jours  fur  ce  qui  arrive 
aux  autres,  tout  cela  peut  nous  inftruire fort 
facilement  de  tout  ce  qui  peut  nous  fcan- 
dalifer. 

Mais  lors  que  nous  le  conoiflbns ,  &  ^  que 
nous  comprenons  en  quelque  manière  le  fu- 
nefte  pouvoir  que  ces  chofe*  ont  pour  noués 
porter  à  pécher,  &  confequemment  à  nouss 
perdre,   ne  devons  nous  pas  les  fuir  &  les 
éviter  avec  foin?  Ne  devons  nous  pas  agir  % 
l!egard  de  l'ame  tout  au  moins  avec  la  mémcÉ 
circonfpeûion  avec  laquelle  npus  agi  (Tons  ^ 
l'égard  du  corps  ?    Avec  quel  foin  n'evitonsi 
nous  pas  tout  ce  qui  peut  nuire  à  nôtre  corps?: 
Si  le  feu  fe  prend  à  la  maifon  où  nous  fom-i 
mes,    ou  fi  nous  voyons  qu'elle  va  tomber, 
avec  quelle  précipitation  n'en  forçons  nous 
pas?iSi  une  béte  ferocçfe  jcj^te  fur  nous,  fi 

un 


Du  fcandaîe.  3 1 3 

fi  un  ennemi  nous  attaque,  que  négligeons 
nous  pour  les  repoufTer?  Il  efl  pourtant  vrai 
que  la  vie  del'ame  eft  incomparablement  plus 
precieufe  &  plus  importance  que  celle  du 
corps.  Par  confequenc  il  n'y  a  point  de  foin, 
point  de  précaution,  qu'il  nous  foit  permis 
de  ne  pas  prendre,  point  d'effort  que  nous 
ne  devions  faire,  pour  nous  mettre  à  couvert 
de  ce  qui  peut  la  ravir. 

C'eft  principalement  en  ceci  que  paroit  le 
relâchement  des  nouveaux  Cafuiftes.  Ils  per- 
mettent de  demeurer  volontairement  dans  ce 
qu'ils  appellent  les  (7t:f^/o»f  prochaines  du  péché. 
Par  exemple  un  homme  a  dansfamaifonune 
femme  perdue,  avec  laquelle  il  malverfe.  Il 
n'y  a  point  de  raifon  fi  foible ,  ni  d'intérêt  fi 
léger ,  qui  ne  fuffife  félon  eux  pour  difpenfer 
cet  homme  de  la  necefficé  de  congédier  cet- 
te m  iferable,  &  ainii  du  refte. 

Mais  cette  doâ:rine  eft  bien  oppofée  à  celle 
de  Jefus  Chrift.  Ce  grand  Sauveur  veut  que 
fi  nôtre  œil  droit,  nôtre  main,  ou  nôtre  pié, 
nous  fcandalife,  c'eft  à  dire  nous  porte  à  pé- 
cher, nous  2rrachii)ns  cet  œil,  &  coupions 
ce  pié,  ou  cette  main,  ajoutant  qu'il  nous 
eft  incomparablement  plus  avantageux  d'en- 
trer dans- la  vie  n'ayantqu'un  œil,  qu'un  pié, 
ou  qu'une  main,  que  d'être  jette  tous  entiers 
dans  l'abîme  du  feu  qui  ne  s'éteint  point.  J'a- 
voue qu'il  ne  faut  pas  prendre  ce  difcours  de 
nôtre  Sauveur  à  la  lettre.  Mais  ileftvraiaufîi 
que  fon  intention  eft  de  nous  faire  entendre 
par  ces  expreffions  fortes  &  figurées,  que 
nous  ne  pouvons  rien  avoir,  d'un  côté  de  fi 

O  chef) 


514  Traité 

cher,  &  de  Tautre  de  fi  necefîaire>'dont 
nous  ne  devions,  foitnous  priver,  foitnous 
éloigner,  s'il  y  a  cjuelque  danger  que  cela  nous 
porte  à  pécher»? 

Mais  outre  cela  qui  ne  voit  que  le  fenti- 
jnent  des  Cafuiftes  eft  infupportable  ?  Vou- 
drions nous  par  de  femblables  conûderations 
tenir  dans  nosmaifons  des  perfonnes que  nous 
faurions  avoir  ledeffein  d'y  mettre  le  feu,  de 
nous  empoifonner,  de  nous  poignarder? 
Comment  donc  ces  confiderations  pourroient 
elles  être  affés  fortes  pour.nous  porter  à  rete- 
nir auprès  de  nous  des  perfonnes  capables  de 
nous  faire  des  maax  imcomparablement  plus 
grands  que  ceux  dont  je  viens  de  parler? 

Je  conclus  de  là  que  tout  homme  qui  fait 
par  fa  propre  expérience ,  ou  autrement ,  que 
la  fréquentation   de  certaines  perfonnes  eâ 
propre  à  le  jetter  dans  Timpurecé,    dans  lea  i 
excès  de  l'intempérance,  dans  des  tranfports  ^ 
de  colère,  dans  la  médifance,    &c.    que  de 
certaines   occupations  font  le  même  effet, 
qu'une  profelîîon,  qu'un  art,  qu'un  métier, 
qu'un  genre  de  vie,  qu'il  a^mbrafle»  eftpour 
lui  un  piège  perpétuel ,  &  lui  prefente  fans 
ceflè  à^B  occafions  de  pécher  &  d'oflPenfer 
Dieu,  qu'il  n'a  pas  la  force  de  laiffer  paffer,, 
jefoûtiens,  di-je,  qu'un  tel  homme eft  obli- 
gé indifpenfablement  à  s'éloigner  de  ces  per-- 
fonnes,  à  quitter  ces  occupations,  à  abandon-- 
ner  ces  métiers,  ces  arts,  ces  genre  de  vie,, 
6c  a  en  prendre  quelque  autre  moins  dange-t- 
r,eux. 

Ne  feroient  ils  pas  tout  ce  que  je  viens  de; 
^      '  dire 


Du  fcandaîs.  315 

dire  s'ils  apprehendoienc  avec  autant  de  raifon 
6c  de  fondement  de  ruiner  par  là,  foit  leifr 
fanté,  foit  leurs  affaires  ?  Comment  donc 
pourroîent  ils  fe  difpenfer  de  le  faire  ayant  lieu 
de  craindre  de  fe  perdre  eux  mêmes  >  ôcdefc 
précipiter  dans  la  damnation  ? 


CHAPITRE     IV. 

Qfie  pour  nétre  fiandalifé  de  qnoi  que  ce  [oit 
tlfatit  juger  fatnement  de  toiiU 

/^E  que  je  viens  de  dire  efl  certain,  mais  il 
^^faut  avouer  qu'il  ne  fuffit  pas.  On  peut 
fouvent,  je  l'avoue,  éviter  ce  qui  peut  nous 
faire  tomber  dans  le  crime,  mais  on  ne  le 
peut  pas  tousjours.  Ces  fortes  d'objets  fe  pre- 
fentent  fouvent  malgré  nous*  Ainfî  il  fautfa- 
voir  quel  eft  nôtre  devoir  d^ns  ces  occaûons. 
J'en  ai  parlé  afiés  amplement  dans  I«  fécond 
traité  de  ma  Morale  abrégée,  indiquant  ce 
qu'ondoit  faire  pour  refifter  aux  tentations.  En 
effet  lesfcandales  adifs  &  les  tentations  font  la 
même  chofe,  ou  s'il  y  a  quelque  différence, 
elle  eft  très  petite. 

N'étant  donc  pas  neceffaire  de  repeter  ici 
ce  que  j'ai  dit  en  cet  endroit  la,  je  me  con- 
tenterai d'y  ajouter  une  conûderation  que  je 
ne  me  fouviens  pas  d'y  avoir  touchée*  C'eft 
quepour  pouvoir  refifter  ,  foit  aux  fcandales, 
foie  aux  tentations,  rien  n'eft  de  plus  grand 
ufage  que  de  nous  accoutumer  à  juger  iaine- 
O  2  ment 


2i6  Trai;é 

mène  de  tout  &  à  penfer  tousjours  confor- 
mément à  la  vérité  ?  Si  nous  le  faifions  le  pou- 
voir que  les  fcandales  adifs  ont  pour  nous 
porter  à  pécher  fe  reduiroit  à  rien.  C'eft  nô- 
tre erreur,  c'eft  nôtre  ignorance,  qui  leur 
donne  le  pouvoir  qu'ils  ont. 

Par  exemple  de  quoi  ferviroit  il  de  nouspro- 
pofer  des  motifs ,  fcit  de  crainte,  foitd'elpe- 
rance,  pour  nous  porter  àcommettrequelque 
péché  i  fi  nous  concevions  bien  diftinctement 
combien,  foit  les  biens,  foit  les  maux  du 
inonde,  font  petits,  &  peu  confiderables  au 
prix  des  biens  &des  maux  de  l'éternité. 

Ferions  nous  de  même  beaucoup  d'état  des 
.mauvais  exemples  que  les  perfonnes  les  plus 
diftinguées,  foit  par  leur  naiffance,  foit  par 
leurs  emplois,  foit  par  leur  favoir,  peuvent 
nous  donner ,  fi  nous  favions  un  peu  nette- 
ment quelle  eft  l'ignorance,  quelle  la  foiblefle, 
quelle  la  fragilité  &  i'ineonftânce ,  pour  ne 
pas  dire  la  méchanteté  &  la  dépravation  de 
nôtce  miferable  flature? 

A  l'égard  du  fcandale  que  donnent  les  ac- 
tions bonnes,  ou  innocentes,  en  verroit  on 
jamais  aucun  de  cet  ordre,  fionjugeoitdroi- 
tement  de  ces  adtions,  &  fi  par  une  erreur 
dangereufe  on  ne  s'imaginoic  qu'elles  font 
mauvaifes  &  criminelles? 

Sur  tout  ceci  paroit  dans  les  fcandales  qui 
naiffenc  des  actions  de  Dieu.  Les  hommes 
font  affés  impies  >  &  affés  infenfés  pour  être 
choqués  de  ce  que  Dieu  fait.  Sa  conduite, 
toute  fage,  &  toute  adorable  qu'elle  eft,  ne 
fâuroit  avoir  leur  approbation.    Ils  côndam-i 

nentr 


Vsi  fcandale.  ^17 

lient  cent  chofes,  qui  font  les  effets  de  fa 
Providence.  S'ils  en  étoient  creus  les  chofes 
iroient  autrement.  Les  méchans  n'auroient 
pas  autant'd'heureux  fuccés  qu'ils  en  ont.  Les 
gens  de  bien  ne  feroient  pas  auffi  n^aliraités 
qu'ils  le  font  ordinairement.  Tel  Prince  qui 
paroiSoic  utile  à  l'Eglife,  &  à  la  Religion, 
lî'auroit  pas  été  emporté  par  la  mort,  &  tel 
autre,  que  Dieu  n'a  donné  qu'en  fa  coiere? 
xnourroit  d^bord- 

Mais  quoi  de  plus  extravagant  que  ces  juge- 
mens?  Ceux  qui  les  prononcent  avee  tant 
de  hardiefle  &  de  confiance,  favent  ils  toutes 
les  raifons  que  Dieu  a  de  faire  tout  ce  quHl 
fait?  Sont  ils  en  état  de  fonder  la  profondeur 
de  ît^  voies?  Et  ne  devroient  ils  pas  fe  per- 
fuaderque  puis  que  Dieu  eft  incomparable- 
ment plus  îâge,  plus  jufle,  &  plus  miferi- 
cordieux ,  que  tous  les  hommes  effifemble, 
tout  ce  qu'il  a  trouvé  à  propos  de  faire  doit 
être  fans  comparaison  plus  avantageux,  & 
plus  neceffaire  que  tout  ce  qu'il  ne  fait 
point  ? 

Il  faudroit  donc  juger  droitement  de  tout 
pour  n'écre  fcandalifé  de  quoi  que  ce'*foir. 
Mais  au  défaut  de  ce  premier  moyen,  qui  en 
effet  efl:  quelquefois  affés  difficile  à  mettre  e» 
œuvre,  il  y  en  a  un  fécond,  qui  efttouf  jours 
aifé.  C'effc  celui  de  fufpendre  fon  jugement 
lors  qu'jon  n'a  pas  affés  d'évidence  pour  fe  dé- 
terminer fur  chacun  desobjeds  qui  feprefen- 
tent.  Si  on  n'a  pas  affés  de  lumière  pour  bien 
juger,  qu'on  ait  au  moins  affés  d'humilité, 
de  modeflie*   &  de  fageffe,  pour  ne  fe  pas 

O  \  ex« 


5:i8  Trait  é 

expofer  au  danger  de  juger  témérairement. 
Qu'on  lâiâfe  les  adlions  des  autres  au  jugement 
de  Dieu,  qui  voit  très  diftindtement  tout  ce 
qu'il  y  a  de  bien  &  de  mal,  ôc  qu'on  fe con- 
duire, non  par  ce  que  les  autres  font,  ou  ne 
font  pas,  mais  par  ce  qu'il  a  pieu  à  Dieu  de 
nous  commander.  Ce  fera  aux  autres  à  répon- 
dre de  leur  conduite  lors  qu'ils  comparoîtront 
devant  le  tribunal  du  Juge  fupreme  de  tous  les^ 
hommes.  Laiffons  leur  cette  grande  aflPaire, 
&  pour  nous  contentons  nous  de  travailler  à 
régler  de  telle  forte  nôtre  conduite,  qu'elle 
puifle  avoir  l'approbation  de  Dieu>  ôc  fervir 
à  l'avancement  de  nôtre  falut. 


e  HA  P  I  T  R  E     Y. 

Vh  fcanàaU  aHif. 

/^Èla  fufKra  fur  le  fujet  de  cette  efpece  de 
^^fcandale  qu'on  nomme  paffif.  J'ai  dit  que 
l'adif  efl:  toute  adion ,  tout  difcours,  toute 
omiffion  de  l'un  ou  de  l'autre,  qui  peut  faire 
tomber  le  prochain  dans  quelque  péché.  Sur 
quoi  il  faut  remarquer  en  premier  lieu  que  lors 
qu'on  parle  de  faire  tomber  le  prochain  dans 
k  péché,  on  n'entend  pas  que  cela  fe  fafle 
invinciblement,  &  d'une  manière  fi  e^Hcace, 
qu'il  foit  impolîîhle  d'y  refifter.  Si  ceci  étoit 
neceffaire  on  ne  fcandaliferoit  jamais perfon- 
ae,  Q^t  ^ue  peut  on  faire  pour  nous  porter  à 


t>ufcandah.  319 

pfecher,  à  quoi  nous  ne  puiffions  reffifter? 
On  entend  donc  (implemenc  que  l'acStion 
fcandaieuie  aie  quelque  efficace  >  grande  ou 
petite  >  pour  induire  nôtre  prochain  à  pé- 
cher. 

Il  faut  remarqueren  deuxième  lieu  que  Tef- 
iicace  des  moyens  qu'on  emploie  pour  nous 
porter  à  pécher  dépend  beaucoup  moins  ^^^ 
qualités  de  ces  moyens,  que  de  nôtre  difpo- 
fition.  Delà  vient  quecommecesdifpofîtions 
font  très  différentes,  ce  qui  eftfcandalepour 
les  uns,  ne  Teft  pas  tous}ours  pour  les  autres. 
De  là  vient  encore  que  ce  qui  donne  dufcan- 
dale  en  un  temps  n'en  donne  point  en  un 
autre.  Aujourd'hui  perfonne  ne  fe  fcandalifc 
de  voir  négliger  l'ebfervation  d-e  la  loi  cere- 
monielle,  ôc  une  infinité  de  perfonnes  s'en 
fcandalifoient  du  temps  de  S.  Paul,  Ceci  efl 
très  important,  &  il  n'y  a  peut  être  rien  qui 
répande  plus  de  jour  fur  cette  matière.  En 
particulier  on  comprend  par  là  comment  la 
fimple  propofîtion  d'un  objet  peut  être  un 
fcandale.  En  effet  il  y  a  des  gens  difpofés  de 
telle  manière  qu'il  ne  faut  que  leur  propofer 
un  objet,  non  feulement  pour  les  porter  à 
le  fuir,  ou  à  le  rechercher,  mais  encorepour 
les  y  porter  fortement  &  efficacement.  Ce 
fut  en  cela  queconfifla  le  fcandale  que  Balaam 
confeiila  à  Bilak  de  mettre  devant  les  enfans 
4'irrael  par  la  proiiitution  de  Baalpeor.  V. 
Nomb.  XXXI.  16.  &  Apoc.  II.  14.  Ce 
fut  encore  de  cette  manière  que  Berfabée  fie 
pécher  David. 

En  troifiéme  lieu  il  faut  remarquer  qu'on 
O-  f  peut- 


320  Traité 

peut  fe  conduire  fort  diverfement  à  l'égard 
dQs  péchés  du  prochain.  Je  parle  des  pé- 
chés à  faire,  car  c'eft  de  ceux  la  feuls  qu*il 
s'agit. 

I.  On  peut  s'y  oppofer,  faifanf  fes  efforts 
pour  empêcher  le  prochain  de  les  commettre, 
ibit  en  l'en  difluadant,  ou  autrement.  C'efb 
ce  que  la  charité  exige  de  nous,  &  il  y  a  des 
devoirs  qui  ne  confiftent  qu'en  cela  feul,  par 
exemple  la  correction  fraternelle.  Ceci  eft 
oppofé  direâ:ement  au  fcandale. 

II.  On  peut  laiffer  faire  le  prochain  qui 
paroit  prêt  à  commettre  une  méchante  aélion. 
On  peut  s'abftenir  également ,  foit  de  l'en 
empêcher,  foit  de  l'y  pouffer.  Ce  procédé  effc 
diredtement  contraire  à  la  charité.  11  Vq& 
même  quelquefois  à  la  juflice ,  comme  on  Ta 
fait  voir  dans  le  traité  de  la  Reftitution.  Mars 
quelque  criminel  que  ceci  foit  ce  n'eft  pas  un 
fcandale,  &  qui  que  ce  foit  ne  fait  confifter 
ce  péché  en  cela. 

III.  On  peut  faire  quelque  chofe  de  plus. . 
On  peut  lever  les  obftacles  qui   empéchoient 
le  pécheur  de  faire  ce  qu'il  avoit  dans l'efprit, 
comme  lors  qu'un  domeflique  ouvre  la  porte  ; 
à  un  voleur,  ou  à  un  adultère,  qui  veut  en-  ' 
trer  dans  une  maifon  avec  de  mauvais  deffeins. 
Cette  adion  eft  encore  plus  criminelle ,    & 
plus  contraire  à  la  charité  que  la  précédente, 
au  moins  lors  qu'on  fait  ce  qu'on  fait.    Mais 
j'ai  quelque  pêne  à  croire  que  ce  foit  un-Veri- 
table  fcandale.  Jenemefouvienspasau  moins 
d'avoir  leu  d'Auteur  qui  donnât  ce  nom  à  cet- 
te aûion. 


Vu  fcavdaïe.  321 

IV.  On  peur  aider  le  pécheur  a  commet- 
tre le  péché  qu'il  a  refolu.  On  peut  lui  en  fa- 
ciliter l'exécution,  &  lui  en  donner  les 
moyens,  comme  lors  qu'un  valet  donne  une 
échelle  à  un  voleur,  ou  à  un  adultère,  pour 
entrer  dans  la  maifon  de  fon  maître.  Je  ne  me 
fouviens  pas  d'avoir  remarqué  que  l'Ecriture 
donne  le  nom  de  fcandale  àcetteadtion.  Ce- 
pendant j'ai  de  la  pêne  à  croire  que  ce  n'enfoit 
un.  On  en  verra  les  raifonsdan^  l'un  des  cha- 
pitres fuivans. 

V.  On  peur  propofer  à  àes  perfonces  dif- 
pofées  d'une  certaine  manière  des  objets  pro- 
pres à  les  émouvoir,  &  leur  inlpirer  desfen- 
timens  criminels.  C'eft  ce  qu'on  peut  faire 
en  quatre  manières.  I.  Par  des  aâ-ions  d'ail- 
leurs criminelles,  comme  lorsqu'on  fait  un' 
outrage  à  un  homme  emporté.  II.  Par  dégr- 
adions indiSFerentes,  mais  faites  indifcrere- 
menty  6l  mal  à  propos.  C'eftlefcandedonc 
S.  Paul  parle  en  tant  d'endroits.  III.  Fardes^ 
adions  indifférentes  faites  innocemment  y 
comme  lors  Gîj'on  fait  des  chofes  dont  on  a 
lieu  de  croire  que  perfonne  ne  fera  choqué. 
IV.  Par  des aâiions  bonnes  &  louables,  com- 
me lors  que  les  fidelles  de  Jerufalem  fe  fcan- 
daliferent  de  ce  que  S.*  Pierre  étoit  ailé  chéS' 
Corneille  pour  le  baptizer. 

V I.  On  peut  induire  ô^^pouffer  le  prochaiiif 
à  commettre  quelque  péché,  employant  àce- 
deteftable  defîein  desraifons,  des  exhorta- 
tions, des  prières,  des  reproches,  des  raille- 
ries,  des  promeffes ,  des  menaces»  des  côupV 
&  d'autres  Croies  f€ffîblâbles. 


J2Z  Tfdtîté 

Le  péché  de  fcandale  confifte  principale- 
ment dans  ces  deux  dernières  adîions  ,  &  l'E- 
criture leur  donne  ordinairement  ce  nom. 
Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  important  c'eft  de 
voir  s*il  y  a  tousjours  du  mal  à  donner  de  ces 
ferres  de  fcandales.  G'eft  ce  qu'on  va  recher- 
cher dans  les  chapitres  luivans. 


C  H  A  P  I    T  R  E     VI. 

Si  le  fcânâaîs  aVvf  efl  tomjofirs  un  péché» 

TL  efl:  certain  en  premier  lieu  que  donner 
•*^du  fcandale  eâ  d'ordinaire  un  très  grand  pé- 
ché, il  le  faut  bien,  puis  que  Jefus  Chriftdic 
dans  l'Evangile  j  Malheu^r  à.celui  par  qui  le 
fcandale  arrive.  ïi  lui  vaueir oit  mieux  qu  on  lui 
attachât  au  €ol  une  meule  d'ânes  é^  qu'on  le  jet'* 
tât  dam  la  mer.  Mate  XvV  1 1 1. 

Mais  auffi  d'un  autre  côté  il  eft  certain  qu'il 
y  a  tel  fcandale  a<5tif  qui  eil  très  innocent,  li 
le  faut  bien  >  puis  que  Jefus  Ghrift  lui  même 
en  a  donné  plufieurs  en  fa  vie.  Combien  de 
fois  les  Scribes^  &  les  Ptiariziens  ont  ils  été 
choqués,   foit   de  ce  qo'il  mangeoit  avec  les 
peagers,  &  les  gens  de  mauvaiîevie,  foit  de 
ce  qu'il  gueriflbit  le^  malades  le  jour  duSab* 
bat?  S.  Paul  même  ne  ditil  pas  quecegrand 
Sauveur  crucifié  eft  un  fcandale  perpétuel  auXi. 
Juifs?  De  là  vient  ce  queJefusChriftluimé-; 
mé  difoit  aux  Difciples  de  S.   Jean  Baptifte,  i 
Bienheureux  e^  cflm  f»*  m  fita^  fa$  Jcandàlii- 


Du  fcandale,  ^^3? 

Le  fcandale  adif  eft  donc  queîquefois  cri- 
minel, &  quelquefois  innocent.  Ainfi  toute 
la  difficulté  fe  réduit  àfavoirquatid  c'eft  qu'il 
a  Tune  ou  Tautrede  ces  qualités.  Tout  dépend 
principalement  de  deux  chofes,  de  l'intention 
avec  laquelle  on  fait  Tacflion  qui  donne  du 
fcandale,  &  de  la  eonoiflancequ'on  a,  ou 
qu'on  n'a  pas,  de  l'effet  que  cette  action  peut 
produire.  C'eft  ce  qui  fait  cinq  divers  ordres 
d'aélions  fcandaleufes. 

I.  Quelquefois  on  induit  îe  prochain  à  pé- 
cher, fans  fâvoir  qu'on  l'induife ,  ni  àpecher, 
ni  à  quoi  que  ce  foit,  comme  lors  qu'on  fait 
une  action  qu'on  croit  que  perfonne  ne  ver- 
ra,  ou  ne  remarquera ,  mais  qui  étant 
veuë  &  remarquée  porté  quelqu'un  à  pé- 
cher. 

I  f .  Quelquefois  on  fait  bien  qu'on  iuduit 
le  prochain  a  quelque  chofe,  mais  on  ne  fait 
pas  que  l'a€tion  à  laquelle  on  l'induit  foit  un 
péché.  C'eft  ce  qui  arrive  à  ceux  quiprefîent 
les  autres  d'embrafler  de  faufles  Religions. 

III.  Quelquefois  on  fait  que  ce  qu'on  va 
faire  induira  le  prochain  à  pécher,  &  on  ne 
laifTe  pas  de  le  faire,  parce  qu'on  juge  quece 
qu'on  fait  eft  nèceflaire,  ôt  qu'on  ne  peut 
l'omettre  fans  offenfer  Dieu.  C'eft  ce  qui  ar- 
rive foavent  aux  Prédicateurs»  Ils  difent  de 
certaines  cbofes  dont  ils  faventbien  quequel^ 
ques  uns  de  leurs  Auditeurs  feront  choqué**' 
Mais  comme  ils  les  jugent  neceiîâires,  ils  ne 
lâiflent  pas  de  les  dire.' 

IV.  QUéiquefôis  on  fait  que  c6  qu'on  vs- 
filtre  itt(îiiîïft.k  ^o^ftia  à  pécher  >  èc  on  ««- 

Q  6-  kite 


h 


524.  Traité 

laifle  pas  de  le  faire,  parce  qu*on  efpere  que 
ce  peehé  du  prochain  donnera  quelque  plai- 
fir,  ou  quelque  profit  temporel  à  celui  qui  le 
porte  à  le  commettre,  comme  lors  qu'on  don^ 
ne  de  l'argent  à  un  afTaflîn  afin  qu'il  tue  ua 
ennemi,  ou  aune  femme  afin  qu'elle  fe 
proftitue. 

V.  Quelquefois  on  induit  le  prochain  à  de. 
certaines  aéiions,  qu'on  fait  être  des  péchés  ^ 
&  on  les  y  induit  par  cette  feule  raifon  qu'on: 
veut  qu'ils  pèchent  &  qu'ils  mettent  de  nou- 
veaux obftacies  à  leur  falut. 

Quelques  Cafuifles  de  la  communion  Ro- 
maine ne  font  confiiler  le  fcandale  que  dans, 
l'adion  de  ceux  qui  ont  la  dernière  de  ces  in- 
tentions» Mais  rien  ne  nie  paroit  plus  abfur- 
de  que  cette  penfée.  Si  elle  avoit  lieu  le  fcan- 
dale lèroit  u^  péché  don^t  on  ne  pourroit  con- 
vaincre perfonne,  car  le  moyen  de  convain* 
cre  les  plus  fcandaleux  qu'ils  ont  péché  avec 
une  telle  intention  ?  Qu'y  auroit  il  d'ailleurs 
de  plus  rare  que  le  fcandale  ?  Car  ne  faut  il 
pas  porter  la  malignité  à  fon  comble  pour  in- 
duire les  autres  à  pécher  dans  le  feul  deflein 
de  les  faire  pécher?  Qu'eftce  que  les  Démons 
fant  capables  de  faire  de  pis?  Et  fi  cela  étoit 
comment  Jefus  Chriflr  auroic  il  peu  dire  qu'il 
elt  neceflairequ  'il  arrive  des  fcandaies?  Qu'on 
prenne  le  mot  de  nsceffane  au  fens  qu'on  vou- 
dra. On  ne  trouvera  point  deneceffitéqu'on 
pui(Te  attribuer  à  de  tels  excès,  qui  ne  font, 
ai  utiles,  ni  inévitables.  D'ailleurs  qnandje- 
fus  Chrift  difoit  à  S.  Pierre,  Tu  n^n  enfcan' 
dalfx  lui  actcibuoic  il  ceci^  effîrpyable  inten-^^ 

tion? 


Bufeandaîe,  32Ç 

tion?  S.  Paul  de  même  Tattribuet-il  à  pas 
un  de  ceux  qu'il  accufe de  fcandalifer  leurs  frè- 
res en  mangeant  indifcrecement  devant  euie 
ÛQs  viandes  dont  la  loi  de  Moïfc  defendoit 
l'ufage? 

Il  faut  donc  tenir  pour  confiant  qu'on  peut 
donner  du  fcandale  en  quelle  que  re  foit  des^ 
cinq  manières  que  j*ai  indiquées.  Mais  il  eft 
vrai  auflî  que  ces  cinq  manières  ne  font  pas 
également  criminelles.  Les  deux  dernières  le 
font  tousjours,  &  en  toute  forte  de  cas.  Les 
trois  premières  le  fontquelquefois,  mais  quel- 
quefois auflî  ne  le  font  point. 

La  troiûéme  efb  criminelle  lors  qu'on  fe 
trompe  dans  le  jugement  qu'on  fait  touchant 
k  neceffité  de  ce  qu'on  fait,  &  que  l'erreur 
où  Ton  tombe  de  cette  manière  eft  une  erreur 
qu'on  a  peu  éviter.  Elle  eft  innocente,  d'un 
eôté  lors  que  ce  qu'on  fait  écoit  véritable- 
ment neceflaire>  &  de  l'autre  lors  que  ne  l'é- 
tant pas  l'erreur  qui  le  fait  prendre  pour  tel 
eft  une  erreur  inévitable  &  involontaire. 

U  faut  dire  la  même  chofe  de  l'erreur  qui 
accompagne  les  deux  premières  efpeces  de 
fcandale.  Si  cette  erreur  eft  inévitable  &  in^ 
volontaire,  elleexcufe,  mais  fi  on  apeul'e^ 
¥iier,  elle  ne  fait  pas  le  même  effec. 


K^  £*  £S3 


^i,S  Traité 


CHAPITRE     VIL 

Viverfes  mameres  affx^uelles  on  peut  induL 
re  le  prochain  a  des  atîions  qtion  fait  éir0 
criminelles,  « 


'T'Out  cela  eftaiïes  clair ,  &  il  n'y  a  rien  à 
-■-  ajouter,  au  moins  à  l'égard  de  la  premiè- 
re, de  la  féconde  3  &  de  la  cinquième  de  ces 
cinq  manières  de  (candalifer  le  prochain^  Mais 
iiy  a  quelques  reBexions  à  faire  fur  la  troifié^ 
mej&  fur  tout  fUr  la  quatrième,  par  laquelle 
âuffi  je  vai  commencer. 

Je  i  ai  faite  conhfter  à  fa  voir  que  ce  qu'on 
va  faire  induira  le  prochain  à  pecherjôs  à  ne  pa» 
laiffer  de  le  faire,  parce  qu'on  efpere  de  re- 
tirer quelque  avantage  >  quelque  utilité,  ou 
quelque  plaifir,  foit  du  péché  que  le  prochain 
commettra,  foit  de  l'aâion  par  laquelle  on  le 
porte  à  le  commettre. 

Ceci  eftdcteftable,  &  ce  n'eft  pas  fans  rai- 
fon  que  le  Fils  de  Dieu  s'explique  fi  fortemenC 
là  deflus  dans  \gs  parolesque  j'ai  déjà  rappor- 
tées, déclarant  qu'il  feroit  plus  avantageux 
d'être  jette  dans  la  mer  avec  une  meule  atta- 
chée au  col,  que  de  fcandalifer  le  plus  petit 
de  ceux  qui  croient  en  lui.  Ce  qu'il  en  dit  n'eft 
nullement  outré  &  exccflîf.  L'atrocité  de  ce 
péché  eft  extrême.  Il  eft  direétement  oppofé 
à  la  charité^  La  charicé  nous  oblig«  à  faire' 


Dufcandate.  327- 

toute  forte  de  biens  à  nôtre  prochain ,  &  ce 
péché  lui  fait,  non  feulement  du  mal,   mais 
le  plus  grand  &  le   plus  terrible  de  tous  les 
maux,  n'y  en  ayant  point  d'égal  à  celui d'of-- 
fcnfer  Dieu,  &  de  violer  fa  loi. 

On  regarde  comme  un  grand  péché  ra<> 
tion  de  ceux  qui  ôtent  le  bien  à  leurs  frères >  . 
&  on  a  raifon  d'en  faire  ce  jugement,  lln'en  ^ 
faut  pas  davantage  pournous  fermer  la  porte 
du  ciel,  fuivant  ce  que  dit  S.Paul,  Nefavés^ 
'VOUS  pas  que  les  injures  n  entreront  point  dans  ie 
royaume  de  Dieu  ?  On  regarde  la  calomnie  com- 
me un  péché  encore  plus  grand  que  i'jnjufti- 
ce,  &  on  a  raifon ,  parce   qu'en  effet  la  ré- 
putation eft  plus  precieufe  que  les  richefîes. 
On  regarde  l'homicide  comme  un  péché  en»- 
core  plus  grand  que  les  precedens ,  &  on  eft 
fondé  à  en  faire  ce  jugement  ,    parce  qu'en 
effet  l'homicide  ravit  la  vie,  le  plus  excellent 
&  le  pi  us  précieux  des  biens  temporels.   C'effc 
pourquoi  l'Ecriture  dit  que  le fang  innocent  : 
injuftement  répandu  crie>  &  demande  ven«- 
geance  à  Dieu. 

Mais  fi  cela  cfi:  quel  fera  donc  le  péché  de 
ceux  qui  donnent  à  leurs  frères  cette  forte  de 
feandale  dont  nous  parlons?  Ils  ne  leur  ôtent 
pas  les  biens,  la  réputation,  ou-la  vie,  mais 
le  falut.  Ils  ne  tuent  pas  leur  corps,  mais  leur 
ame.  Ils  leur  donnent  dans  le  moment  mémei 
la  mort  fpirituelle.  Ils  les  aiTujettiflent  à  là 
neceffité  de  foufiPrir  un  jour  réternelle.  Ils  les 
foûmettent  à  tous  les  efièts  de  la  haine  &  de 
la  vengeance  de  Dieu.  £n  un  mot  ils  leur 
^^  £Qu$^  ks-maux  poi£bk&|^   &  les  jettent 

dans 


5ZS  Traité 

dans  un  abîme,  d*oii  peut  être  ils  ne  fetire^ 

ront  jamais. 

Qu'ell  ce  que  le  Démon  peut  faire  de  pis  ? 
Quelle  autre  occupation  a- 1- il?  A  quoi  s'appli- 
que t- il  qu'à  nous  jetter  dans  le  crime,  &  qu'à 
nous  porter  à  violer  les  loix  de  nôtre  grand 
Dieu?  N'eft  ce  passée  deceftable  métier  qui 
fait  que  l'Ecriture  lui  donne  les  noms  d'adver- 
faire,  de  tentateur,  &  de  feduâeur  f^  Ceux 
dont  nous  parions  l'imitent.  Ils  font  fes  Dif- 
cipies,  fes  organes,  &  fes  emiffaires.  C'eft 
pourquoi  auffi  S.  Paul  nou5  dit  qu'il  agit  en 
eux  avec  efficace. 

Ce  péché  pourtant  n'eft  que  trop  commun. 
On  Je  commet  chaque  jour,  &  il  y  a  même 
plufieurs  manières  particulières  auxquelles  on 
le  commet.  Les  principales  font  les  cinq  fui- 
vantes.  La  première  c'eft  de  faire  des  adions, 
ou  de  proférer  des  paroles,quî  immédiatement, 
&  par  elles  mêmes ,  excitent  des  mouvemens 
criminels  dans  Tame  des  autres.  La  féconde 
c'efb  de  tâcher  de  porter  les  autres  par  des  rai- 
fons,  ou  autrement,  à  faire  desadionsmau- 
vaifes.  La  troifiéme  de  leur  donner  de  mau- 
vais exemples.  La  quatrième  delesaiderpour 
exécuter  les  mauvais  deifeins  c^j'ils  ont  déja^ 
formé»,  &  de  leur  en  donner  le  moyen.  La 
cinquième  de  faireindifcretement  devant  eux 
des  aâions  indi^erentes  deieurnaturer  mais 
propres  à  les  porter  à  pécher. 

Il  eft  bon  dé  faire  des  reflexions  particulie- 
tes  fur  chacune  de  ces  cinq  manieresauxquel- 
ks  on  peut  donner  cette  cfpeces  de  fcandale. 


1 


Dufcandale.  ^i^ 

ce  qu'elles  ont  de  contraire  à  la  volonté  de 
Dieu.  J'y  vai  travailler  dans  les  chapitre* 
(liivans. 


CHAPITRE    VIIL 

JDfffiandale  qtton  donne  en  excitant  les  paf^^ 
fions*  T 


T\Es  cinq  manières  que  j'ai  indiquées  dans 
•*-^le  chapitre  précèdent  la  première  eft  celle 
qui  produit  Ion  effet  le  plus  immediatenient, 
leplus  promptement,&  peut  être  avec  le  plus 
d'efficace  &  de  certitude.  En  effet  on  eft  d'or- 
dinaire difpofé  de  telle  façon  qu'il  ne  faut 
qu'une  certaine  adion  du  prochain  pour  faire 
naître  dans  l'ame  quelque  mouvement  crimi- 
Hcl.  Par  confequent  faire  cette  adtion  c'eft 
produire  ce  mouvement. 

C'eft  ce  que  font  en  premier  lieu  ceux  qui 
outragent  leurs  frères,  foit  par  des  paroles, 
foit  par  des  avions.  Qui  eft  celui  en  effet  qui 
ne  fait  quel  fond  de  vertu,  &  quelle  plénitu- 
de de  charité  &  d'humilité  il  faut  avoir,  pour 
recevoir  quelque  outrage  fans  en  être  émeu, 
&  fans  en  avoir  aucun  reflentiment  contre 
celui  par  qui  on  fe  voit  traité  de  la  forte  ?  Et 
qui  ne  fait  en  même  temps  combien  cette 
plénitude  d'humilité  &  de  charité  eft,  je  ne 
dirai  pas  rare,  mais  extraordinaire,  dans  un 
fiecleauffi  corrompu  que  celui  ci  ?  Par  confe- 
quent 


Ip»  Traité 

quent  on  ne  peut  douter,  &  on  ne  doute  pas 
en  effets  qu'outrageant  quelqu'un  on  ne  lui 
infpire  du  reflentiment,  &  on  ne  le  difpole 
d'une  manière  qui  n'eft  que  trop  efficace,  à 
faire  fucceder  à  ce  refïentiment,  &à  tous  les 
tranfports  qui  l'accompagnent,  une  haine 
permanente,  c'eft  à  dire  la  difpofîtion  du 
monde  la  plus  oppofée  à  la  charité,  &  la  mar- 
que la  plus  certaine,  &  la  plus  fenfible  delà 
mort  de  l'ame. 

Je  ne  demanderois  que  cecifeul,  confidô- 
ré  avec  un  peu  d^application,  pour  couvrir 
de  confufion  tous  ceux  qui  s'imaginant  d'ail- 
leurs d'avoir  quelque  pieté  font  en  effet  affés 
impies  pour  outrager  leurs  prochains,  fur 
tout  pour  le  faire  de  deflein  prémédité,  Ôe 
après  avoir  eu  le  temps  de  réfléchir  fur  ce 
qij'ik  v^nt  faire.  Car  enfin  que  peut  on  ima- 
giner de  plus  infenfé  qu'une  telle  erreur?  Ne 
pas  douter  qu'on  ne  foit  Chrétien  dans  le 
t^nps  qu'on  met  fi  indignement  fous  les  pies 
les  règles  les  plus  faintes  du  Chriftianifme ,  fe 
flatter  de  l'efperance  de  l'impunité  dans  le 
moment  même  qu'on  fait  un  outrage  fi  fan- 
glantàDieu,  s'imaginer  d'être  l'enfant  dé 
Dieu  ,  l'héritier  du  ciel,  le  vaiffeau  de  la  grâ- 
ce fanâ:iâante&  régénérante,  &  en  même 
lemps  affâffiner,  non  le  corps,  mais  l'ame  de 
fon  prochain ,  tranfpercer  cette  ame  d'un  trait 
mille  fois  plus  rapide,  &  plus  pénétrant  que 
ceux  qyi  tuent  le  corpî,  en  former  le  deflein 
par^vance ,  &  l'executerquelque  temps  après , 
joindre V  dis-je,  toutes  ees  chofesenfe^ble? 
is'eô  ce  pas  atîocier  le  feu  avec  l'eau,  &  di- 

gçrer. 


Du  fcandale.  551 

g€rer  les  contraditions  les  plus  immédiates? 

Je  mets  en  ce  même  rang  ces  faifeurs  de  rap- 
ports vrais  ou  faux ,  ces  femeurs  de  difcorde 
&  de  divifion ,  qui  fous  prétexte  d'avertir 
ceux  dont  ils  font  femblant  d'être  les  amis  de 
ce  qu'il  leur  importede  favoir ,  leurinfpirent 
les  haines  les  plus  violentes  contre  leurs  fre« 
res,  &  les  portent  par  là  à  tous  les  excès  qui 
ont  accoutumé  d'en  être  les  fuites.  Ge  font 
là  ces  langues  malignes,  qu  i  félon  l'exprcffion 
d'un  Prophète  ont  un  venin  plus  pernicieux 
que  celui  des  vipères  &  des  afpics.  Ce  font 
des  flambeaux  de  difcorde  &  de  divifion,  qui 
félon  la  penfée  d'un  Apôtre  mettent  tout  le 
monde  en  feu,  &  s'expofent  à  un  danger 
comme  inévitable  de  brûler  un  jour  eux  mê- 
mes du  feu  de  l'enfer. 

En  troiiiéme  lieu  je  mets  dans  ce  rang  3. 
non  feulement  les  flatteurs,  mais  en  gênera 
les  donneurs  d'éloges ,  quelque  finceres,  de 
quelque  juftes  qu'ils  puiflent  être.  U  n'y  a 
point  de  venin  plus  mortel  que  celui  ci.  Car  qui 
peut  douter  de  deux  chofes?  L'une  que  l'or- 
gueil eA  l'un  de  nos  plus  criminels  défauts, 
l'un  de  ceux  que  Dieudeteftele  plus ,  &qui 
mètrent  les  plus  puiflans  obftacles  à  nôtre  fa- 
lut:  L'autre  que  rien  n'eft  plus  propre,  je»e 
dirai  pas  à  faire  commettre  (^  pèche,  mais  à 
le  porter  au  dernier  excès,  que  les  louanges?' 
Les  cenfures,  les  reproches ,  les  inveâives, 
lesfatyres,  ne  font  pas  capables  de  nous  ea 
guérir.  Que  feront  dont  les  louanges?  Et  que 
croirons  nous  de  nous  mêmes  lorsqu'on  nous 
dira  que  toute  la  terre  nous  admire*    fi  noue 

se.- 


332  Traité 

ne  pouvons  nous  empêcher  de  croire  que 
nous  valons  beaucoup  lors  même  qu'on  nous? 
affeure  que  toute  la  terre  fe  moque  de  nou?? 
Ainû  les  empoifonneurs,  que  tout  le  monde 
detefle  avec  tant  de  raifon  &  de  fondement, 
font  de  très  petits  pécheurs  au  prix  de  ces 
loueurs  déclarés,  de  ces  lâches  flatteurs,  de 
ces  donneurs  d'encens,  qui  empoifonnent, 
non  le  corps  5  mais  Famé,  &y  répandent  un 
venin  fi  pernicieux. 

Les  paroles  libres,  particulièrement  celles 
qui  marquent  quelque  impureté,  font  enco- 
re le  même  effet.  Elles  font  naître  des  idées, 
&  excitent  des  mouvemens,  qui  n'ont  rien 
que  de  criminel.  Elles  détruifent  peu  à  peu 
l'horreur  qu'une  bonne  éducation,  &  l'ouie, 
&  la  lecture  de  la  parole  de  Dieu,  avoient 
donnée  pour  le  crime,  &  font  qu'on  le  re- 
garde comme  beaucoup  moins  affreux  qu'il 
n'efl,  après  quoi  on  fe  porte  avec  moins  de  ; 
répugnance  à  le  commettre. 

La  manière  immodefte,  &  peu  Chrétien*^' 
ne,  en  laquÈÎle quantité  de  femmes  s'habik- 
lent,  fur  tout  la  liberté  qu'elles  fe  donnent;: 
de  découvrir  leur  gorge,  eft  encore  un  fcan-- 
dâle  de  ce  même  ordre.  Car  enfin  ileftcom-- 
me  inévitable  qu'elles  n'infpirent  par  là  de?; 
defirs  criminels  à  des  hommes  impurs,  quit 
n'ont  d'eux  mêmes  que  trop  de  pente  au  pé- 
ché, &  que  la  moindre  chofe  y  porte  effica- 
cement. 


C  H  A- 


Xlacette  CxmfcietLce 


Du  Jcandale.  333 


C  H  A  PITRE  IX. 

Vi$  fcandale  qnon  donne  en  perf^adant  de 
pécher, 

T  A  féconde  manière  de  commettre  ce  grand 
•'-^peché  confifte  à  tâcher  d'infpirer  aux  autres 
le  deflein  &  la  refolution  de  faire  des  adions 
mauvaifes.  C'efl  ce  qu'on  peut  faire  en  plu- 
fieurs  façons ,  en  commandant  ces  fortes  d'ac- 
tions à  ceux  fur  qui  on  a  quelque  autorité  & 
quelque  pouvoir,   en  les  confeillant  aux  au- 
tres, en  les  priant  de  les  faire,   en  leur  alle- 
ganc  des  raifons  pour  les  y  porter,  en  y  ajou- 
tant des  promeffes,   des  oflFres,  des  prefens> 
des  menaces ,  des  coups ,  des  reproches ,  des 
railleries  piquantes ,    &  d'autres  chofes  pro- 
pres à  faire  impreffion  furl'crprit,  &  à  déter- 
miner la  volonté. 

Ce  péché  efl  horrible.  En  effet  on  n'y  tom- 
be jamais  qu'on  n'en  commette  deux  trcsdif- 
ferens.  On  fe  rend  en  premier  lieu  coupable 
du  péché  que  commettra  celui  qu'on  porte  à 
le  commettre.  Car  c'eft  une  vérité  confian- 
te, &  dont  perfonne  ne  difconvient,  que 
toute  acStion  eft  auffi  bien  inputée  à  celui  qui 
la  fait  faire,  qu'à  celui  qui  la  fait,  fuivant  la 
règle  du  droit,  Celui  qui  fait  par  un  autre  efi 
eenfê  faire  par  foi  même.  En  deuxième  lieu  on 
pèche  contre  la  charité  qu'on  doit  au  prochain» 

le 


334  T^'aité 

le  portant  efficacement  à  ofîenfer  Dieu,  8c 
tuant  par  là  fpirituellement  fon  ame,  ce  qui 
n'eft  pas  un  moindre  excès  que  le  précè- 
dent. 

Ainfî  par  exemple  un  homme  qui  donne 
de  l'argent  à  un  autre  pour  l'obliger  à  faire  un 
faux  ferment,  fe  rend  coupable  de  deux  pe- 
diés,  du  faux  ferment,  que  Dieu  lui  impute 
comme  s'il  Tavoit  fait  lui  même,  6c  du  mal 
qu'il  fait  à  celui  qu'il  porte  à  commettre  ce 
grand  pecfeé. 

Je  dis  la  même  chofe  de  ceux  qui  excitent 
4es  autres  à  boire,  ou  à  manger  avec  excès. 
En  effet  boire  &  manger  avec  excès  eft  un 
grand  péché  ^  &  on  n'en  peut  douter  fi  l'on 
confidere  que  félon  S.  Paul  ceux  qui  le  com- 
mettent n'entreront  point  dans  le  royaume  de 
Dieu.  Par  conséquent  preffer  les  autres  de  le 
commettre  c'effc  premièrement  fe  rendre  ref- 
ponfable  du  peçhé  que  commettront  ceux  qui 
auront  cette  complaifance  pour  eux.  C'eft 
d'ailleurs  leur  faire  un  tort  irréparable,  puis 
que  c'efl  leur  fermer  la  porte  du  ciel. 

Quelquefois  même  on  commet  par  là  trois 
divers  pechès.  C'eft  ce  qui  arrive  toutes  les 
fois  qu'un  homme  feduit  une  fille ,  ou  une 
femme  mariée.  Il  fe  rend  alors  coupable  du 
péché  d'adultère,  ou  d'impureté  qu'il  com^^ 
met  lui  même,  du  péché  de  même  ordre, 
^ue  celle  qu'il  feduit  commet  avec  lui,  & 
du  tort  qu'il  lui  fait  en  le  lui  faifant  com- 
mettre. 

Qu'on  ne  me  dife  pas  qu'en  induifant  les 
autres  à  pécher  on  ne  les  y  contraint  pas,  & 

que 


Du  fcandakl  3^5 

que  ceux  qui  fe  rendent  à  ces  inductions  s'y 
rendent  volontairement.  Car  outre  que  fi  cet- 
te raifon  étoit  bonne  elle  juflifieroit  même  le 
Démon  >  qui  peut  bien  nous  tenter,  mais  qui 
ne  fauroit  nous  contraindre,  outre  cela,  dis-» 
je,  qui  ne  voit  que  cette confideration,  bien 
loin  d'exténuer  la  faute  de  ceux  qui  fcandali- 
fent  de  cette  manière  les  autres,  l'aggrave? 
S'ils  contraignoient  ceux  qu'ils  induifent  à  pé- 
cher, ils  ne  leur  feroifint  pas  à  beaucoup  prés 
le  mal  qu'ils  leur  font,  ou  pour  mieux  dire 
ils  ne  leur  en  feroientprefque  point.  ïlsn'em- 
pécheroient  pas  que  leur  ame  oe  xlemeurât 
tousjours^  pure  &  innocente,  qui  eft  ce  qu'il 
y  a  de  plus  important,  au  lieu  que  de  la  ma- 
nière qu'ils  s'y  prennent,  ils  débauchent  1« 
volonté,  &  portent  le  crime jufques  dans  le 
fond  de  l'ame,  c'eit  à  dire  qu'ils  font  le  plus 
grand  mal  qu'il  foit  poffible  de  faire. 

Tout  cela  fait  voir  la  grandeur  &  l'atrocité 
de  ce  crime.  Mais  quoi  qu'il  foit  tousjours 
grand ,  il  ne  l'eft  pas  tousjours  également. 
Piufîeurs  chofes  y  mettent  de  la  différence. 
En  effet  on  comprend  fans  péhe  que  plus  le 
péché,  auquel  on  porte  les  autres  eft  grand, 
plus  celui  qu'on  commet  en  les  y  portant  eli 
épouvantable.  Plus  il  y  a  de  perfonnes  qu'on 
porte  à  pécher,  plus  il  y  a  de  mal  à  lesypor* 
ter.  Plus  l'adtion  par  laquelle  on  les  y  porte 
eft  efficace,  plus  elle  eft  criminelle.  Les 
moyens  dont  on  fe  fert  pour  les  y  porter  peu- 
vent encore  être  plus  ou  moins  mauvais.  Les 
motifs  qui  déterminent  à  faire  ce  qui  peut 
produire  ce  fâcheux  effet  font  àuffi  hauffer 

& 


33^5  Traité 

&  baifler  la  grandeur  du  crime  qu'on  com- 
met par  là.  Car  plus  ces  motifs  font  légers, 
plus  le  péché  qu'ils  font  commettre  eft  hor- 
rible. 

.  Il  fe  prefenteroit  ici  beaucoup  dequeftions 
à  examiner,  mais  comme  je  les  ai  éclaircies 
ailleurs,  les  unes  dans  mon  traité  de  la  Ref» 
titution,  liv.  II.  &  les  autres  fur  la  fin  du 
premier  livre  de  la  Confcience,  je  ne  m'y  ar*^ 
réterai  pas  prefentemenr. 


CHAPITRE     X. 

Du  fcandaîe  qu*  on  donne  far  des  pèches  pu- 
blks. 


Lis  péchés  publics  &  éclatans  font  à  peu 
prés  le  même  effet  que  les  follicitations  & 
lesindu^ions.  Il  eft  vrai  qu'ils  font  oppofés 
un  peu  moins  direârement  à  la  charité.  L'in- 
tention de  ceux  qui  induifent  formellement 
à  pécher  eft  que  ceux  qu'ils  y  induifent  pè- 
chent, ou  du  moins  qu'ils  faflent  ce  qu'on 
ne  peut  faire  fans  pécher.  Mais  ceux  dont  je 
parle  ne  fe  mettent  pas  en  peine  de  ce  que  les 
autres  feront,  ou  ne  feront  pas.  Ils  ne  cher- 
chent qu'à  fatisfaire  leurs  paffions  brutales. 
Par  confequent  s'ils  nuifent  aux  autres,  ce 
n'eft  pas  de  deffein  prémédité ,  comme  \q$ 
precedens.  C'eft  uniquement  parce  que  ce 
qu'ils  font  produit  naturellement  cet  effet.    , 

Mai* 


Du/candaie,  537 

Mais  quoi  qu'ils  n'aillent  pas  auffi  direde- 
ment  contre  refprit  &  les  maximes  de  la  cha- 
rité que  les  precedensj  ils  ne  laiffent  pas  de 
les  violer.  Ils  font  tousjours  du  mal  au  pro- 
chain, &  ce  mal  qu'ils  lui  font  efl  un  mal 
terrible,  puis  que  c'eft  un  mal  fpirituel.  En 
effet  en  péchant  publiquement  ils  donnent  un 
mauvais  exemple,  ôc  chacun  fait  le  pouvoir 
que  les  mauvais  exemples  ont  pour  nous  por-. 
ter  à  les  imiter.  Perfonne  n'ignore  la  pente 
que  nous  avons  tous  à  faire  ce  que  nous  voyons 
que  les  autres  font.  Perfonne  n'ignore  que  ce 
ne  foit  là  une  de  nos  plus  fortes  &  plus  na- 
turelles inclinations. 

D'ailleurs  lors  que  des  perfonnes  qui  fonc 
profeiSîon  de  la  véritable  Religion  fe  condui- 
fent  mal,  les  efprits  foibles  &  peu  éclairés, 
c'eft  %diïe  la  plufpart  des  gens,  en  tirent 
l'une  ou  l'autre  de  ces  confequences,  ou  que 
la  Religion  qiie  ces  gens  la  fuivent  ne  doit 
pas  être  la  véritable,  puis  qu'elle  n'a  pas  le 
pouvoir  de  régler  leurs  moeurs ,  ou  qu'ils  ne 
font  pas  bien  perfuadés  de  la  vérité  de  cette 
Religion,  dont  ils  n'obfervent  pas  les  précep- 
tes. Et  quelle  que  ce  foit  de  ces  deux  confe- 
quences qu'on  en  tire  n'eil  on  pas  porté  par 
là  à  l'incrédulité  ? 

N'eft  ce  pas  faire  un  très  grand  mal,  &par 
confequent  violer  les  règles  de  la  charité,  que 
de  faire  naître  de  telâ doutes,  &  de  produire 
de  tels  effets  dans  l'efprit  des  autres.^  N'im- 
porte qu'on  n'ait  pas  delTein  de  les  produire. 
N'eil  ce  pas  affés  qu'on  fafïe  volontairement 
ce  qui  les  produit  ?  Un  homme  qui  jetteroic 

P  fans 


338  Traité 

lans  defîein  une  groflc  pierre,  ou  un  autre 
corps  pelant  &  folide  par  la  fenêtre,  fans 
regarder  s'il  y  a  quelqu'un  au  deflbus,  ôcqui 
écraferoic  de  cette  manière  un  miferable  qui  ^ 
s'y  trouveroic,  ne  feroitil  pas  véritablement 
homicide,  &  y  a-t-il  un  tribunal  au  monde 
qui  ne  l'en  punît?  Pourquoidonc  le  préjudi- 
ce fpirituel  que  ceux  dont  je  parle  font  à 
leurs  prochains  ne  devroit  il  pas  leur  être 
imputé? 

Mais  il  y  a  une  autre  confédération ,  qui  ag- 
grave bien  plus  fortement  le  péché  de  ces  mi- 
ferables.  C'eft  que  péchant  ainfi  publique- 
ment il  paroit  qu'ils  ont  perdu  toute  honte, 
&  qu'ainfî  ils  portent  le  crime  au  dernier  ex- 
cès. Lors  qu'on  fe  cache  en  faifant  le  mal , 
on  fait  voir  par  là  qu'on  le  fait  en  quelque  fa- 
çon à  regret,  &  que  la  violence  de  la  paffion 
triomphe  des  lumières  de  Te/prit ,  &des  op- 
politions  de  la  confcience.  Par  confequent 
il  paroit  par  là  qu'il  refte  encore  dans  Tame 
quelque  eflime  pour  la  pieté,  &  quelque  de- 
fir,  foible  &  impuiflant,  je  l'avoue,  mais 
en  quelque  forte  fincere,  d'enfuivre  les  loix. 
Mais  lors  qu'on  pèche  publiquement  on  fait 
voir  qu'on  pèche  fans  remords  &  fans  répu- 
gnance. On  fait  voir  que  l'ameeil  abfolûment  ; 
aflujettie  à  la  tyrannie  du  péché,  &  qu'il  ne: 
refte  plus  rien,  nidansTerprir,  nidanslecceur,, 
qui  donne  à  la  vertu  lenioyen  de  s'y  rétablir, 
ce  qui  fait  voir  que  la  dépravation  eft  extrême. 

C'eft  par  là  peut  être  qu'on  pourroit  deci-- 
der  la  queftion  qu'on  fait  ordinairement.  Oni 
demande  lequel  eft^e  pluf  abominable ,   di^j 

fcipi-:" 


Du  fcandaki  359 

fcandaleux  de  cet  ordre >  ou  de  Thypocrite. 
Je  n'aime  pas  à  faire  la  comparaifon  d^s  pé- 
chés. Il  n'y  a  peut  être  rien  où  il  foit  plus  fa- 
cile de  fe  troiBper,  parce  qu'en  effet  pour  bien 
juger  de  la  grandeur  refpe<flive  des  péchés  5 
ilfaudroitfavoirtoutcequi  les  aggrave,  &  les 
extenu^>  &  pouvoir  marquer  le  degré  précis 
de  légèreté  &  d'atrocité  que  chacune  de  ces 
chofes  peut  y  ajouter,  ce  qui  me  paroit  (î 
difficile,  que  je  ne  iài  s'il  y  a  ^erfonne  qui 
foit  en  état  de  le  faire. 

Je  croi  neantmoins  qu^on  peut  dire  fans 
Tifquer  beaucoup ,  que  dans  les  péchés  fcan- 
daleux il  y  a  quelque  chofe  de  bien  plus  af- 
freux que  tout  ce  qu'on  remarque  dans  l'hy- 
pocrifie.  L'Hypocrite  eft  fans  difficulté  bien 
impie*  s'il  s'imagine  de  tromper  Dieu ,  & 
bien  ridicule  fi  ne  fe  flattant  pas  de  cette  pen- 
fée  il  fe  fait  une  grande  affaire  de  tromperies 
hommes.  Mais  le  profane  eft  encore  plus  abo-^ 
minable  de  défier  Dieu  tout  ouvertement > 
comme  il  fait ,  &  de  le  ménager  fi  peu,  qu'il  ne 
daigne,  ni  le  fervir,ni  même  en  faire  femblantJ 

Uhypocrifë ,  <îic  un  bel  efprit  de  nôtre  fîe- 
cle,  efi  un  hommage  que  le  vice  rend  à  la  ver  tu  2 
On  en  reconoit  par  là  toute Texcellen ce.  On 
avoue  que  c'efl  quelque  chofe  de  grand  &  de 
beau ,  puis  que  n'en  pouvant  avoir  le  corps 
ôc  la  vérité  on  fe  fait  un  honneur,  &  une 
grande  affaire  d'en  avoir  l'apparence  &  l'ex- 
térieur. Mais  la  profanation  eft  le  mépris  de 
cette  même  vertu  que  l'hypocrifie  révère. 
C'eft  un  outrage  formel  qu'on  lui  fait.  C'eft 
par  confequent  ^xti  péché  plus  grand  que  ce- 

P2  lui 


I 


540  Tràttè 

lui  que  l'hypocrite  commet  en  fe  deguifant; 

L'hypocrite  ne  nuit  qu'à  foi  même.  C'eft 
à  lui  feul  qu'il  fait  tort.  Mais  le  profane  en 
fait  à  foi  ôc  au  prochain.  Ainfi  il  y  a  la  mê- 
me diflference  entre  ces  péchés,  qu'entre  la 
pefte  &  les  maladies  qui  ne  font  pas  conta- 
gieufes.  Les  unes  &  les  autres  tuent  ceux  qui 
n  font  travaillés.  Mais  la  pelle  a  ceci  de  par-* 
iculier  qu'elle  fe  communique)  &  répand 
fon  venin  fur  ceux  qui  en  approchent,  fans 
en  excepter  les  plus  fains.  Le  fcandale  a  le 
même  avantage  fur  l'hypocrifie.  Il  fait  autant 
de  mal  à  celui  qui  le  donne,  &  plus  fans  com- 
paraifon  aux  autres. 

.  C'eft  donc  là  fans  doute  un  très  grand  pé- 
ché. Mais  cela  n'empêche  pas  que  fon  atro- 
cité ne  foit  fufceptible  de  plulieurs  degrés, 
de  même  que  celle  dei'efpece  dont  on  a  par- 
lé dans  le  chapitre  précèdent.  Car  outre  cel» 
le  qui  vient  du  péché  même  qui  fait  le  fcan- 
dale, il  faut  conter  pour  beaucoup,  d'uncô-; 
té  l'obligation  où  celui  qui  le  donne  pouvoit 
être  d'édifier  ceux  qu'il  fcandalife,  &  de  l'au- 
tre le  rang  qu'il  peut  tenir,  foit  dans  TEgli- 
fe,  foit  dans  le  monde. 

Car  pour  le  premier  on  comprend  fans  pê- 
ne quel  eft  le  péché  de  ceux  que  leur  profef- 
fion  obligeoit  à  plus  d'exadlitudç  êc  de  regu-^ 
larité  que  les  autres ,  lors  qa'au  lieu  de  faire;: 
à  cet  égard  ce  qu'ils  doivent  ils  font  le  con-^- 
traire.  Peut  on  par  exemple  detefter  afîes  la- 
conduite  d'un  Pafteur,  qui  détruit  par  fes  ac-> 
lions  tout  ce  qu'il  peut  édifier  par  fes  paroleç>» 
&  qui  fait  voir  avec  la  dernière evideneequ'i^l 

n'eil^ 


Dufiandàîe.  -       341 

n'eft  nullement  perfuadé  de  ce  qu'il  prêche, 
puis  qu'il  le  pratique  fi  mal  ?  Vous  êtes  le  Je! de 
ta  terre  y  difoic  par  rapport  à  ceci  1^  Sauveur 
du  monde  aux  Apôtres.  Mais  Jl  le  fefperd  fa 
Javeur  de  quoi  le  jalera  t-on  ?  Il  n'eft  plus  bon 
qu'à  être  jette  ç^  foulé  aux  fiés. 

Et  pour  le  fécond  >  plus  chacun  eft  élevé  > 
foit  dans  le  monde,  foit  dans  l'Eglife,  plus 
tour  ce  qu'il  fait  eft  remarqué,  plus  il  y  a  de 
perfonnes  qui  l'imitent,  &  qui  fe  font  un 
honneur  de  le  fuivre,  &  de  marcher  fur  fes 
pas.  Qu'un  arbrilTeau  foit  renverfé  dans  une 
foret,  fa  cheute  ne  tire  point  à  confequence. 
Mais  qu'un  grand  arbre  foit  porté  par  terre, 
il  abbac  un  grand  nombre  d'arbres  plusp'etits 
Qu'un  homme  du  commun  vienne  de  même 
à  pécher,  prefqueperfonne  n'y  prendra  garde. 
Mais  qu'une  perfonnediftinguéepar  fa  digni- 
té ôc  par  fon  rang  faiïe  la  mémechofe,  touE 
le  monde  le  remarquera,  &  plufieurs  Tîmi- 
tçront,  ôc  pécheront  de  même  que  lui.  Ain- 
fi  on  peut  appliquer  à  cette  forte  de  perfon- 
nes ce  que  le  Fils  de  Dieu  difoit  aux  Apôtres, 
Vous  êtes  la  lumière  du  monde,  La  ville  affifefur 
une  montagne  ne  peut  être  cachée. 


CH  a: 


342  Traité 


CHAPITRE    XL 

^H  fcandale  e^ue  domnent  ceux  qui  aident  les 
autres  a  faire  des  avions  mauvaifes. 


T  A  quatrième  mamere  dd  donner  cette  efpe- 
-*-^ce  de  fcandale  confifte  à  donner  à  ceux  qui 
font  déjà  difyoiès  à  commettre  quelque  péché 
le  moyen  d'exécuter  leur  dcflein ,  à  les  y.  ai- 
der, &  parconfequent  à  y  coopérer. 

En  effet  on  n€  peut  nier  en  premier  Heu 
que  ceci  ne  foit  quelque  choie  de  bien  crimi- 
nel. Je  l'ai  prouvé  dans  mon  traité  de  laRef- 
titution,  êc  d*àilleurs  il  y  a  fur  ce  fujetdiver^ 
(qs  decifions  formelles  dans  TEcriture.  Que 
peut  on  imaginer  par  exemple  de  plus  précis 
que  ce  que  S.  Paul  difoit  au  Romains  fur  l^e 
fujetdes  Gentils,  que  bien  que  ces  miferables 
aient  conu  le  droit  de  Dieu,  qui  porte  que 
ceux  qui  commettent  les  crimes  dont  il  a  par- 
lé font  dignes  de  mort,  ils  ne  les  ont  pas  feu- 
lement commis,  mais  encore  ont  favorifé 
ceux  qui  les  commettent   Rom.  I.  32, 

Le  mot  Grec  que  S.  Paul  emploie  dans  l'o- 
riginal fignifie  consentir,  coopérer,  aider, 
appuyer ,  &  favorifer ,  &  il  n'y  a  aucun  de 
ces  fens  qui  ne  prouve  ce  que  je  foûtiens.  En 
effet  cet  Apôtre  fait  un  grand  crime  de  ceci 
aux  Payens,  &  par  confequentilfuppofeque 
ceci  dait  éire  oppofé  à  la  loi  naturelle ,  puis 

que 


Du  fcandaîe.  .  343 

que  s'il  n!étoit  condamné  que  par  quelque  loi 
pofitive  il.ne  blâmeroic  pas  les  Payens  de  ra- 
voir fait. 

Dans  ce  même  deffein  il  dit  àThimothée, 
Ne  communique  point  aux  péchés  d"* autrui.  Garde 
toi  pur  toi  méme^  faifant  voir  par  là  qu'ondoie 
fe  garder  de  prendre  aucune  part  aux  crimes 
des  autres. 

De  là  vient  que  les  loix  de  fous  les  peuples 
puniilent  comm<e  complices  d'une  adtion  tous 
ceux  qui  y  ont  contribué  volontairement  >  de 
quelque  manière  qu'ils  l'aient  fait.  Ce  n'eft 
pas  tout»  Il  y  a  tel  pecbc  qu'on  punit  plus 
feverement  en  ceux  qui  le  facilitent,  qu'en 
ceux  qui  le  commettent.  En  eflFet  le  péché 
d'impuretéeiî  toléré  en  bien  des  endroits,  *& 
n'eft  nulle  part  noté  d'infamie.  Cependant 
le  métier  de  ceux  qui  le  facilitent ,  &  qui 
donnent  le  moyen  &  les  .  occafions  de  le 
commettre  5  eft  non  feulement  honteux, 
mais  infâme  par  tout ,  &  les  loix  des  peu- 
ples un  peu  policés  le  puniflent  fevere- 
ment. 

Mais  il  n'eft  pas  feulement  certain  que  ce 
procédé  eft  criminel.  Il  eft  cer ta i n'en  particu- 
lier qu'il  eft  contraire  à  la  charité.  La  charité, 
comme  on  l'a  déjà  remarqué,  nous  obige  à  faire 
tous  nos  efforts  pour  empêcher  nôtre  prochain 
de  pécher  &  d'ofFenfer  Dieu.  Comment  donc 
permettroit  elle  ,  je  ne  dirai  pas  de  le  laiffer 
faire,  mais  de  lui  en  donner  pofitivement  le 
moyen,'de  l'aider,  &  de  l'affifter,  pour  exé- 
cuter le  deflein  qu'il  en  a  formé? 

EnEa  cette  action  eft  ou  touspurs,  ou 
F  4  pr©f* 


344-  Traité 

ou  prefque  tousjours,  un  véritable  fcandalc' 
Car.  premièrement  il  y  a  des  pechésqu'onne 
fauroi:  commettre  fans  ces  fecours.  Souvent 
ïnéme  ces  fecours  en  donnent  le  deflein,  & 
en  infpirent  la  refolution.  On  s'en  abftien- 
droit  s'il  y  avoir  plus  de  difficulté  qu'on  n'en 
trouve.  Enfin  ces  fecours  &  ces  facilités  font 
ïiaure  fouvent  les  occafions  de  faire  le  mal. 
Or  félon  tous  les  Théologiens  c'eft  fcandali- 
fer  que  de  donner  fimplement  roecafion  de 
commettre  quelque  péché. 
■  De  là  je  conclus  qu'on  ne  fauroit  excufer 
les  Peintres  &  les  fculpteurs,  qui  font  des  ta- 
bleaux ou  des  ftatues,  qui  doivent  ferviràTi- 
dojatrie,  ou  qui  ayant  quelque  chofe  de  laf- 
cif  peuvent  infpirer  des  penfées  impures,  & 
exciter  des  deûrs  criminels. 

On  p2ut  excufer  tout  auffi  peu  les  cochers, 
les  ferviteurs  &  les  fervantes,  qui  fâchant  la 
vie  de  leurs  maîtres  Ôc  de  leurs  maîtreffes 
contribuent  directement,  ou  indirectement  à 
leur  donner  le  moyen  d'afiTouvir  leur  brutali- 
té. Si  ceux  ci  ne  fe  rendent  coupables  de  ce 
péché,  je  ne  vol  pas  qui  font  ceux  qu'on  ea 
peut  accufer  raifonnablement. 

On  ne  peut  pas  même  excufer  ceux  qui 
louent  leurs  maifons  aux  femmes  perdues  pour 
y  entretenir  leur  honteux  commerce.  Ils  leur 
facilitent  par  là  le  moyen  de  faire  ce  vilain 
métier,  &  par  confequent  ils  fe  rendent  en 
quelque  façon  refponfables  de  tous  leurs  excès. 
C'eft  pourquoi  les  loix  civiles  ont  dbndam- 
né  fi  fortement  cette  aâ:ion.  Voici  ce  que  dit 
F  Authentique  de  Le?i97iîbus.  Si  quel^u^un  fovffrs 

dans 


Vu  fcandaîe*  345 

dans  fa  maifon  une  ferfofine  qui  profit  ue  Phon" 
neur  des  filles  5  ^  V ayant  conué  pour  telle  y 
Une  ren  chajfe  pas-,  qu'il  fait  condamné  à  l'a-' 
mende  de  cent  livres  d'oty  ^  qu  outre  cela  il 
perde  fa  m  ai  fin. 

Il  faut  mettre  en  ce  même  rang  I.  tous 
ceux  qui  vendent  3  ou  qui  compofent  les  fards. 
II.  Ceux  qui  vendent,  &  qui  diftribuenc  les 
poifons.  III.  Ceux  qui  vendent,  ou  prêtent 
des  armes  à  ceux  qu'ils  ont  lieu  de  croire  qui 
s'en  ferviront  à  quelque  mauvais  ufage.  IV. 
Les  Cabaretiers,  Traiteurs,  teneurs  de  ber^ 
lan,  &  autres,  qui  ne  cherchent  qu'à  profi- 
ter des  excès  que  les  débauchés  commettent 
chés  eux.  On  peut  dire  de  tous  ces  gens  la , 
ce  que  le  Prophète  difoit  de  quelques  autres, 
qu'ils  fe  nourriflent>  &  s'engraiflent  àt%  pe-^ 
^és  da  peuple. 


PS  Crlil, 


J4^  Tfaitê 


CHAPITRE     XII. 

Du  fcandale  qnon  donne  en  fatÇant  des  ac- 
tiens  5  qm  dans  Cufage  dn  mondé  >  ^  fc- 
kn  les  apparences ,  font  criminelles» 


T  A  ciîKjuiéme  manieredefcandaliferdecet- 
-^ce  façon  le  prochain ,  c'eft  de  faire  en  fa 
prefence  de  certaines  adions  indifférentes  de 
leur  nature,  mais  dont  il  prendra  Toccafion 
de  tomber  dans  quelque  péché.  Cette  efpece; 
de  fcandale  n'eft  proprement^  aiJtre  chofe 
qu'un  abus  criminel  qu'on  fait  de  la  liberr 
îé  que  Dieu  nous  avoit  laiffée»  ou  de  celle  : 
que  fon  faint  Fils  nous  avoit  aquife  au  prix 
de  fon  fan  g, 

Dieu  étant  le  maître  aÉ^olu  de  nos  perfon- 
oes  &  de  nos  adionsj  il  pouvoit  nous  com- 
mander ou  nous  défendre  abfolûment  &  fans 
exception  tout  ce  que  nous  fommes  capables 
de  faire,  en  forte  qu'il  n'y  eût  point  eu  d'ac- 
tion qui  ne  fût  bonne  ou  mauvaife  en  foa 
genre.  Mais  il  a  eu  la  bonté  de  ne  le  pas  fai- 
lé  II  ne  nous  a  commandé  qu'un  certain 
nombre  d'a£bions,  &  ne  nous  en  a  défendu, 
que  quelques  autres,  en  laifîant  la  plufpart 
dans  leurindifference  naturelle.  SonFilsnous 
a  afenchis  du  joug  de  laloi  dont  Moïfeavoic 
chargé  le  peuple  des  Juifs,  auquel  nous  avons 
fiâ£çedé^    &  fur  le  tronc  duquel  nous  avons 

été( 


l5u  fca72dAÎe\  347 

été  entés.  Ainfi  il  y  a  un  grand  aorhbred'ae- 
tionsqui  nous  font  permifes,  &  qu'il  dépend 
de  nous  défaire,  ou  de  ne  pas  faire. 

Mais  eft  il  juftede  feférvirde  cette  concef- 
fion  de  Dieu  à  cendre  des  pièges  à  nôtre  pro- 
chain, &  à  traverfer  fonfaiuc?  J£ftil  juftede 
faire  fervir  cette  liberté  que  Jefus  Chrift  noiis 
a  aquifc  par  l'efïjiion  de  fon  précieux  fang, 
à  perdre  ceux  pour  ie  faluc  defquels  il  l'a  ré- 
pandu? C'eft  là  pourtant  ce  qu'on  fait  toutes 
les  fois  qu'on  donne  de  cette  forte  de  fcanda- 
\ts.  On  fait  des  chofes  pernaifes  à  la  vérité, 
mais  qui  jettent  le  prochain  dans  le  pecbé, 
&  mettent  des  obftacles  à  fon  falut. 

C'eft  de  cette  efpece  de  fcâodalg  qu'il  faut 
entendre  prefque  tout  ce  que  S.  Paul  a  dit 
tant  fur  la  fin  de  fon  E pitre  aux  Romains, 
qu'en  divers  endroits  de  fa  première  aux  Co- 
rinchiens,  où  il  fait  voir  que  nonobftant  la 
liberté  fpiritueîie,  dont  nous fommes redeva- 
bles a  Jefus  Chrift,  nous  ne  devons  pas  laiflèi 
de  nousabftenix  de  cent  chofes  permifes  en 
elles  mêmes,  lors  qu'elles  peuvent  fcandali- 
fêr  nos  prochains. 

On  peut  cependant  donner  cette  éfpecepar- 
tfculiere  dç  fcandâleen  plufieurs  manières.  La 
première  conûfte  à  faire  devant  les  autres  de 
Gêrraines  aâ:ions  très  innocentes  de  leur  na- 
ture, mais  qui  font  devenues  màuvaifes  par 
l'inftitution,  ayant  été  établies  pour  fervir  de 
fignes  des  aàions  internés  que  Dieu  a  défen- 
dues. Sur  ce  fotîdemèfitf  les  autres  qui  nous 
voiem  faire  ces  adions  externes,  ont  lieu  de 
fe  pcifuader  que  nous  les  faifons  dans  i'iciîen* 


348  Traité 

lion  à  laquelle  Tufage  commun  les  deftine,  ce 

qui  ne  peut    produire  que    de  très  fâcheux 

effets. 

Par  exemple  jetrer  quelques  grains  d'encens 
dans  le  feu,  cftdefoi  ui^e  adionfort  indiffé- 
rente, &  un  homme  qui  la  feroit  dans  lefeul 
deiïein  de  chaCTer  quelque  mauvaife  odeur  qui 
rincommofie  ne  pecheroit  point.  Mais  dans 
Tufaga  àzs  Payens  c'étoit  une  partie  du  culte 
de  leurs  fauffes  divinités,  &  ils  n'exigeoient 
q  Je  cela  feul  pendant  la  perfecution ,  iaiflant 
en  repos  ceux  qui  avoient  la  foibleCTe  &ia  .â- 
cheté  de  le  faire.  C'écoit  en  effet  abjurer  ex- 
térieurement le  Chriflianifme  que  de  faire 
cette  feule  adion,  &  tantles  Payens  que  les 
Chrétiens  regardoient  comme  des  Apoflats 
ceux  qui  la  faifoient. 

Prendre  le  Turban  en  Turquie,  s'habiller 
en  France^  ou  en  Efpagnc  comme  les  Moi- 
nes, porter  un  ehappelet  à  la  main,  &  faire 
quelques  autres  actions  femblables a  feroit  auIB 
sbjurerj  ou  la  Religion  Chrétienne,  ou  la 
Reformée:  Et  il  ne  ferviroit  de  rien  de  dire 
qu'on  ne  le  fait  pas  dans  cette  intention ,  mais 
feulement  pour  éviter  la  perfecution ,  ou  pour 
quelque  autre  raifon  de  même  natijre.  Tout 
cela  n'empécheroit  pas  qu'on  ne  commît  le 
péché  dont  nous  parlons,  parce  qu'en  eâèt  les 
autres  ne  voient  pas  nos  fentimens  intérieurs, 
6c  ne  fe  conduifent  dans  leurs  jugemens  que 
par  nos  adtions  extérieures.  Ainfi  ces  adions  > 
extérieures  étant  dans  l'ufage  commun  desfî- 
gnes  d'une  chofe  méchante  en  foi,  il eft  clair  ( 
qu'en  les  faifant  nous  donnons  le  roémefcao- 

dâ- 


Du  fcandale.  349 

dale  que  fi  nous  les  failions  avec  les  mêmes 
intendons  qu'on  nous  attribue. 

C'eft  fur  ce  fondement  que  S.  Paul  raifon- 
ne  en  divers  endroits  de  fa  première  Epître 
aux  Corinthiens.  Si  quelqu'un  y  dit  il  >  tcvoity 
toi  qui  as  conoijjance ,  être  à  table  au  temple  den 
idoles  5  la  confcience  de  celui  qui  efifoible  ne  Jera- 
t' elle  pas  induite  à  manger  des  chofes  Jacrifiées  à 
r  idole  "^  Et  ainfi  ton  frère -i  qui  efifoible  y  é^pour 
lequel  Je  fus  Chrift  efi  mort  y  perirapartaconoif- 
famé.  Or  quand  vous  péchés  ainfi  contre  vos  fre^ 
res,  é^  navrés  leur  confcience  qui  eft  débile ■^ 
vous  péchés  contre  Jefus  Chrift.  I.  Cor.  VIIL 
il.  12. 

De  même  au  chapitre  X.  Si  quelqu'un  des 
infidelles  vous  invite ,  ^  que  vous  y  veuilliés  al- 
ler y  mangés  de  tout  ce  qui  eft  mis  devant  vsuSy 
fans  vous  en  enquérir  pour  la  confcience.  Mais  ft 
quelqu* un  vous  dit  y  Cela  eft  facrifié  aux  idoler^ 
rJen  mangés  point  à  caufe  de  celui  qui  vous  en  a 
avertis  y^  à  caufe  delà  confcience, Or  je  dis  la  conf 
ciencey  non  la  tienne  y  mais  celle  de  T autre  y  car 
pourquoi  ma  liberté  eft  elle  jugée  par  la  confcience 
d' autrui?  Et  ft  par  grâce /en  puis  être  partial 
pant  y  pourquoi  fuis-je  blâmé  en  cède  quoi  je  rends 
grâces  ?  Soyés  tels  que  vous  ne  donniès  aucun  achop- 
pement y  ni  aux  Juifs  y  ni  aux  Grecs  ^  ni  à  VÈ- 
glife  de  "Dieu* 


c  H  a; 


35^v  Tr^é 


G  H  API  T  R.  E    XIII. 

jD;i  fcandale  qnon  donne  par  des  agitons  ^ 
qui  itAnt  mrîoce^Jes  parotJfe»t  manvai* 
feu 


TL  arrive  afîés  fodvent  que  des  aâions  per* 
-^mifes  &  innocentes  paroififent  mauvaifes.  11 
y  en  a  de  celles  qui  ont  tant  de  conformité  ôc 
de  reiiemblance  avec  de  certains  péchés  5  qu'il 
eft  malâjfé  d'appercevoir  ce  qui  les  diftingue^ 
Far  exemple  j'ai  fait  voir  dans  mon  traité  d&' 
la  Refticution  que  dans  le  cas  d'une  neceflîté 
extrême  il  eft  permis  de  prendre  le  bien  d'au-^' 
trui.  Cependant  on  ne  peut  nier  que  ceci  ne 
refïembie  extrêmement  au  larcin  ,  &  je  viens 
de  lue  le  livre  d'un  Do<Seur  Allemand  qui  n€^ 
doute  pas  que  ce  n'en  l'oit  un.  La  defenfe  la 
plus  jufte  a  aufB  ion  fouveat  l'air  de  la  ven- 
gca^nce.  Ilfemble  de  même  qu'il  y  ^it  de  la 
dureté  &  de  la  rigueur  à  foûtenir  fes  droits 
avec  fermeté.  En  un  mot  il  y  a  mille  adions 
femblables^  qui  bien  que  per^nfies  paraiiîent 
fort  criminelles. 

Il  y  en  a  aufS  de  celles  qui  îefont  ordinai- 
ment>  &  dans  la  phifpart  des  cas  >  mais  qui 
ne  le  font  pas  tousjours.  Ainfî  la  plufpart  des 
gens  ne  jugeant  des  chofes  que  fur  le  pié  de 
ce  qu'elles  fbnt  à  l'ordinaire,  il  y  en  a  peu 
qui  doutent  que  celles  dont  je  parle  ne  foient 


Bufcandale:  3fi: 

mauvaifesj  même  dans  les  cas  où  elles  ne  le 
font  point.  H  eft  rare  qu'un  homme  de  bien 
ait  aucun  commerce  avec  des  méchans.  Il  efl 
rare  qu'une  femm^  qui  a  de  la  vertu  reçoive 
fouvent  des  vifites  particulières  d'un  même 
hbmme,  fur  tout  lors  que  cet  homme  n'a  pas 
une  trop  bonne  réputation.  Il  eft  rare  qu'un 
homme  qui  plaide  fouvent  ne  fpit  un  chica- 
neur, &  un  homme  de  mauvaife  foi.  Il  eft 
rare  qu'un  homme  qui  dit  quelque  chofe  àfon 
avantage  n'ait  de  la  vanité.  Par  confequertt 
tous  ceux  qui  font  quelqu'une  de  ces  aâ-ionsj 
doniient  lieu  de  croire  qu'ils  ont  les  défauts 
qui  en  font  ordinairement  les  principes. 

Ji  y  a  peu  d'aâàons  extérieures  qu'on  ne 
puifTe  faire  par  dedifferens  motifs,  les  uns 
innocens,  les  autres  mauvais»  Il  efè  d'ailleurs 
ex  tremement  rare  qu'on  puifïe  favoir  a vec  cer** 
titude  quel  efl  le  motif  qui  porte  les  autres  à  » 
faire  ces  fortes  d'adions^.  Mais  quoi  qu'on 
n'ait  point  de  certitude  on  peut  avoir  des  pro- 
babilités &  des  vraifemblances ,  >  &  ces  pro- 
babilités &  ces  vraifemblances  fuffifent  à  la  = 
plufpart  pour  juger.  Par  confequent  ceux  qui 
faifant  par  àcs  motifs  innocens  des  aâions 
qui  félon  toutes  les  ap parences  viennent  d'une 
mauvaife  in  tention>  donnent  lieu  aux  autres  de 
croire  qu'ils  les  font  avec  cette  mauvaife  in- 
.tention  5  &  par  confçquent  qu'ils  pèchent* 
,  Mais  il  n'y  a  rien  où  ce  que  jiedis  fôk 
plus  ordinaire  H^ue  dans  ce  ^'on  âppelte  Or- 
tbodoxie  &  Hétérodoxie.  Û  n'y  a  point  de 
gens  êèmB  le  monde  plus:  expoi^  «u  danger 
^jdotïfiec  es  G«t^  imxe  de  fcandales  que  les 

Théo- 


5f2  Traité  i 

Théologiens.  Il  eft  difficile  qu'il  ne  leur  échap- 
pe de  temps  en  temps  quelqu'une  de  ces  pro- 
pofitions>  qu'on  appelle fcandaleufes,  Ôcdont 
on  dit  qu'elles  fonnent  mtl,  6c  qu'elles  bief- 
fent  les  oreilles  pieufes.  Malè  fovantes y  ^ 
piarum  aurinm  ojfenfi'O^e.  Elles  feront  vérita- 
bles dans  le  fond,  mais  elles  paroîtront  im- 
pies ou  hérétiques,  foit  que  cela  vienne  de 
leur  nouveauté,  ou  de  leur  obfcurité,  ou  de 
Ja  hardiefie,  de  la  témérité,  mi  de  la  durefé 
de  l'expreiBon  ;  ou  fur  tout  de  la  conformité 
qu'elles  ont  avec  quelque  herefie,  principa- 
lement avec  celles  qui  font  les  plus  décriées, 
&  qui  font  lé  plus  de  ravage  dans  les  temps 
&  dans  les  lieux  où  l'on  débite  ces  propo- 
fitions. 

J'avoue  que  le  fcandale  qu'on  prend  de  ce- 
ci eft  quelquefois  un  fcandale  fimplement re- 
çu. Mais  il  faut  avouer  auffi  que  c'eft  fort 
fouvent  un  fcandale  donné,  &  qu'on  doit 
i'imputer  à  l'imprudence  de  ceux  qui  débitent: 
fans  neceffitécés  proportions  fufpedes.  Quoi 
qu'il  en  foit  on  ne  fauroit  prendre  trop  depre- 
cautions  pour  ne  fe  pas  expofer  à  un  tel  dan- 
ger. 

.  Mais  c'eft  ce  qui  efè  commun  à  toutes  ces  i 
diflFerentes  manières  de fcandalifer  le  prochain^ , 
dont  je  parle  dans  ce  chapitre.  En  efFetiln'yi 
en  a  aucune  qui  ne  blelïe  doublement  la  cha- 
rité. Premièrement  en  ce  qu'elle  donne  aat 
prochain  Toccafion  défaire  un  jugement  ii^- 
:jufte,  faux,  &  téméraire,  &par  confequeati 
de  commettre  un  fort  grand  péché.  En  deu^-- 
siéme  lieu  en  ce  que  donnant  lieu  de  croire: 

qu'oa. 


hufeandaîe.  35?^ 

qu'on  pèche,  on  donne  par  là  le  même  fcan- 
dale,  qu'on  donneroit  fi  on  pechoit  vérita- 
blement- Car  qui  peut  douter  qu'une  adtioa 
qui  paroit  mauvaife  ne  fcandalife  autant qu'u-^ 
ne  adion  qui  Teft  efiFedivement?   . 

C'eft  pour  ces  raifons  que  S.  Paul  nous  re- 
commande de  nous  éloigner,  non  feulement 
du  mal,  mais  encore  de  tout  ce  qui  enaTap- 
parence.  Akjienés  vous  y  dit  il,  de  toute  appa^ 
rence  de  mal.  I.  TheiT.  V.  22.  Toutes  chojes -, 
difoit  il  ailleurs,  I.  Cor.  X  23.  Toutes  cho^ 
/es  me  font  permifes  y  mais  toutes  ne  font  pas  ex- 
pedientes.  Toutes  chofes  me  font  permifes ,  maU 
toutes  n^ édifient  point.  Par  ce  principe  il  f<^  gar- 
doit  autant  qu'il  pouyoit  de  prendre  aucune 
fubvention  des  Eglifes  qu'il  fondoit  &  qu'il 
gouvernoit,  aimant  mieux  travailler  de  fes 
propres  mains  que  de  donner  la  moindre  oc- 
caGon  de  penfer  qu'il  agit  par  un  mouvement 
d'intérêt.  Par  ce  principe  encore  il  n'imitoit 
^  pas  l'exemple  de  S.  Pierre,  &  de  quelques 
"  autres  Apôtres,  qui  menoient  avec  eux 
des  femmes  fœurs ,  comme  il  le  dit  quelque 
part. 

Il  paroit  par  là  combien  eft  frivole  la  défar- 
te de  la  plufpart  des  pécheurs,  qui  lorsqu'on 
leur  donne  de  certains  avis  pour  la  reforma- 
tion de  leur  vie  s'imaginent  de  fe  défendre 
fort  fondement  en  proteftant  qu'il  n'y  a  aucun 
mal  dans  tout  ce  qu'ils  font.  Je  veux  que  ce 
qu'ils  difent  foit  vrai.  Peuvent  ils  nier  que  ce 
qu'ils  font,  s'il  n'eft  pas  mauvais,  ne  le  pa- 
roiffe  >  Mais  s'il  paroit  tel ,  peuvent  ils  dou- 
ter qu'il  ne  foit  de  leur  devoir  de  s'en  abfte- 

nir? 


554  traita.    ' 

tenir  ?  Leur  eft  il  permis  de  fcandalifer  leur 
prochain  ?  N'ont  ils  jamais  leu  ces  paroles 
terribles  de  Jefus  ChriA,  Malheur  à  celui  par 
qui  le  fcandale  arrive. 

II  parole  encore  par  là  ce  qu'on  doit  pen- 
fer  de  ceux  qui  s'imaginent  de  dire  un  bon 
mot  en  difant  qu'ils  font  au  deffus  du  qu'en 
dira-ton.  Dire  cecic'eft  dire  qu'on  ne  fe  fou- 
cie  point  de  fcandalifer  le  prochain ,  &  par 
confequent  qu'on  ne  fe  foucie  pofnt  d'obfer- 
ver  les  régies  du  Cbriftianifme ,  puis  qu'il  n'y 
a  riert  quele  Chriftianifme  défende  plus  for» 
meîlement  ni  plus  fortement,  quede  donner 
du  fcandale  à  qui  que  ce  foit. 


CHAPITRE     XIV. 

Dh  fcandale  qtion  donne  au  prochain  par  des 
atliûns  qiéil  crmt  criminelles  y  qnoi  quel- 
les foignt  itmo  centeS' 

TL  y  a  encore  une  autre  manière  de  fcanda-- 
"•^lifer  le  prochain  par  à^s  actions  innocentes. 
C'eft  d'en  faire  en  fa  prefence  de  celles  qu'il 
croit  mauvaifes  &  criminelles,  quoi  que  dans i 
le  fond  elles  foient  très  innocenres.  C'eft  M 
principalement  le  cas  que  l'Apôtre  traire  dans; 
les  chapitres  XIV.  &  XV.  de  fon  Epîcret 
aux  Romains. 

L'occâfion  qu'il  en  eut  fut  la  àifyntt  qui 
âc  tant  de  bruit  -,  &  produiûc  tant  d'effets  fâi 

cheux 


Dufcandaîe,  3^5* 

cheux  pendanttout  le  temps  de  fonmînifte- 
re.  La  plufpart  des  Juifs  convertis  s'imagi- 
noient  que  les  Chrétiens  étoient  indifpenfa- 
blement  obligés  d'obferver  toutes  les  cérémo- 
nies de  l'ancienne  loi ,  &  quoi  que  les  Apô- 
tres en  gênerai,  &  S.  Paul  en  particulier 
jpeuflTent  faire  pour  les  defabufer  de  cette  vai- 
ne imagination ,  ils  ne  peurent  jamais  en  ve- 
nir à  bout.  Pluûeurs  ne  fe  contentoient  pas 
d'obferver  ces  cérémonies ,  mais  ils  condam- 
noient  ouvertement  ceux  qui  refufoientdeles 
obferver.  Q«e  faire  dans  tine  telle  occafion  ? 
Se  prévaloir  de  la  liberté  que  Jfefos  Chrift 
nous  a  acquife  c'étoit  choquer  effroyable- 
ment ces  gens  la>  &  leur  donner  de  Taver- 
fion  pour  la  Religion  Chrétienne.  Pour  évi- 
ter cet  inconvénient  S.  Paul,  &  les  autres 
Apôtres ,  obfer voient  eux  mêmes  ces  céré- 
monies, &  le  premier  déclare  quelque  part 
que  bien  que  le  royaume  de  Dieu  ne  foit ,  ni 
viande,  ni  beuvage,  mais  juftice,  paix,  de 
joie  par  le  S^  Efprit ,  il  aimeroit  mieux  ne 
manger  toute  fa  vie  que  des  herbes,  que  dé 
fe  nourrir  des  viandes  dont  l'ufage  ppurroit 
fcandalifer  quelque  foiblc. 

Il  y  auroit  quelques  "réflexions  à  faire,  & 
quelques  queftions  à  traiter  fur  ce  fu  jet.  Mais, 
comme  je  m'y  fuis  aiïés  étendu  dans  le  dif- 
cours  de  la Gondefcendance Chrétienne,  qui 
eft  le  V.  du  I.  volume  de  mes  Eflais,  je  ne 
m'y  arrêterai  pas  prefentement ,  &  je  mécon- 
tenterai de  toucher  ici  deux  queflions  affési 
délicates,  qui  le  prefentent  fur  ce  fiijet. 

Voici  la  première.  J'ai  fait  voir  dans  l'en- 

droil. 


55(î  Traité 

droit  que  j'ai  allégué  qu'il  ne  faut  pasconfoa- 
dre  la  crainte  qu'onadefcandalirerlesfoibles, 
avec  l'apprehenfion  qu'on  a  de  choquer  les 
ennemis  déclarés  de  la  vérité.  Il  eft  jufte  de 
ménager  les  premiers.  Mais  il  ne  faut  faiire 
aucune  difficulté  de  refifter  aux  féconds.  Sur 
cela  on  demande  ce  qu'il  faut  penfer  du  fen- 
timent  de  Thomas  j  qui  dit  2.  z.*quafi-  43.. 
art.  7.  qu'on  ne  doit  pas  regarder  comme 
foibles  ceux  qu'on  a  fuififamment  avertis  de 
leur  erreur,  &  à  qui  on  a  donné  le  moyen 
de  s'en  défaire.  liditqu'alors  le  fcandale  qu'ils 
prennent  change  dénature,  &  qu'au  lieu  que 
ce  n'écoit  d'abord  que  le  fcandale  des  petits* 
il  devient  par  ce  moyen  un  fcandale  Phari* 
zaïque. 

Ceci  rîie  paroit  bien  dur.  Pour  fuïvre  feu- 
rement  ôc  innocemment  cette  règle  il  fau- 
droit  pouvoir  lire  dans  le  cœur  des  gens,  & 
voir  ce  qui  les  empêche  de  fe  rendre  à  la  vé- 
rité qu'on  leur  propofe.  Il  faudroitétre  affeu''^ 
ré  que  leur  ignorance  eft  volontaire,  qu'elle 
l'èft  même  plénement  &  parfaitement,  ce 
qui  eft  d'ordinaire  très  incertain.  D'ailleurs 
nous  avons  l'exemple  des  Apôtres  qui  ont 
fuivi  de  tout  autres  règles.  Qui  peut  douter 
en  eflPet  que  ces  faints  homm.es  ne  filTenttous; 
leurs  efforts  pour  defabuferceux  de  leurs Dif- 
ciples  qui  s'amaginoient  qu'il  étoit  abfolû- 
inent  neceiTaire  d'obferver  la  loi  ceremoniel- 
\q}  Qui  peut  douter  encore  que  leur  autori- 
té ne  donnât  un  très  grand  poids  à  leurs  rai- 
fons }  Avec  tout  cela  pourtant  ils  fupportoienc 
ceux  qui  s'opiniâtroient  dans  ce  fentiment. 


Bu  fcantiaîe.  ^57 

&  fe  gardoientavec  foin  de  les  choquer.  De- 
vons nous  craindre  de  faillir  fi  nous  fuivons 
un  fi  grand  exemple  ? 

Je  croi  donc  qu'on  peut,  &  même  qu'on 
doit,  regarder  comme  foibles  tous  ceux  qui 
demeurent  dans  la  commufiion  extérieure  de 
la  véritable  Eglife,  fans  5'cn  feparei:  par  1^ 
fchifme,  ou  Tapoilafie,  à  moins  qu'ils  ne  fif- 
fent  voir  avec  la  dernière  évidence  que  ce  font 
àts  ennemis  déclarés  de  la  vérité. 

La  féconde  queftion  qui  fe  prefente  fur  ce 
fujet  confifte  à  favoir  à  quoi  c'eft  qu'on  doit 
fe  refoudre  pluftôt  que  de  fcandalifer  un  infir- 
me. Il  n'eft  pas  en  effet  fort  malaîfé  de  com- 
prendre qu'on  doit  par  ce  principe  s'abftenir 
de  faire  une  adion  qu'on  auroit  faite  fans  ce- 
la.    Mais   ne  dire  que  ceci  c'eft  ne  dire  que 
très  peu  de  chofe.  En  effet  il  efl  trespofTible 
que  pour  s'empêcher  de  fcandalifer  un   infir- 
me, il  faille  s'incommodierconfiderablementa 
foit  dans  fon  corps,  foit dans fes  affaires.  Eft 
on  tenu  de  le  faire  lors  qu'on  ne  peut  autre- 
ment éviter  de  produire  ce  fâcheux  efïet? 

Je  réponds  qu'on  a  deux  exemples  qui  doi- 
vent nous  fervir  de  règle  fur  ce  fujec.  L'un 
eft  celui  de  S.  Paul ,  qui  comme  je  l'ai  déjà 
remarqué,  s'efl  afTujetti  à  la  neccffité  de  tra- 
vailler de  ks  propres  mains  pour  gagner  fa  vie, 
de  peur  de  donner  l'occafion  de  croire  qu'il 
ne  préchoit  l'Evangile  que  par  intérêt,  6c  qui 
d'ailleurs  déclare  que  pluflôt  que  de  fcandali- 
fer fon  prochain  il  fe  refoudroic  à  ne  mange  r 
jamais  que  des  herbes. 

L*autre  exemple  eil  celui  des  mondains , 


55S  Traité 

qui  pour  fatisFaire  leur  vanité,  Ôc  leurs  autr^ 
paffions,  fe  privent  de  quantité  dechofesqui 
leur  feroient  utiles  &  agréables ,  quelquefois 
même  neceflaires  en  un  certain  fens,  fe  gê- 
nent, &  fe  contraignent  en  plufieurs  façons. 
En  effet  ce  feroit  quelque  chofe  de  bien  hon- 
teux fî  la  charité  n'avoit  pas  autant  de  pou  voir 
que  la  cupidité,  &  fi cette  vertu  ne  pouvoit 
obtenir  dîe  nous  ce  que  le  vice  enobtient  fi  fa- 
cilement. 

J'ajoute  qu'il  faut  faire  fans  difficulté  beau-' 
coup  plus  pour  s'empêcher  de  fcandalifer  un 
infirme  que  pour  affifter  un  povre.  La  raifon 
en  eft  qu'en  aliiitant  ce  povre  on  ne  lui  fait, 
au  moins  ordinairement,  qu'un  bien  tempo- 
rel. Mais  en  évitant  de  le  fcandalifer  on  fe 
garde  de  lui  faire  un  mal  fpirituel.  Si  donc 
nous  devons  nous  incommoder  pour  donner 
i'aumône  à  des  povres,  que  ne  devons  nous 
pas  faire  pour  nous  empêcher  de  donner  du 
icandale  à  qui  que  ce  foit? 

Il  faudroit  maintenant  déterminer  le  degré 
précis  de  cette  incommodité.  Mais  ceci  de- 
manderoit  de  grandes  difcuffions.  Peut  être 
pourrai- je  y  entrer  dans  un  autre  ouvrage. 


G  H  A^ 


J^ufcandaîe.  3^^ 


CHAPITRE     XV. 

J)fifiandale  qnon  donne  quelquefois  m  fat» 
fant  de  bonnes  avions* 


TL  ne  me  refle  -plus  à  parler  que  de 
■■•erpece  de  fcandale  qu'on  donne  par  d 


cette 

des  ac- 
tions, non  feulement  permifes,  &  innocen- 
tes 5  mais  bonnes,  louables,  &  neceffaires. 
C'eft  ce  qui  n'arrive  que  trop  fouvenc.  11  efl 
même  arrivé  à  nôtre  Seigneur  Jefus  Chrift. 
La  plufpart  de  (ts  adions  furent  condamnées 
par  les  Juifs.  Les  uns  trouvoient  fort  mauvais 
qu'il  mangeât  avec  les  peagers,  ôsksgensde 
mauvaife  vie.  Les  autres  leblâmeoienc  de  ce 
qu'il  gueriflbit  les  malades  les  jour  de  Sabbat. 
Sqs  plus  faints  difcours,  (qs  adions  les  plus 
charitables,  dépleurent  à  fes  ennemis,  &  n'é- 
chappèrent pas  à  leurs  cenfures.  Cela  feul  fait 
voir  qu'on  peut  donner  de  cette  forte  defcan« 
dales  fort  innocemment.  Car  qu'y  a-t-il  dans 
la  vie  &  dans  les  adlions  de  nôtre  Sauveur  où 
l'on  puiflfe  trouver  rien  à  dire  ? 

Mais  pour  éclaircir  tout  ceci  un  peu  davan- 
tage il  faut  remarquer  qu'on  peut  être  cho- 
qué de  deux  chofes.  L'une  de  ce  que  nous  ne 
faifons  pas  de  certaines  acî^ions  qu'on  croit 
bonnes ,  louables  &  necelïaires ,  &  que  nous 
favons  être  mauvaifes  ôc  criminelles.  L'autre 
ÀQ  ce  que  nous  en  faifons  de  celles  qu'on  re- 


^€o  *rtaîîê 

garde  comme  mauvaifes,  6c  que  nous  favons 

être  faintes  &  louables. 

A  l'égard  des  premières  il  n'y  a,  nicrainie 
de  fcandale,  ni  quoi  que  ce  foit,  qui  doive 
nous  porter  à  les  faire.  Car  enfin  la  maxime 
de  S.  Paul  a  lieu  ici,  comme  ailleurs.  Il  nt 
faut  point  faïre  de  mal  afin  qu'il  en  arrive  du 
bien.  Ainli  quoi  que  les  idolâtres  trouvent  fort 
mauvais  que  nous  refulîons  de  rendre  aucun 
honneur  religieux  aux  objets  de  leur  culte,  il 
ne  nous  elfc  pas  permis  de  le  faire. 

Ceci  a  lieu  lors  même  qu'en  commettant 
un  très  petit  péché,  nous  pouvons  en  épar- 
gner un  ircb  grand  à  nôtre  prochain ,  com- 
me  s'il  ne  faloit  que  dire  un  menfonge  offi- 
cieux pour  empêcher  quelqu'un  de  nos  frères 
de  commettre  un  parricide  ou  un  facrilege. 
Quelque  difproportion  qu'il  y  puifle  avoir  en- 
tre ces  péchés,  il  faut  éviter  les  premiers,  & 
n'employer  que  des  moyens  innocens  pour 
empêcher  les  féconds. 

L'autre  efpece  defcandale  a  lieu  lorsqu'on 
èll  choqué,  non  de  ce  que  nous  refufons  de 
faire,  mais  decequenousfaifons.  Ilyaquel- 
guefois  du  mal  à  donner  de  cette  forte  de  fcan- 
dales,  &  quelquefois  auffi  il  n'y  en  a  point. 
En  effet  il  y  a  des  occafions  où  l'on  peur  in- 
nocemment différer  une  bonne  aâion.  Cha- 
cun fait  que  les  commandemensaffirmatifsne 
preflent  pas  à  beaucoup  prés  autant  que  les 
négatifs.  11  n'y  a  point  de  moment  dans  la 
vie  où  il  ne  faille  obferver  ces  derniers,  n'y 
en  ayant  point  où  il  foit  permis  de  faire  ce 
qu'ils  nous  défendent.  Mais  pour  les  premiers 

il 


Du  fcandulel  '%6i 

il  y  â  bien  àcs  oocafioîis  où  il  eft  permis  d'at- 
tendre quelque  temps  à  faire  ce  qu'ils  ordon- 
nent. Lors  que  ceci  arrive,  &  qu'on  voit 
qu'en  faifant  l'aûion  commandée  on  icanda- 
lifera  quelqu'un,  il  eft  bon  de  ne  lapas  faire, 
fur  tout  fi  celui  qu'on  craint  de  fcandalifer  e£b 
un  infirme. 

Ainfi  tout  fe  réduit  à  favoir  fi  le  précepte 
qu'on  veut  obferverprefle  de  telle  forte  qu'on 
le  trangreffe,  &  qu'on  fafTe  un  péché  d'omif- 
fion  en  ne  l'obfervant  pas  dans  le  moment, 
ou  s'il  eft  tel  qu'il  permette  d'attendre 
à  une  autre  fois  à  faire  ce  qu'il  ordonne.  Si 
c'eft  le  premier ,  la  crainte  du  fcandale  ne 
doit  pas  empêcher  de  l'obferver,  parce  qu'en 
effet  en  ne  l'obfervant  pas  on  pecheroit, 
&  qu'il  n'eft  jamais  permis  de  pécher.  Mais 
fi  c'eft  le  fécond  on  peut,  &  on  doit  dif- 
férer. 

Par  exemple  un  povre  a  befoin  de  mon 
affiftance.  Je  puis  la  lui  donner,  &  j'en  ai 
auffi  le  deffein.  Mais  je  puis  exécuter  ce  def- 
fein  publiquement,  ou  fecretement.  Si  je  le 
fais  en  public  j'ai  lieu  de  craindre  qu'on  s'i- 
magine que  je  le  fais  par  oftentation.  Je  dois 
donc  le  faire  fecretement.  Mais  fi  le  povre 
ne  peut  attendre  à  une  autre  fois,  ou  fi  je  pars 
pour  faire  un  voyage  qui  me  fera  perdre  cette 
occafion  d'exercer  ma  charité,  je  ne  dois  pas 
laifler  de  donnerdevanttout  le  monde,  quel- 
que fcandale  qu'on  en  puiflTe  prendre. 

C'étoit  la  règle  que  S.  Paul  obfer voit.  PIu- 
fieurs  fe  fcandalifoient  de  ce  qu'il  préchoit 
Jefus  Chrift  crucifie.  Mais  comme  ce  qui  les 

Q  fcan- 


5^2  Traité. 

fcandalifoit  étoit^  non  feulement  bonTinaî^ 
neceflàire>  il  ne  laiflbit  pas  d*en  faire  le  fujet 
de  tous  fes  fermons,  l^ous  prêchons  Chrift  cru^ 
cifiéy  qui  efi  fcandale  aux  Juifs ,  ^  folie  aux 
Grecs.  Au  contraire  il  fupprimoit  tout  à  fait, 
ou  n'exprimoit  qu'obfcurement,  des  vérités 
non  necelTaires,  dont  la  publication  auroic 
peu  produire  des  e£Pets  fâcheux. 

Il  fe  prefenteroit  encore  ici  diverfes  quef- 
tions  à  examiner.  Mais  comme  je  les  ai  traitées 
dans  mon  difcours  de  la  Condefcendance 
Chrétienne ,  je  ne  m'y  arrêterai  pas  prefen- 
temenc. 


CHAPITRE.    XVL 

Conchjton  de  ce  traité. 


TL  paroît  par  tout  ce  que  je  viens  de  dire 
•■■  qu'on  peut  faire  fort  innocemment  diverfes 
chofes  dont  le  prochain  eft  fcandalifé»  mais 
qu'il  y  en  a  beaucoup  davantage,  qu'on  ne 
fauroit  faire  fans  crime,  &  qu'en  un  mot  il 
y  a  pluiîeurs  manières  auxquelles  on  peut  fe 
rendre  coupable  de  ce  péché.  Il  eft  d'ailleurs 
aifé  de  le  faire  &  fans  le  favoir,  &  fansypen- 
fer ,  ôc  très  difficile  de  prendre  garde  de  û 
prés  à  fes  adions,  qu'on  ne  le  fade  jamais» 
qu'on  ne  le  fafle  même  fort  fouvent. 

Comme  donc  ce  péché  eft  grand  en  lui 
même»   &  que  tout  oe  que  l'Ecriture  faintc 

»0U5 


dufcandalél  '^6% 

nous  en  dit  tend  à  nous  le  faire  regarder  com- 
me l'un  de  ceux  que  Dieu  detefte  le  plus> 
&  qu'il  punit  avec  le  plus  de  feverité,  cela 
feul  fait  voir  clairement  avec  quel  foin 
nous  devons  veiller  fur  nous  mêmes,  pour 
nous  empêcher  de  le  commettre. 

C'eft  déjà  beaucoup  de  prendre  garde  à  nos 
adions,  &  il  y  a  là  de  quoi  occuper  les  plus 
vigilans,  &  les  plus  adifs,  comme  je  croi 
l'avoir  prouvé  fortement  dans  le  premier  vo- 
lume de  mes  EiTais  de  Morale.  Cependant 
ce  n'eft  pas  là  le  feul  foin  que  nous  de- 
vions prendre.  Il  faut  veiller  fur  les  effets 
que  les  plus  innocentes  de  nos  adions 
peuvent  produire  dans  Tame  de  nos  pro- 
chains. Il  faut  prendre  garde  >  non  feule- 
ment à  ne  pécher  point  nous  mêmes, 
mais  encore  à  ne  donner  point  aux  autres 
le  moyen,  ou  l'occafion  de  pécher.  Et 
comme  ceci  pourroit  arriver  en  mille  façons> 
11  y  a  mille  divers  foins  que  nous  devons 
prendre  pour  l'empêcher. 

On  dira  peut  être  que  fî  cela  eft  la  por- 
te du  ciel  eft  donc  bien  étroite,  &  qu'il 
eft  bien  difficile  de  faire  tout  ce  qu'il  eft 
neceffaire  de  ne  pas  omettre  pour  fe  fauver. 
J'admets  cette  confequence,  &  je  ne  l'ad- 
mets pas  feulement  parce  que  c'eft  une 
fuite  neceffaire  des  principes  que  j'ai  po- 
(èii  mais  encore  parce  qu'elle  eft  ues 
conforme  en  elle  même  à  plufieurs  deci- 
fions  très  nettes  &  très  precifes  de  l'Ecri- 
ture. Que  peut  on  en  particulier  fouhait- 
ter  de  plus  exprés  &   de  plus  formel  que 

Q  a  ce 


3 1^4  Traité' 

ce  que  le  Sauveur  du  monde  dit  dans  TEvan- 
gile,  JS^Hj />^r  la  porte  étroite  ^  car  c'efl  U 
pori^^Êff^  Ô"  i^  chemin  étroit  qui  mène  à  la. 
vm^B^  u*y  en  a  peu  qui  entrent  par  là. 
^  ne  la  faut  donc  pas  contefter.  Il  faut 
l'admettre  dans  toute  font  étendue.  Mais 
la  feule  confequence  qu'il  en  faut  tirer  c'eft 
que  puis  que  pour  fe  fauver  il  faut  d'un 
côté  tant  de  vigilance,  &  de  l'autre  tant  de 
travail  &  de  contention,  il  cft  de  nôtre 
intérêt  de  ne  manquer  ni  à  Tun,  ni  à 
l'autre  de  ces  devoirs ,  d'avoir  tousjours 
les  yeux  ouverts,  tant  fur  nous  mêmes, 
que  fur  nos  prochains,  &  d'agir  tousjours 
de  toutes  nos  forces  pour  n'avoir  pas  un 
jour  Toccafion  de  nous  reprocher  d'avoir  né- 
gligé de  tels  intérêts. 

Ceci  pourroit  peut  être  paroître  fâcheux 
s'il  s'agiflbit  de  moins  que  d'obéir  à  un 
Dieu  auffî  grand,  &  auffi  bienfaifant  que 
celui  qui  nous  prefcrit  ce  devoir,  de  nous 
mettre  à  couvert  d'un  malheur  aufîi  terri- 
ble que  celui  auquel  on  s'expofe  en  refu- 
fant  de  faire  à  cet  égard  ce  qu'il  exige 
de  nous,  &  de  nous  procurer  le  bon- 
heur éternel  qu'il  fait  efperer  à  ceux  qui 
s'aquitteront  exaârement  de  ce  qu'il  or- 
donne. Mais  s'agiffant  de  tout  cela,  quels 
foins,  quels  efforts,  doivent  paroître,  ni 
cxceffifs,  ni  pénibles  &  fatigans?  Ne  de- 
vons nous  pas  nous  fou  mettre  avec  plaifir  à 
une  fi  jufte  neceffité?  Et  fi  nous  nous  trou- 
vons incapables  de  nous  mêmes  de  faire  à 
cet  égard  ce  que  nous  devons  >   n'eit  il  pas 

de 


du  fcandale,  3^5 

de  nôtre  devoir  d'implorer  avec  humilité, 
avec  ardeur,  &  avec  confiance ,  le  fecours 
de  ce  même  Dieu,  qui  nous  prefcrit  ces  de- 
voirs &  qui  n'abandonne  jamais  ceux  qui  fe 
défiant  d'eux  mêmes,  ne  mettent  leur  efpe-^ 
rance  qu'en  lui  ? 


FIN